Depuis quelques années, pour les enfants, exit les anniversaires classiques et place à l’extravagance. Sur les réseaux sociaux on voit se multiplier les photos de fêtes toujours plus folles organisées par des parents pour leurs progénitures. Les gâteaux ont triplé de volume, les ballons se comptent par centaines et des comédiens en déguisement s’occupent de l’animation. C’est à peu de choses près cette formule que David, papa originaire de Bordeaux et âgé de 36 ans, a choisi cet automne pour les onze ans de son fils. « On n’a pas pu le faire l’an dernier parce qu’on était en voyage, alors cette année, on a voulu marquer le coup et privilégier un beau moment à un gros cadeau », explique-t-il. En plus d’une décoration XXL faite de ballons multicolores et d’un gâteau d’anniversaire géant, David a loué un château gonflable et deux autres modules pour que les enfants enchaînent les pirouettes tout l’après-midi. « On a eu la chance de pouvoir les installer chez mes parents qui ont un grand jardin », précise le Bordelais. Un anniversaire hors-norme qui a eu l’effet escompté sur son fils et ses copains de classes : « Ils étaient aux anges ! Par contre les parents des autres enfants m’en veulent un peu. Ils m’ont dit que j’avais mis la barre très haut ! »
Des animations d’exception
Selon Kevin Rainfray, cofondateur de Kidsplanner, une plateforme en ligne qui propose notamment des prestations complètes pour les anniversaires des plus jeunes, cette tendance trouverait ses racines de l’autre côté de l’Atlantique. « Souvent, ce qui touche à la fête vient des États-Unis. On le voit avec les “baby showers” et ce genre d’événements. Mais en ce qui concerne les anniversaires d’enfants, ça vient peut-être davantage de la culture sud-américaine. Au Mexique par exemple, ils font des fêtes d’anniversaire démentielles. C’est très répandu. D’ailleurs, la piñata, un des éléments de ces fête à la mode en France, vient de là-bas. »
Avec ce type de prestations, les parents ont l’embarras du choix. Ils peuvent, par exemple, réserver une activité pour leurs enfants allant d’une fête classique autour d’un thème particulier à un après-midi dans un studio d’enregistrement accompagné d’un professionnel, comprenant la création d’une chanson et le tournage d’un clip. « Ce qui marche pas mal, c’est le bus discothèque. Pendant trois heures, votre enfant et une trentaine de copains font le tour de Paris en faisant la fête dans un bus », raconte Kevin Rainfray. Le prix de cette animation d’exception : 1500 euros. Mais certains parents seraient même prêts à dépenser le double : « Pour quelque chose de plus classique, il faut compter entre 200 et 300 euros, parfois un peu moins. Mais certains parents peuvent dépenser dix fois plus. Quand il y a beaucoup de décoration, le budget peut exploser. Ça arrive le plus souvent pour des anniversaires particuliers comme les 10 ans. »
Magie et princesses
Dans les Hauts-de-France, Natacha Van Daele a créé l’entreprise Invite ton rêve il y a sept ans. « Pour les 4 ans de ma sœur et à la demande de ma mère, je me suis déguisée en princesse d’un célèbre dessin animé. Je me suis prise au jeu et avec trois amis on a décidé de se lancer de manière professionnelle et d’apporter la magie des parcs à thèmes à domicile pour les anniversaires d’enfant », rapporte-t-elle. Aujourd’hui, elle compte dans son catalogue à peu près tout ce qui existe en princesse, de La Belle aux bois dormant à celles des films les plus récents. Ses prestations varient entre 100 et 400 euros selon les options choisies. Annabelle a fait appel à ses services au printemps 2023 pour les cinq ans de sa fille : « J’ai fait venir deux performeuses déguisées en princesses. J’avais découvert Invite ton rêve à l’anniversaire d’une copine d’une de mes petites et j’avais trouvé ça super. Les personnages étaient vraiment réalistes et l’équipe très professionnelle. »
Cette année, pour les 6 ans de sa petite dernière, Annabelle a vu les choses en encore plus grand. « Cette fois, il y avait trois princesses. La fête s’est passée dans une salle louée pour l’occasion que j’ai entièrement décorée. Il y avait de grandes toiles, des guirlandes, des ballons et des arches. Sur le buffet, j’avais aussi mis en décoration plein d’objets de ses films préférés », détaille la maman de 41 ans. Pourquoi tant d’efforts et de dépense pour un simple anniversaire ? Annabelle croit avoir la réponse. « C’est certainement pour leur offrir un peu de magie et des souvenirs plutôt que quelque chose de matériel, explique-t-elle. Mais c’est peut-être aussi que je n’ai jamais vraiment fêté mes anniversaires étant petite, parce qu’on était une famille de sept enfants et que c’était compliqué. Même si je n’ai pas été malheureuse, je veux faire vivre à mes filles ce que je n’ai pas eu. »
Chaque jour, les Françaises et Français passent en moyenne cinq heures et demie en ligne, soit presque un tiers de leur temps de veille. Les IA et les réseaux sociaux bouleversent les manières de rencontrer et de créer et, en miroir, d’agresser et de tromper. Et parce que la jugeote ne suffit parfois pas à identifier les chausse- trappes très sophistiqués que l’on trouve en ligne, la culture du doute est toujours bénéfique. C’est par elle que les citoyen·nes se forgeront une culture numérique et ne perdront pas confiance en ces formidables outils que sont le Web et Internet.
« Pendant toute mon adolescence et jusqu’à près de 30 ans, ma vie a été hantée par des pensées intrusives », se souvient Clara. Aujourd’hui quadragénaire et libérée de ce supplice, elle raconte les soirées passées à se retourner dans son lit sans pouvoir trouver le sommeil et les arrêts de métro ratés lorsqu’elle était perdue dans ses pensées négatives. « J’étais en boucle sur des épisodes de ma vie passée dont je tirais des conclusions sur le présent », précise-t-elle. Parmi les évènements qu’elle ressassait à l’infini, il y avait, notamment, une dispute avec sa grand-mère survenue dans l’enfance. Elle déroule les faits : « J’avais une dizaine d’années et nous étions en vacances chez Mamie avec mon frère. J’avais cassé une latte du lit en sautant dessus comme si c’était un trampoline et ma grand-mère m’avait fait copier des lignes en guise de punition. » Excédée, Clara lui avait alors lancé, selon son souvenir : « De toute façon tu es vieille et je ne t’aime pas ! »
Bien des années plus tard, cette phrase est revenue régulièrement pourrir les nuits de la petite fille devenue adulte. « Je culpabilisais énormément, avoue-t-elle. J’avais beau me dire que je n’étais qu’une enfant et me rappeler que je lui avais, par la suite, témoigné mille fois mon amour avant sa mort, cette phrase revenait sans cesse. » Conséquences ? Pendant des années, Clara s’est trouvée minable à tous les niveaux de sa vie. « Et puis, au cours de ma psychanalyse, dit-elle, j’ai réalisé que si cette phrase planait dans ma vie comme un fantôme, c’était en raison d’une autre parole, prononcée par mon grand frère en réaction à ce que je venais de dire à notre grand-mère : “T’es méchante, t’es plus ma sœur.” »
Des pensées automatiques non sollicitées
Marine Colombel est psychiatre à l’EPS Barthélémy Durand, dans l’Essonne, enseignante en méditation à la faculté de Toulouse 3 et autrice de Sortir des ruminations mentales (éd. Marabout, mars 2024). Lors de ses consultations, elle reçoit de nombreux patients angoissés et victimes de ces pensées parasites. « Une pensée intrusive, décrit la médecin, est une pensée automatique qui s’impose à nous sans que nous la sollicitions. C’est assez proche des phénomènes de rumination. » En général, elles suscitent un sentiment de dénigrement chez les sujets chez lesquels elles s’invitent, et les font souffrir. « Elles peuvent arriver à n’importe quel moment, mais certains sont plus propices, notamment le soir, quand on va se coucher, car on n’est plus en action », poursuit la professionnelle.
