Catégorie : À l’écoute des autres

  • Loïc Blaise, l’explorateur qui défie la sclérose en plaques et la crise climatique

    Loïc Blaise, l’explorateur qui défie la sclérose en plaques et la crise climatique

    Préférant mener une vie de « chat de gouttière », Loïc Blaise quitte l’école adolescent. Mais à 23 ans, il reprend ses études pour devenir pilote d’avion. Pas n’importe quel pilote : l’un des plus jeunes, par exemple, à être qualifié pour piloter l’un des derniers hydravions PBY Catalina opérationnels, un patrouilleur-bombardier vétéran de la Seconde Guerre mondiale. Et puis, patatras : le 3 juillet 2012, à 34 ans, il apprend qu’il est atteint d’une sclérose en plaques. À l’annonce d’une détérioration inéluctable de son état de santé, s’ajoute la plus grande des privations : le droit de voler.

    Mais l’homme n’est pas du genre à capituler : il va convaincre les autorités de l’autoriser à remonter dans un cockpit, et le cosmonaute russe Valeri Tokarev d’être son copilote pour une aventure inédite, le premier tour aérien du Cercle arctique. Six ans jour pour jour après le diagnostic, il s’envole pour un tour du monde des glaces, le long du cercle polaire arctique. Près de 23 000 km à travers trois continents, trois océans et sept mers pour sensibiliser l’opinion publique à la nécessité de ne pas se résigner face à la fatalité d’une maladie ou d’une catastrophe écologique. Une expédition qui lui vaudra le prix de l’aventurier de l’année 2018, décerné par le Festival international du film d’aventures de Dijon. Depuis, Loïc Blaise travaille à un nouveau projet d’expédition à bord d’un avion zéro émission.

    Il compte y faire embarquer des héros de la transition écologique œuvrant dans les zones les plus isolées et menacées du globe pour les faire connaître au plus grand nombre. Avec toujours cette obsession en tête : prouver que rien n’est impossible et que face à l’urgence il y a obligation de moyens et de résultat.

    Voler a toujours été votre rêve ?

    Gamin, je trouvais ça beau, les avions dans le ciel ou le ballet des Canadairs dans la mer, à La Ciotat. Mais je n’ai jamais considéré que ce métier était pour moi. Déjà, j’avais super peur de l’avion ; ensuite, il n’y avait pas spécialement d’argent à la maison pour imaginer faire ce genre d’études ; et enfin, parce que je les ai arrêtées à 16 ans, les études ! Je m’ennuyais, ça ne m’intéressait pas. J’avais envie de gagner ma vie, de bouger. Quand j’ai arrêté l’école, j’ai fait plein de petits boulots, comme servir des couscous à Strasbourg, puis je suis tombé amoureux d’une Allemande, je suis parti vivre là-bas…

    Quand et comment l’aviation est-elle devenue une passion ?

    C’est parfois le hasard, la chance, qui permet de rencontrer son destin : un pilote fraîchement retraité m’a emmené faire un baptême de l’air. C’était vraiment très bizarre : lors de ce vol d’initiation, à la seconde même où j’ai touché le manche, j’ai su que j’étais à la maison. Il y a peut-être une question de génétique là-dedans, parce que j’avais un grand-père pilote dans l’armée, puis pilote de ligne. Mais il est mort longtemps avant ma naissance.

    Devenir pilote, sans diplômes, est déjà une belle aventure.

    Quand j’ai rencontré l’aviation, j’ai trouvé mon but. C’est comme quand on est amoureux : on déploie une énergie folle pour séduire cette jolie fille – ou ce joli garçon – dont on rêve ! J’ai repris mes études à 23 ans. Bac par correspondance, cours du soir, etc. Puis je suis devenu steward chez Air France – j’ai adoré être hôtesse de l’air ! –, tout en prenant des cours – très chers – de pilotage en aéroclub. Ensuite j’ai passé le concours de pilote de ligne, obtenu des bourses à la vocation… On a dû me trouver méritant !

    Qu’est-ce qui vous a rendu amoureux de l’aviation ?