Chez Fatoumata, trentenaire parisienne, les pensées qui se glissent dans sa tête quand elle ferme les yeux, court-circuitant ses aspirations à faire de beaux rêves, sont presque toujours liées à l’argent. « C’est un truc de fou, s’emporte-t-elle. Je gagne bien ma vie et j’ai suffisamment d’épargne pour voir venir pendant des mois si jamais il se passe quoi que ce soit. Mais c’est plus fort que moi, il y a des phases où je suis persuadée que je dépense trop, que je gère mal mon budget, que je jette l’argent par les fenêtres. Et dans ces moments-là, je vérifie mes comptes sur l’appli de ma banque, je réfléchis à ce que je pourrais vendre dans mon armoire. Et, surtout, je suis très en colère contre moi, je me trouve irresponsable. » Elle explique ces angoisses par son enfance au sein d’une famille très précaire, obnubilée par la peur du lendemain.
Méditer, se dépenser, consulter
« Ces ruminations nous coupent du moment présent, analyse Marine Colombel. Elles nous enferment dans des pensées négatives et stressantes, et activent tous les symptômes du stress chronique. Et cela est délétère à différents niveaux. » Parmi les maux que ces pensées peuvent entraîner, on peut citer, pêle-mêle : des douleurs chroniques, par exemple articulaires, ou des céphalées, mais aussi, des difficultés au niveau cardio-vasculaire et un risque de dépression. Mais alors, à partir de quand faut-il s’inquiéter ? « S’il y a vraiment un sentiment de mal être, de souffrance, il faut consulter », assure la psychiatre. Et si on constate des problèmes dysfonctionnels liés à ces idées qui reviennent sans cesse, il est aussi nécessaire de se faire accompagner. Selon la professionnelle, on peut, d’abord, en parler à son médecin généraliste, qui pourra estimer qu’une orientation vers un psychologue ou un psychiatre est opportune. Elle conseille aussi de pratiquer la méditation, « un exercice de l’esprit à travers lequel on apprend à diriger notre attention vers le moment présent et ce qui se passe dans notre corps à l’instant T ». Cette technique aide à réguler ses pensées et à écarter les pensées intrusives.
De façon plus générale, elle recommande les activités physiques en plein air, afin de libérer des endorphines tout en prenant de la vitamine D. Et d’adopter un régime alimentaire équilibré, car « avoir un microbiote anti-inflammatoire permet de diminuer la rumination ». Et ce n’est pas Clara qui dira le contraire : « Depuis que j’ai entamé une thérapie, je me suis aussi mise au running, confie-t-elle, et j’ai fait évoluer mon alimentation. Je ne me suis jamais sentie aussi bien dans ma tête et dans mon corps ! »
En France, près de 850 000 personnes sont en situation de handicap moteur, soit environ 1,5 % de la population adulte (chiffre INSEE). Parmi elles, environ 45 % se déplacent en fauteuil roulant. Ce dispositif a permis à des millions de personnes dites « empêchées » de découvrir le monde et n’a cessé d’évoluer au fil du temps, grâce aux progrès technologiques. D’autant que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le fauteuil roulant ne date pas d’hier. Pour la petite histoire, le premier modèle en Europe a été fabriqué en 1554, à l’intention de Philippe II d’Espagne. Le pauvre souffrait de goutte et d’arthrite. À l’époque, on appelait encore cela « chaise d’infirme ». Le premier modèle autopropulsé manuellement à l’aide d’une manivelle voit le jour au XVIIe siècle. Son inventeur ? L’horloger allemand Stephan Farffler, ayant perdu accidentellement l’usage de ses jambes lorsqu’il était enfant. Mais ce sont dans les années 1930, face aux besoins urgents causés par les guerres mondiales, que deux Américains – Herbert Everest et Henry Jennings – parviennent, depuis leur garage, à rendre les fauteuils pliables.
Le sport, au service du handicap
Satisfaits du confort grandissant de leur fauteuil roulant, certains ont commencé à vouloir en jouer. Ce sont des athlètes qui, en quête de performance, ont commencé à bidouiller leurs fauteuils afin de les rendre plus légers et plus faciles d’utilisation. Ce fut le cas de Marilyn Hamilton, athlète ayant perdu l’usage de ses jambes après un accident de parapente, qui a participé à l’élaboration du fauteuil ultraléger Quickie. Retirer les poignées, servant à la poussée, pour alléger, modification des roues pour prendre de la vitesse… Tous les moyens sont bons. Aussi parce que ces fauteuils optimisés ont contribué à changer le regard que la société posait sur le handicap : « Quand les gens regardent une personne handicapée, le fauteuil roulant est le trait qui ressort le plus, et on a tendance à oublier qu’il s’agit d’une personne », confiait la sportive Marilyn Hamilton au Los Angeles Times en 1982.
Aujourd’hui, plus particulièrement à l’approche des Jeux paralympiques 2024, les médias et les réseaux sociaux montrent les handicapées comme des personnes actives, orchestrant leur propre vie. Ce n’est pas Romain Guérineau, plus connu sous le nom de « Roro Le Costaud » sur Instagram, qui dira le contraire. Devenu tétraplégique à la suite d’un accident de ski, l’influenceur voit son fauteuil roulant comme « [sa] liberté et [son] autonomie » : « Pour moi, c’est mes jambes », insiste-t-il. Sans son fauteuil, Romain ne peut sortir de son lit, ne peut se déplacer, ne peut aller travailler au centre d’appel des sapeurs-pompiers de Tours. « C’est le prolongement de mon corps, reprend-il. S’il n’y a pas de fauteuil, il n’y a pas de vie. »
Un outil scénique et artistique
Si aucun handicap ne se ressemble, il en va de même de la façon de l’appréhender. Comédienne et danseuse depuis 15 ans, Magali Saby a été victime d’une paralysie cérébrale à la naissance. Rapidement, la jeune femme met les points sur les i : pour elle, son fauteuil n’est qu’un outil de déplacement. « En aucun cas, il ne définit ma personne, clarifie-t-elle. Je sais que mon discours diverge de ceux que l’on entend d’habitude. Certaines personnes donnent des surnoms à leur fauteuil roulant, je ne suis pas du tout là-dedans. Ce n’est pas un déni de mon handicap, c’est une autre vision. » Par le biais de la danse, du théâtre ou même du cinéma – la jeune actrice sera prochainement à l’affiche d’un téléfilm diffusé sur France 2, intitulé Danse ta vie – sa condition physique s’évanouit pour laisser pleinement place à l’artiste. « Ici, le fauteuil est un outil scénique utilisé au service de la création artistique, considère-t-elle. On bouleverse sa conception pour justement bouleverser les idées reçues que le spectateur peut avoir de l’objet. »
Clou du spectacle : en 2023, l’intermittente présentait Danser la Faille, une conférence dansée, imaginée par le chorégraphe Sylvère Lamotte. Sur scène, la danseuse quitte son appareil pour mouvoir pleinement son corps. « Ce n’est pas parce que vous êtes privé de l’utilisation de vos jambes ou de vos bras que le corps n’existe pas, affirme-t-elle. Même lorsque nous sommes confrontés à des corps vraiment empêchés, qui ne peuvent évoluer au niveau de la performance, il y a tout de même un effort. Or, l’effort d’y arriver rend le geste sublime. »
« On ne peut pas uniformiser le même fauteuil pour tout le monde »
Indispensables, mais coûteux, les fauteuils roulants devraient, d’ici fin 2024, être intégralement remboursés par la Sécurité sociale. C’est en tout cas ce qu’avait promis Emmanuel Macron lors de la Conférence nationale du handicap d’avril 2023. Pour Romain Gérineau, mieux vaut calmer son enthousiasme, ce projet pouvant contraindre certains Français à se tourner vers des modèles bas de gamme : « Ils ne comprennent pas qu’on ne peut pas uniformiser le fauteuil pour tous. Ils parlent d’un remboursement intégral, c’est très bien, mais il faut intégrer qu’on n’a pas tous les mêmes besoins. Pour des personnes ayant besoin d’un fauteuil électrique au quotidien, un modèle d’entrée de gamme (entre 2500 et 5000 euros) ne peut suffire. Elles vont donc frôler autour des 20 000 ou 30 000 euros pour avoir quelque chose de correct. Pour ma part (un fauteuil roulant manuel, ndr), je ne pars pas en dessous de 5000 euros. » Or, dans ce cas, l’augmentation de la base de remboursement prévue est de 2 600 euros. « On est résigné, reprend l’influenceur. C’est malheureux à dire, mais c’est la vérité. On a l’habitude. »
En attendant, les ingénieurs continuent de perfectionner le fauteuil roulant, en y intégrant par exemple des radars et des caméras pour prévenir les dangereux mouvements de bascule. Intelligence artificielle, roues et jantes personnalisées, cadres customisés… Tant de nouveautés qui répondent aux besoins des personnes handicapées, tout en y ajoutant une pointe de style. Mais pour « Roro Le Costaud », un éventuel futur où implants cérébraux et prothèses remplaceraient les fauteuils est encore bien loin. « Je n’ai pas envie de me projeter dans un futur utopiste, en me disant : “Je vais remarcher un jour”, confie-t-il. Je préfère vivre au jour le jour et me concentrer sur la manière dont je peux vivre le plus normalement possible installé dans mon fauteuil. »
« C’est ma bulle d’oxygène ! » Depuis le printemps 2023, Valérie Devesse participe au programme « L’Art sur ordonnance » lancé à Montpellier par le MO.CO, centre d’art contemporain, et le Centre hospitalier universitaire. « Je n’étais pas du tout intéressée par l’art et je n’allais jamais dans les musées. » Hospitalisée pour dépression, la patiente est invitée à participer à cette action artistique. « Je suis allée voir, pour découvrir », confie-t-elle. Elle est ressortie de cette expérience pleine d’enthousiasme : « Ce projet, c’est un moteur pour sortir de chez soi, être dans la découverte de l’art et dans l’apprentissage. Cela permet d’aller vers les autres, d’échanger. »
Partenariat Hôpital – Musée
À l’image de la liaison entre le centre d’art contemporain MO.CO et le CHU de Montpellier, d’autres partenariats existent en France, entre le palais des Beaux-Arts et l’hôpital universitaire de Lille, entre le service cardiologie de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière et le Musée Marmottan Monet à Paris ou avec le Château de Compiègne, et aussi en Belgique entre l’hôpital Brugmann et cinq institutions (musée de la Ville de Bruxelles, musée Mode & Dentelle, etc.). « Selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé de 2019, l’art peut être bénéfique pour la santé, tant physique que mentale », explique le professeur Philippe Courtet, chef du service psychiatrie du CHU de Montpellier. « D’ailleurs, l’artiste Louise Bourgeois disait : “L’art est une garantie de santé mentale.” Il y a des initiatives de prescriptions artistiques en Grande-Bretagne depuis une trentaine d’années et cela fonctionne. » C’est ce qui a guidé le professeur Courtet pour initier un rapprochement avec le MO.CO en 2022.
Visite d’une exposition et ateliers avec un artiste
« Nous avons déjà organisé cinq sessions, pour une quinzaine de patients à chaque fois », raconte Stéphanie Delpeuch, responsable des publics et de la médiation au MO.CO. Le programme se déroule en trois étapes : la visite d’une exposition commentée par un artiste, la présentation de son travail par ce même artiste suivi de six ateliers de pratique artistique avec lui. « En 2022, nous avons réalisé trois sessions, avec les plasticiennes Bianca Bondi et Suzie Lelièvre et avec la chorégraphe Anne Lopez. L’année dernière, les plasticiennes Alba Sagols et Valérie du Chéné étaient les invitées du programme L’Art sur ordonnance. » La patiente Valérie Devesse a participé aux sessions avec Alba Sagols et avec Valérie du Chéné. « Avec Alba Sagols, nous avons travaillé sur du plexiglas. En le faisant chauffer, nous lui donnions des formes. C’était une complète découverte pour moi. Valérie du Chéné travaille elle sur l’art éphémère. Elle avait ramassé des cailloux que nous avons peints. C’était sympa à faire et déroutant. Puis, nous avons raconté l’histoire de chaque pierre. Valérie du Chéné a enregistré nos voix et elle en a fait un petit film. »
Devant le succès de ces sessions, qui durent un mois et demi à raison d’un atelier par semaine, le MO.CO a lancé également des sessions « capsule ». « Ce sont des sessions sur une journée, ouvertes à tout le monde, précise Stéphanie Delpeuch. Comme ça, les patients qui viennent de l’hôpital se mélangent au public habituel du MO.CO pour une meilleure inclusivité. »
Retrouver du sens à l’existence
« Les personnes qui sont en dépression sont en phase de repli sur elles-mêmes, explique le professeur Courtet. Ces sessions aux MO.CO stimulent l’expression émotionnelle et l’imagination de chaque participant. Elles facilitent également le lien social et permettent de rompre l’isolement. Grâce à ces ateliers, les patients retrouvent de l’estime de soi et de la confiance en soi. Nous constatons qu’ils vont mieux. Ils retrouvent du sens à l’existence. » Ce que Valérie Devesse confirme : « Le programme au MO.CO, les visites d’expositions et les ateliers me redonnent le goût de découvrir et d’apprendre. Et je vais vers les autres. Nous échangeons sur beaucoup de choses de la vie, pas que sur l’art et jamais sur la maladie. Pendant deux heures, la maladie n’est plus au centre de ma vie et cela me fait du bien. Ce projet, c’est un moteur pour moi : il faut s’engager, se motiver à aller à toutes les séances et tenir. Cela peut être fatigant, mais ça nous aide dans notre pathologie. »
Le journal américain The Christian Science Monitor a consacré fin mars 2024 un long article titré La muséothérapie, nouveau remède aux troubles de la santé mentale en France. Il décrypte plusieurs « prescriptions culturelles » nouées entre des hôpitaux et des musées et insiste sur la pertinence de telles initiatives. L’article précise d’ailleurs que « les diagnostics de dépression chez les Français de 18 ans à 24 ans ont quasiment doublé depuis 2017 (selon une étude d’octobre 2023 réalisée par Santé publique France), et que les consultations de psychiatrie chez les étudiants ont augmenté de 30 % en deux ans ». Partant de ce constat et des résultats encourageants déjà constatés, l’art sur ordonnance devrait probablement se développer plus encore dans les prochaines années en France.