    J’étais surtout intéressé par la dimension « artisanale » du métier, qui est la moins éthérée, celle qui fait le moins rêver, mais la plus noble. L’avion, c’est comme un instrument de musique, tu fais corps avec lui, c’est une chair vivante, tu le sens vibrer, bouger, et tout le jeu réside dans l’harmonie qu’il faut que tu préserves, l’équilibre. Tu fais des échanges polis avec ta machine et l’environnement. Les bonnes décisions peuvent faire gagner en énergie, en sécurité. Je me dis que le monde se porterait mieux s’il était gouverné ainsi, en ayant conscience que pour aller de A à B, on a le droit à tant de ressources et basta. On ne triche pas avec un avion : quand il n’y a plus d’énergie, les moteurs s’arrêtent et tu tombes. Tu ne traînes pas quand l’alarme dans le cockpit dit « feu moteur », tu as sept secondes pour régler le problème, sinon tu es mort. Depuis combien de temps sait-on qu’on est en « feu moteur » pour la planète ?

    Loïc Blaise, l'explorateur qui défie la sclérose en plaques et la crise climatique

     

    En 2012, on vous a diagnostiqué une sclérose en plaques. Quand on vous annonce cette maladie très grave, la conséquence la plus cruelle est de ne plus pouvoir voler, vraiment ?

    Je ne supportais pas l’idée de ne plus être en l’air. Voler, c’était ma pulsion de vie, mon moteur. En perdant le ciel, j’ai perdu le désir de vivre, de me lever le matin. Cela a été très compliqué durant deux ans. J’ai paniqué et passé des mois dans mon canapé à enchaîner les pizzas surgelées en jouant à la PlayStation. Une catastrophe. Jusqu’au moment où j’ai réalisé que même sans avion j’étais encore pilote… de mon propre destin

    Sachant que cette maladie ne peut que s’aggraver, comment vous êtes-vous accrochés à l’idée d’obtenir à nouveau le droit de voler ?

    Ça a pris du temps, ça a commencé par une rencontre avec un moine qui m’a enfermé durant trois mois. Des semaines à se lever et se coucher avec le soleil, manger végétarien, réfléchir à éliminer tout ce qu’il avait de toxique en moi. La toxicité a de nombreuses significations différentes, du tabac à l’alcool en passant par la nourriture, le stress qui bousille la santé… J’ai compris que si je ne coupais pas les poisons, je n’arriverais pas à avancer. Que je n’étais pas étanche au monde autour de moi. S’il va mal, je vais mal. Ce n’est pas métaphysique, la qualité du monde dans lequel on vit, ce que l’on respire, que l’on mange, influe très concrètement sur notre santé. Cette retraite ayurvédique au Monténégro a été un déclic. J’ai retrouvé l’envie et l’énergie de me battre, pour moi, mon environnement et les autres parce qu’au fond c’est la même chose. Et puis, en me documentant, je me suis rendu compte de ce qu’était la réalité des mondes arctiques aujourd’hui, et j’y ai vu un parallèle évident avec ce que je vivais : un effondrement inexorable et permanent. Et si mon avenir devait signifier l’isolement et la paralysie, je devais mettre le cap sur les glaces, puisque ceux qui connaissent le mieux ces problématiques sont les gens du Grand Nord !

    Dans un premier temps, l’idée est simplement de vous rendre sur place, à pied ?

    Oui, j’ai puisé dans mes rêves de gosse. L’Appel de la forêt, de Jack London, est un des premiers bouquins que j’ai lu enfant, ma première grande évasion. C’est une énergie sous-estimée, les rêves de gosse. Il faut savoir retourner honnêtement vers celui qu’on était à 7 ans… C’est très jungien de s’adresser à son enfant intérieur ! Bref, en tirant les fils, j’ai découvert qu’il y avait un tour du monde inédit en avion du cercle arctique. Il y a eu des pilotes isolés, quelques pionniers français même, mais ils n’avaient fait que des portions du trajet. Je me suis dit qu’unifier des territoires qui sont tous sous le coup de la même menace, au nom d’une cause commune, était un bon préambule.

    Ne pouvant voler, vous avez monté ce projet sans être certain de pouvoir être aux commandes ?

    Oui, et cela a été une autre grande leçon : accepter de taire son ego. Mais j’ai finalement obtenu une dérogation pour pouvoir être commandant de bord à condition d’avoir un autre pilote qualifié dans la machine. Et puis j’étais limité sur la taille, le poids de l’avion, tout un tas de restrictions. Mais si je n’avais pas eu ces autorisations, je l’aurais fait en tant que passager. L’important c’est que les choses soient accomplies, ce n’est pas qui les fait. Si on arrive à comprendre ça, d’ailleurs, on ira beaucoup plus vite pour résoudre tous nos problèmes collectifs.