Dans le monde, 192 millions de personnes ont consommé du cannabis au moins une fois dans l’année, loin devant les opioïdes (58 millions), les amphétamines (27 millions), et la cocaïne (19 millions) en 2020. Ce qui place le cannabis à la première place des drogues illicites les plus couramment consommées dans le monde. Qu’en est-il de la consommation des jeunes ? Si 39% des adolescents ont déjà fumé du cannabis à 17 ans selon la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), la consommation globale des jeunes tend à baisser depuis quelques années.
Le cannabis dès le collège
La consommation au cours du mois des élèves de 3ème est passée de 11,1% en 2010 à 3,9% en 2021. Le nombre d’adolescents ayant déjà expérimenté le cannabis à 17 ans a baissé de 11 points entre 2002 et 2017. La France est désormais au 10ème rang en Europe en 2018 pour la consommation de cannabis des 15 ans au cours du dernier mois. Elle était au premier rang en 2014.
De même, les données recueillies auprès des collégiens en classe de 3ème confirment un recul marqué de la consommation de cannabis entre 2018 et 2020. L’une des raisons principales de la surestimation de la consommation des jeunes selon l’Observatoire Français des Drogues et des tendances addictives (OFDT) : l’accessibilité au cannabis, perçue comme nettement plus difficile. Au collège, seuls 3,8 % des élèves de 4e et 6,8 % des élèves de 3e estiment qu’il leur serait très facile de s’en procurer, alors qu’ils sont respectivement 64,5 % et 53,3 % à indiquer que cela serait impossible. La diffusion s’étend sensiblement lors du passage au lycée, ou 16,2 % des élèves de seconde disent en avoir déjà consommé et près d’un élève sur trois en terminale (31,2 %).
Vers une prise de conscience des jeunes ?
Cette baisse globale de la consommation chez les jeunes s’expliquerait avant tout par une prise de conscience des risques psychosociaux provoqués par le THC, plus délibérément exprimés dans la société. Gaël, 20 ans, est revenu sur son ancienne addiction au cannabis dans le documentaire Une jeunesse en fumée diffusé en 2021 sur France Télévisions. « Dans mon 9m2 à Gare du Nord, je fumais jusqu’à huit ou dix joints par jour, comme un palliatif au stress et à la solitude. Je voyais ça comme un médicament naturel, jusqu’à ce que je ressasse des pensées bizarres en continu », confie le jeune homme qui ne consomme plus désormais. Perte d’attention, repli extrême sur soi, déscolarisation, solitude affective et même, dans certains cas, conduites psychotiques : la « fumette » est devenue un enjeu de santé publique, et les jeunes ne sont pas dupes.
Stress : 1ère raison de consommation
Pourquoi les jeunes consomment-ils du cannabis ? « Ça me permet de déstresser » pour 39% d’entre eux et « Ça me permet de me sentir bien » pour 37%. (1)
« Je retrouve de la vitalité, de la bonne humeur et de la joie de vivre »
Les variations de consommation s’expliquent par la perception du chanvre dans la société. La consommation de cannabis a d’abord été associée à des comportements sociaux marginaux symbolisant la rébellion et l’esprit du mouvement hippie dans les années 1960-1970, pour être investi comme un moyen de détente, d’introspection et de sociabilité dans les années 1980, avant un nouveau rebond dans les années 1990, jusqu’à devenir un produit d’usage relativement courant à partir des années 2000. Quant aux profils des consommateurs, là aussi, les clichés ont la peau dure. À 17 ans, la consommation de cannabis est plus importante en Languedoc-Roussillon et en Bretagne… qu’en Ile-de-France. A Paris, les jeunes de 17 ans des quartiers aisés du sud-ouest de la capitale ont plus expérimenté le cannabis (58 %) que ceux du nord-est (50 %), selon une étude de l’Ofdt.
Si l’entrée dans la consommation de cannabis est avant tout récréative, l’envie de se débarrasser de cette addiction est tout aussi pressante chez les jeunes. « Je fumais pour fuir ma vie et pour arriver à dormir. Puis j’ai arrêté parce que j’en avais marre de dépendre de ça, d’organiser ma vie autour de ça et que je voulais me reprendre en main et affronter mes soucis sans les contourner » explique Lola* (le prénom a été changé à sa demande), 25 ans, infirmière dans le sud de la France. L’arrêt du cannabis sonne un quotidien plus léger pour Lola. « Je retrouve de la vitalité, de la bonne humeur et de la joie de vivre, même si je m’endors beaucoup moins bien. »
Baisse du cannabis, hausse de la e-cigarette
Si l’on observe une baisse continue des usages de drogues à l’adolescence, la consommation de cigarettes électroniques, elle, est en forte hausse. Ils sont 56.9% à avoir déjà essayé contre 52.4% en 2017. En 2022, ils sont 6.2% à vapoter régulièrement contre 1.9% cinq ans plus tôt. Les filles sont d’ailleurs plus touchées que les garçons par cette pratique. L’engouement pour la e-cigarette, observé depuis quelques années avec les résultats de l’enquête ESCAPAD se confirme, notamment auprès des plus jeunes. Au collège, l’usage quotidien de la e-cigarette concerne désormais 1,4 % des collégiens, soit une prévalence équivalente à celle du tabagisme quotidien. Avec son design moderne et ses goûts variés, elle se démarque des cigarettes, boudées par les 12-25 ans.
Les conduites addictives des jeunes, qu’elles qu’en soit leur nature, restent une préoccupation importante dans la société, d’autant qu’ils sont désormais plus touchés par les idées suicidaires que la population générale selon cet article du Monde. Présents dans la quasi-totalité des départements français, 540 lieux consacrés aux jeunes consommateurs proposent une consultation gratuite qui peut être anonyme. Ils sont organisés par les Centres de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) y compris sous la forme de consultations avancées dans d’autres types de structures dont les Maisons des adolescents ou les Points accueil écoute jeunes.
« LES ADDICTIONS ET LEURS CONSÉQUENCES CHEZ LES JEUNES »
Le questionnement des genres et des identités en ligne est central dans chacune de vos deux œuvres. Comment expliquez-vous l’intérêt de ces sujets à l’ère numérique, et l’engagement de chacun.e de vous ?
Ketty Steward : C’est effectivement tout le sujet de mon essai [Le Futur au pluriel : réparer la science-fiction, paru en 2023 aux éditions L’Inframonde, ndlr] qui porte sur la science-fiction mais dont je sais très bien qu’il peut porter sur plein d’autres thèmes. La science-fiction n’échappe pas au monde blanc, patriarcal, hétéronormé et valide. L’écriture et la mise en récit nous aident à comprendre le monde. Je regrette que la compréhension du monde soit laissée à une poignée de personnes qui ont exactement le même profil, qui apportent des explications fort intéressantes mais qui ne concernent que ce qui les touche. Ce que j’ai voulu faire, c’est essayer de clarifier mon vécu de 20 ans de fréquentation d’un milieu très blanc, très masculin, avec des idées qui se renouvellent peu. Avec ce constat de manque de pluralité du milieu et des conséquences que ça peut avoir, il s’agit d’avoir la possibilité de regarder les choses sous un angle légèrement différent et théorique. Il ne suffit pas de dire que le milieu de la science-fiction est masculin et fermé, mais que c’est un boys club. Il faut savoir comment ce boys club fonctionne et comment le démanteler. Et c’est vraiment ça qui m’intéresse : raconter ce qui est pour essayer de trouver comment le défaire, comment faire mieux, comment penser autrement, comment se renouveler. Et si dans la science-fiction on ne peut pas avoir d’imagination, je ne sais pas où on peut en avoir. Les milieux de la science-fiction et du numérique sont quand même très liés historiquement par la construction de ce genre littéraire et ce sont les mêmes constats : comment fait-on pour voir autre chose ? Qu’est ce qu’on fait avec cette pluralité qui existe ? Les femmes existent, les noirs existent, les femmes noires existent, les personnes handicapées existent, les personnes queer existent. Ce n’est plus possible de faire comme si on n’était pas là. On est dans une période un peu tendue, mais on a toujours été là, seulement on en parle un peu plus fort.
Benjamin Fogel : Il est difficile de répondre à cette question sans dévoiler l’intrigue, mais disons que Camille et Irina dans La Transparence selon Irina incarnent quelque chose de féministe derrière leurs écrans, et leur identité est plus complexe que cela. De la même manière, les personnages principaux masculins du Silence selon Manon ne sont pas forcément tout le temps des alliés non plus. Je voulais moi-même me mettre en scène en tant qu’auteur homme et montrer toutes les ambiguïtés sous-jacentes à la fois aux profils anonymes et aux profils publics “transparents”, aux discours. Il s’est passé plein de trucs super grâce à Internet et les réseaux sociaux, du Printemps arabe à #MeToo, des voix y ont trouvé une caisse de résonance hyper forte. Les nouvelles vagues du féminisme se sont beaucoup structurées grâce aux réseaux sociaux et ont réussi à constituer une vraie force agissante sur la société. Et maintenant, il y a un retour de bâton que je trouve ultra violent. Les groupes masculinistes, misogynes, les incels [mot-valise pour « involuntary celibate » soit célibataire involontaire, communauté en ligne d’hommes qui se définissent comme étant injustement empêchés de trouver une partenaire amoureuse ou sexuelle, ndlr].se sont eux-mêmes constitués en force pour les faire taire. Cela illustre beaucoup la question des rapports de force sur Internet. Le combat féministe est loin d’être gagné. Je trouve que ça demande encore énormément d’abnégation et de patience de réexpliquer et prouver les fondements du raisonnement féministe. Je suis très admiratif de ces femmes et de leur combat.
Comment l’imaginaire permet-il de revisiter et de changer le réel ? Comment vos univers y participent-ils ?
KS : Je conçois des ateliers d’écriture, et je trouve que le type de réflexion qu’on a en science-fiction, quand on fait du world building, c’est-à-dire quand on construit un monde, quand on fait de l’imagination sur le futur, c’est quelque chose qui peut aider à penser différemment. Quand je dis qu’on oublie que le numérique a un réel impact écologique qui détruit physiquement la planète, c’est typiquement le genre de conclusions auxquelles on peut arriver quand on va au bout d’une réflexion de construction de monde en science-fiction, parce qu’on va s’obliger à comprendre quel monde permet telle ou telle chose. Par exemple, lors d’un atelier, quand quelqu’un me dit vouloir des voitures volantes, je vais demander combien ça coûte, qui va les fabriquer, quelles sont les ressources utilisées, quel impact sur la planète, est-ce qu’on peut se le permettre ? Est-ce qu’en prenant en compte le réchauffement climatique, c’est jouable? Est-ce que tout le monde y a accès ? C’est vraiment sur une vision très globale et systémique. Cela fonctionne aussi pour la réflexion autour de la décroissance. Il y a des personnes dont la vie dépend de ces technologies. Comment arbitrer ? Il me semble qu’une des clés est de réfléchir de manière globale. Il y a plein d’arbitrages possibles et en fonction des groupes, on n’arrive pas du tout sur les mêmes imaginaires du futur. Mais il y a cette idée forte à laquelle on ne peut pas échapper : on ne peut pas tout avoir, les choses ont un coût et nos belles utopies se font souvent au détriment d’autres personnes. Sincèrement, je trouve que les techniques de world building de la science fiction est quelque chose qui peut aider à améliorer le monde.
BF : Les sujets de la cybercriminalité et d’internet projettent tout de suite dans de la prospective assez fascinante pour l’anticipation et la SF. Il y a un enjeu politique et démocratique qui est très fort, qui amène rapidement sur le sociopolitique et enfin l’anonymat, la toxicité, les manipulations ont beaucoup d’enjeux psychologiques. Donc le sujet, en tant qu’écrivain, c’est jackpot ! Dans la trilogie, l’enjeu était de raconter ce système politique et moral de la transparence en trois étapes pour construire sa naissance, sa vitesse de croisière et sa radicalisation. Je n’ai pas fait l’effondrement, cela arrivera peut-être plus tard. J’ai commencé par la vitesse de croisière de ce système avec La Transparence selon Irina, en 2058 pour qu’on comprenne bien les enjeux. Ensuite, avec Le Silence selon Manon, qui se termine en 2025, je trouvais intéressant d’explorer comment le monde en était arrivé là. Ce sont les prémices de la transparence et la fin de l’anonymat. Dans L’Absence selon Camille, les événements reprennent directement après la fin de La Transparence. C’est une sorte de confrontation entre les deux mondes, dans une logique de radicalisation de la transparence, un parti politique radical qui veut aller encore plus loin dans le contrôle et qui, malheureusement, ne rencontre pas beaucoup d’opposition. C’est vraiment l’histoire d’une révolution ratée. Le propos du troisième tome est assez important au vu de la situation actuelle.
Ketty, comment considérez-vous ce concept d’esprit critique ?
K.S : L’esprit critique a deux définitions différentes. La première chose est l’esprit critique en tant que faculté à s’interroger sur ce qu’on perçoit, ce qu’on pense, etc. Pour moi, c’est la base, le fait de revenir sur soi, de douter. La deuxième chose est l’esprit critique comme étant une communauté de gens qui proposent des outils et qui oublient eux-mêmes de douter. J’ai une grande méfiance envers la zététique [méthode philosophique aussi appelée didactique de l’esprit critique qui consiste à rechercher la solution d’un problème en le supposant résolu et en remontant de cette solution jusqu’aux termes initiaux en vérifiant le bien-fondé de chaque étape, ndlr] et l’esprit critique, parce que ces personnes vont remplacer des certitudes par d’autres certitudes, et ne s’interrogent pas sur elles-mêmes. Cet idéal de rationalité ne correspond pas à la réalité du modèle cognitif de l’humain. Ça suppose qu’il y aurait une façon parfaite de penser, sans biais, et que l’objectif serait de ne pas avoir ces biais pour penser juste. L’être qui pense juste n’existe pas, notre cerveau n’est pas fait pour ça. Ce doit être hyper rassurant de se dire qu’il existe une liste de tous les biais et qu’on peut en sortir grâce à des outils. Est-ce que ça nous protège des dérives qu’il peut y avoir dans le monde numérique? Je n’en suis pas certaine. La construction sociale de tout un tas de comportements, n’est pas prise en compte dans ces milieux, et c’est pourtant ce qu’il faut interroger. La question est de savoir comment faire pour lutter contre les biais.
Benjamin, comment ce sujet de la cybersécurité s’articule-t-il avec l’idée d’identité et d’anonymat ?
BF : L’anonymat est une des valeurs fondamentales des débuts d’Internet, qui à l’origine allait permettre à des voix qui n’ont pas la possibilité de s’exprimer dans le monde réel de trouver une caisse de résonance tout en étant protégées. Ce pouvait être des activistes politiques, des lanceurs d’alerte… L’anonymat participe à cette idée de libération de l’information, et d’émancipation personnelle : étant anonyme, on va pouvoir vraiment dire tout ce qu’on pense, libérer des contingences de la société. J’ai été très fan du concept à l’arrivée d’Internet. Et puis avec le temps, il s’est passé plusieurs choses, au niveau personnel et au niveau global, qui ont changé mes perceptions. J’ai entretenu une relation d’amitié très forte avec quelqu’un qui, je ne m’en suis aperçu qu’au bout de cinq ans, n’existait pas. C’était un personnage complètement construit par quelqu’un d’autre, et l’anonymat avait rendu possible cet énorme mensonge et cette manipulation. Et puis en parallèle, on a commencé à voir apparaître la question des fake news, de manipulation de l’opinion et puis une toxicité généralisée en ligne où, sous couvert d’anonymat, les femmes et les minorités étaient confrontées au harcèlement, il y a eu des raids provenant de forces politiques organisées pour manipuler les gens. Et donc je me retrouvais un peu entre deux eaux : être à la fois un fan de la première heure de l’anonymat tout en me demandant s’il n’était pas en train de tuer la démocratie. De là m’est venue l’idée d’écrire une trilogie qui allait aborder cette question de la transparence à travers plein de personnages différents qui allaient chacun représenter des facettes du débat : est-ce qu’il faut être transparent et utiliser sa vraie identité ou non sur Internet ?
Quel est votre propre rapport aux réseaux sociaux et aux outils numériques au quotidien ?
KS : En général, les technologies m’intéressent à titre personnel, on pourrait dire que je suis un peu geek, même si je ne joue pas aux jeux vidéo. Mais je sais parler aux machines et parfois elles me répondent. J’ai doucement reculé sur mon utilisation des réseaux. J’étais assez active sur Twitter, notamment avec un défi d’écriture. Depuis un an, X [anciennement Twitter, ndlr] est devenu beaucoup plus compliqué, mon compte existe encore et sert d’archives de ce défi numérique d’écriture, mais je ne l’utilise plus. N’étant pas une personne très visuelle, j’ai beaucoup de mal avec Instagram, c’est l’endroit où je vais faire des annonces sur mon actualité, mais ça me prend un temps fou et j’ai renoncé à apprivoiser l’algorithme qui change trop souvent. J’ai un compte sur Mastodon, sur lequel je continue de poster les micro-nouvelles qui étaient auparavant sur Twitter. Je tiens à faire de la littérature sur des espaces interstitiels, comme ceux-là. Depuis décembre, je les reposte sur Blue Sky, même si je ne suis pas convaincue par le réseau. Et j’ai une page Facebook qui traîne depuis 2008. Je suis revenue à la newsletter mensuelle depuis un an et demi avec mes actualités mais aussi des petits bouts de réflexions. Les personnes inscrites ont envie de me lire. Ça me semble plus direct et plus sain, et je ne joue pas avec un algorithme qui n’aime pas les femmes noires qui parlent. Depuis que je me suis retirée un peu des réseaux, j’ai récupéré pas mal de temps pour faire d’autres choses.
BF : Je pense que j’ai perdu en optimisme. Quand j’ai commencé ce projet de trilogie, j’avais la conviction qu’Internet était une place de débat public et démocratique et que même si on manquait de maturité sur le sujet, c’était quand même le meilleur endroit pour débattre et faire avancer la société. Aujourd’hui, avec ce qui se passe politiquement, les manipulations à n’en plus finir, tout le monde se fait au moins avoir une fois par mois par une fake news, même en étant hyper vigilant. Et l’intelligence artificielle qui se développe ajoute un masque de complexité à tout ça. J’ai l’impression que mes idéaux, auxquels je crois encore théoriquement, prennent quand même un coup dans l’aile, car on est rattrapé par la réalité et par la violence de ce monde. Mais mon discours n’a pas changé. Les réseaux sociaux et Internet sont des outils. Soit tu peux croire que collectivement on va réussir à en faire un truc super qui va réussir à nous tirer vers le haut, soit tu es défaitiste et dire qu’on va tout gâcher, à l’image de Twitter par exemple. On préférerait qu’Internet devienne à l’image de Wikipédia avec de l’open source, des informations vérifiées, des règles claires, des bons contenus. C’est un peu caricatural de dire ça, mais on est un peu à un embranchement entre les deux, devenir X ou Wikipédia ? Et je pense qu’il faudrait qu’on pousse pour que l’avenir devienne plutôt Wikipédia.
Ketty Steward est écrivaine de romans, de poésie, d’une pièce radiophonique, d’un essai, et de nouvelles en recueil comme Saletés d’hormones et autres complications.
Benjamin Fogel est éditeur d’essais sur la pop culture et auteur de romans, comme la trilogie de la transparence et son dernier opus, L’Absence selon Camille.
La curiosité pour la sexualité est assez naturelle chez les ados. Pourquoi le porno les met-il en danger ?
Je voudrais préciser d’emblée que je n’ai rien contre la pornographie quand ce sont des images faites par des adultes pour des adultes. Car un adulte a l’appareil critique pour se mettre à distance, pour voir les trucages et ce qui est fait pour vendre. Il ne confond pas la pornographie avec une forme de réalité. Ce qui n’est pas le cas au moment où on forme sa fantasmagorie psychosexuelle. Il faut laisser nos enfants construire leurs fantasmes sexuels et ne pas leur offrir un prêt-à-penser qui soit toujours la même chose, c’est-à-dire la mise en exergue de la sexualité et de la puissance masculine associées à l’humiliation et à la dégradation de l’image des femmes. La curiosité sexuelle existe depuis la plus tendre enfance, pas sous la forme de pornographie, bien sûr. Mais, aujourd’hui, nos enfants tombent par hasard sur des images pornographiques sans aller les chercher. Et ils peuvent, à la fois, être terriblement choqués et excités en même temps. Or, la rencontre de ces deux sentiments peut provoquer une addiction qui se traduit par une consommation de pornographie gratuite pendant des heures, chaque jour, parfois dès 10 ans. Ces enfants ne savent plus ce qui est la réalité et ce qui ne l’est pas. Et comme il y a du son et de l’image, que ce sont des adultes, ils pensent que c’est ce qu’il faut faire. Mais ça les angoisse terriblement, garçons et filles, parce qu’ils savent qu’ils ne pourront jamais produire de telles performances ou avoir ces mêmes corps. Tout cela perturbe le développement psychosexuel de nos enfants.
Comme vous le dites, bien souvent, les contenus pornographiques sont en accès gratuit…
On estime que 25 % à 30 % des informations qui circulent sur Internet dans le monde relèvent de la pornographie. Ça représente pratiquement un million de sites, soit un marché de plusieurs milliards. Et les milliardaires du net ne sont pas prêts du tout à renoncer à des profits aussi importants. La pornographie et Internet sont intimement liés parce qu’il y a énormément de profits. Et, d’ailleurs, la stratégie économique est de mettre des annonces gratuites qui soient les plus transgressives possibles pour que des gens cliquent. Et s’il y a même 0,01 % de clics pour acheter les contenus, ça représente des profits considérables. Pour moi, les fournisseurs de ces contenus doivent s’astreindre à respecter la loi sur les mineurs(1). Ils déversent de l’image sur nos enfants et nos adolescents, ce qui est en contradiction avec la loi sur la protection des mineurs. Les sites qui se contentent de demander à l’internaute de ne cliquer que s’il est majeur se moquent du monde et de la loi française.
90 % des contenus pornographiques contiennent de la violence physique ou verbale.(2)
Que devons-nous faire pour protéger les ados ? Le mode « contrôle parental » est-il efficace ?
Les ados voient de la pornographie dans la cour de récréation, sur les smartphones des copains. On ne peut pas l’éviter. En plus, ceux qui ne veulent pas regarder sont moqués et exclus du groupe. Beaucoup de familles n’installent pas le contrôle parental. Et, de toute façon, il ne suffit pas. C’est à l’État de protéger nos enfants en faisant appliquer les lois de la France. Laisser nos enfants devant ces images sans commentaire des adultes et sans éducation, c’est de la barbarie. La pornographie n’apprend pas le consentement, elle apprend le contraire. Elle dit qu’une fille qui dit « non », en fait, ça veut dire « oui ».
Julien* n’est pas près d’oublier cette soirée de juillet dernier. « On avait loué une grande maison avec plusieurs familles d’amis pour les vacances, relate-t-il. Les enfants disposaient de tout le dernier étage. Un soir, alors que nous prolongions la soirée dans le jardin avec les autres adultes, je suis monté pour voir si les plus petits dormaient. En sortant de leur chambre, j’ai entendu mon fils aîné de 12 ans, qui était dans la chambre d’à côté avec deux copains de 13 et 15 ans, et que je croyais en train de jouer à la console, prononcer cette phrase qui n’a pas cessé de me hanter depuis : “Vas-y, remets l’éjac’ faciale.” » Le père de famille feint alors de tousser très fort et entend les adolescents ricaner. « Je suis redescendu avec les jambes en mousse et j’ai mis deux jours avant de réussir à parler de cet épisode à ma femme », se souvient-il. Sonia a également vécu un choc du même genre. Mère d’une jeune fille de 14 ans, elle confie avoir « eu le vertige » en découvrant, via le contrôle parental installé sur l’iPhone de l’ado, des expressions obscènes entrées dans le moteur de recherche. « J’ai halluciné, rejoue-t-elle. J’étais à des années-lumière d’imaginer qu’elle connaissait l’existence de certaines terminologies abominables. Et, pire, qu’elle avait pu visionner de telles images ! »
Plus d’un ado sur deux accède à du contenu porno avant 15 ans
Les cas de Julien* et de Sonia sont, hélas, d’une banalité déconcertante. En effet, selon une enquête Ifop publiée en 2023 sur Les effets du porn sur la sexualité et les rapports de genre à l’heure du vote de la loi numérique, 57 % des jeunes de 18 à 24 ans avaient moins de 15 ans lors de leur première visite d’un site pornographique. Une proportion en nette progression, puisqu’ils n’étaient que 30 % en 2013. Il faut dire que les sollicitations sont nombreuses. Il arrive qu’en effectuant de simples recherches pour télécharger illégalement des séries ou de la musique, les jeunes voient des pop-ups avec des images pornographiques envahir leur écran, et cela malgré l’installation du contrôle parental. Le clic est parfois accidentel, parfois guidé par une curiosité parfaitement naturelle à leur âge. Dans l’enceinte même des collèges et des lycées – et, plus rarement, des écoles primaires –, des images pornographiques circulent sur des smartphones et des tablettes avec autant de facilité que les cartes Pokémon.
Résultat ? Les enfants se retrouvent nez à nez avec des contenus sexuels inadaptés à leur niveau de maturité, souvent violents, marqués par l’absence d’affects et véhiculant majoritairement des images dégradantes pour les femmes et des scénarios dans lesquels le consentement fait défaut. En somme, des représentations qui, en plus de ne pas représenter la réalité, peuvent s’avérer dramatiques sur la construction mentale et sexuelle des jeunes.
Accompagner sans culpabiliser
Après une longue discussion avec sa compagne, quelques nuits d’insomnie et un coup de fil à un ami psychologue, Julien* a finalement proposé à son fils d’aller surfer un week-end tous les deux sur la côte basque. Assis sur la plage après avoir bien profité des vagues, il a lancé la discussion sur le porno. Mal à l’aise, l’ado a d’abord tenté de changer de sujet, d’esquiver, avant qu’un dialogue ne s’amorce. « On a parlé du plaisir sexuel, de ce qui est naturel et de ce qui est fictionnel, et, surtout, de l’importance du respect et du consentement », résume le père de famille. En tout cas, il n’a ni culpabilisé, ni puni, ni humilié son fils. Bien au contraire, il a pris le temps de le mettre en confiance pour aborder ces sujets délicats mais incontournables. Et c’est justement ce que préconisent les professionnels. Sonia, elle, a réalisé qu’elle avait trop attendu pour aborder des questions aussi essentielles que le consentement. « J’aurais dû commencer à lui dire quand elle avait 2 ans qu’elle avait le droit de refuser d’embrasser ses grands-parents pour les remercier d’un cadeau, qu’on n’est jamais obligé d’accepter un contact physique, regrette-t-elle. J’ai souvent abordé des sujets comme les MST ou la contraception, mais j’avoue que le porno est quand même un truc hyper gênant ! »
Pour aider ados et adultes à s’informer sur ce thème épineux, l’association Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique propose des fiches en accès libre dans un dossier consacré à la Protection des enfants face au porno en ligne. Dont une intitulée : Parlons porno. L’État a également mis en place plusieurs sites utiles, regorgeant de références en la matière. Ainsi, sur Onsexprime, lancé par Santé publique France, on trouve des infos sur les premières fois, le plaisir sexuel, le consentement, le genre, etc. La plateforme Jeprotegemonenfant est, quant à elle, dédiée à l’information et à l’accompagnement à la parentalité numérique. Depuis 1995, le Fil Santé Jeune permet aux enfants et aux adolescents de se confier anonymement à des personnes de confiance. Laisser les coordonnées en évidence, par exemple sur le frigo ou à côté du placard à pharmacie, peut donc s’avérer utile. Enfin, les parents qui découvrent que leurs enfants ont consulté des contenus illicites peuvent signaler les sites en question via l’association Point de contact.
« J’habitais encore chez mes parents et je sentais que j’avais besoin de me faire mes propres expériences. J’ai voulu partir pour me prouver à moi-même que je pouvais le faire. » C’est cela qui a poussé Romane Fossé, 23 ans, à partir un semestre en Islande en 2020 durant sa licence. Une expérience qu’elle a renouvelée plus tard durant son master, puisqu’elle est aussi partie un semestre aux États-Unis en 2022. Pour se préparer à survivre loin du cocon familial pour la première fois, elle a demandé à son père de la laisser « gérer un peu plus mon argent toute seule, puisque jusque-là, je n’y faisais pas forcément attention. Si lui voyait que le montant sur mon compte descendait, il me faisait un virement, explique-t-elle. Mais il m’a laissé apprendre à gérer de mon côté avant mon départ, puisque je savais que j’allais devoir apprendre à faire des courses toute seule. »
Thibaut, 27 ans, est parti un semestre en Roumanie quand il avait 20 ans, a lui aussi demandé à ses parents des conseils essentiels pour survivre loin d’eux. « Je leur ai demandé comment faire marcher une machine à laver, ou comment je devais cuisiner tel ou tel aliment. » S’il a réussi à s’en sortir sans ses parents, il admet néanmoins avoir ressenti un manque qu’il n’avait pas forcément anticipé durant les premières semaines de son voyage. Il a rapidement trouvé la meilleure solution : « Les appels en visio. Bien sûr ça ne remplace pas le contact mais je me sentais tout de suite mieux après avoir appelé mes parents. »
De l’importance du logement
Parmi les sujets importants, le logement peut impacter grandement l’expérience à l’étranger. Gabriel, 22 ans, étudiant en école de commerce, est parti à Dublin pour un semestre en 2022, et il se souvient que l’endroit où il allait loger était « sûrement la partie pour laquelle j’ai fait le plus de recherches. Dublin est assez cher, les loyers sont généralement élevés. Il était important de voir ce que je pouvais avoir et dans quel quartier avec mon budget ». Il a fini par prendre une chambre en colocation avec d’autres étudiants et jeunes actifs, ce qui lui a permis de « faire des rencontres intéressantes. Par énorme hasard, un de mes colocataires allait commencer à travailler chez Google en Irlande, qui est le QG de Google Europe. Je suis passionné par la technologie et il a pu me faire visiter le siège qui est normalement fermé aux non-employés. C’était sans doute une des meilleures expériences de ma vie ». Gabriel n’est pas le seul à souligner l’importance du logement.
Romane, qui a elle aussi vécu avec des étudiants durant ses deux expériences à l’étranger se rappelle que « c’était un super moyen de se faire des amis. Je connais des personnes qui ont logé en dehors de résidence étudiante et qui le regrettent parce qu’ils ont eu beaucoup de mal à lier des amitiés ». Elle conseille aussi de se renseigner sur la ville et sur les coins dans lesquels on part, puisque « quand j’étais aux États-Unis j’ai vécu non loin de Minneapolis et Saint-Paul, deux villes réputées dangereuses, ce que je ne savais pas avant d’arriver. Quand j’étais sur le campus ça allait, mais quand je devais sortir en ville, je ne me sentais pas en sécurité. J’aurais aimé savoir cela avant pour l’anticiper ».
Sortir de sa zone de confort
Une fois que ces préparatifs sont faits, reste encore à savoir ce que l’on veut voir une fois sur place. Comment prévoir cela ? Cela dépend surtout de votre tempérament. Romane se souvient ainsi que « quand je suis arrivée aux États-Unis, comme je ne restais que quelques mois, je savais que ça allait passer très vite. Donc j’ai tout prévu et réservé les billets les premières semaines ». Certains sont un peu plus détendus dans leur approche. Thibaut par exemple a fait « des recherches avant de partir sur ce qu’il y avait à faire. Mais je n’ai pas non plus fait un planning très précis et j’ai quand même passé un super séjour ».
Pour ces trois jeunes, l’essentiel reste de profiter de l’occasion d’être dans un nouveau pays pour tenter de nouvelles choses, rencontrer de nouvelles personnes et repousser ses limites. Gabriel, qui avoue être « tombé amoureux de Dublin », pense que le voyage a été « la meilleure expérience de sa vie ». Romane ne peut qu’approuver : « Cette expérience m’a formée. Tu te retrouves face à toi-même et tu dois te débrouiller. Mes plus beaux souvenirs sont ceux que je me suis faits lorsque je suis sortie de ma zone de confort et c’est le meilleur conseil que je peux donner ».