    Cela a été une prouesse géopolitique de monter cette expédition Polar Kid à travers trois continents, sept mers et trois océans.

    Ah oui, il s’agissait de traverser notamment la Russie et les États-Unis – et avec un avion et un copilote russes ! Pour convaincre chacun, il a fallu jouer sur des leviers différents. Pour les Russes tu fais appel à leur ego, la possibilité de participer à une aventure inédite – ainsi Valeri Tokarev, pilote d’essai et de chasse, cosmonaute qui a passé 189 jours dans la station spatiale internationale, n’avait pas besoin de mettre son nom dans l’Histoire encore une fois, mais c’était une opportunité qu’il a voulu saisir, un super bonhomme. Pour les Américains, tu vas leur présenter davantage le côté Rocky, l’abnégation, la combativité du grand malade… Il y a la conscience écologique et la préservation de la planète pour les Scandinaves. La lutte contre la sclérose en plaques pour les Canadiens. L’important, c’est que chacun a un moteur pour faire cause commune.

    Comment est-ce de constater de ses propres yeux les effets du dérèglement climatique dans le Pôle Nord ?

    Ce que j’ai vu sur place est bien pire que ce que je pouvais imaginer. Il y a 25 degrés d’écart dans l’Arctique entre les normales saisonnières et les pics de température. Au moment où nous nous parlons, il fait plus chaud au Groenland qu’à Paris. Il y a des endroits où il y avait deux mètres d’épaisseur de glace il y a quinze ans, et quarante centimètres aujourd’hui. On en est là. Je devrais être sur place en ce moment même avec des chiens, mais on a dû annuler parce que la glace est trop fragile. L’Arctique se réchauffe à une vitesse exponentielle par rapport au reste du monde. Ce sont des gens qui meurent, des villages rasés, des terres qui s’effondrent. Les pôles agissent comme un climatiseur pour l’ensemble du climat planétaire. Et les glaciers qui fondent, c’est la hausse du niveau de la mer, c’est de l’eau douce qui se mélange à de l’eau salée, ce qui bouleverse les courants et modifie les climats. Mais on n’est pas obligé d’aller si loin pour constater les dégâts : la mer de glace dans les Alpes recule à vue d’œil. Que faut-il pour que le monde comprenne l’urgence ?

    Cette reconversion en explorateur lanceur d’alerte vous aide à accepter la fatalité de la maladie ?

    Voler malgré la maladie est une façon de refuser la fatalité. La difficulté avec les maladies chroniques, quelles qu’elles soient, c’est de trouver l’énergie de se battre tous les matins. À chaque fois que je parle avec des gens malades qui me demandent comment je fais, je leur réponds que l’envie est un moteur puissant. Il faut trouver en soi quelque chose qui motive. Peu importe ce que c’est, mais il faut une motivation, sinon on ne tient pas ! L’essentiel, c’est aussi de comprendre qu’on n’est pas étanche au monde, que prendre soin de la planète, et des autres, ça revient à prendre soin de soi-même. Ce n’est même pas de l’altruisme. Mais des moteurs j’en ai d’autres – un petit garçon notamment. Que vais-je lui laisser comme image de l’homme qu’il peut devenir si son père devient un type en fauteuil ou dans le canapé qui a lâché l’affaire ?

    On vous sent impliqué. Pas résigné, mais très en colère.

    La colère est une énergie sous-estimée. Elle est perçue parfois comme destructrice, mais elle peut aussi être un moteur puissant. Notre devoir d’être humain est de protéger la planète et notre avenir, quel que soit le prix à payer. Quand on détruit les écosystèmes barrières, on ouvre la porte à une pandémie mondiale. En 2012, une transition énergétique complète pour l’ensemble de la planète coûtait 4 500 milliards de dollars. C’est énorme ? Mais combien ont coûté le Covid-19, les mégafeux, la désertification ? Beaucoup plus ! J’ai grandi avec Tchernobyl et l’Amazonie en péril. Qu’a-t-on fait depuis ? À un moment, je pense qu’il faut accepter de réagir par la contrainte et les limites planétaires.

    Vous restez optimiste ?

    Aujourd’hui ça bouge dans le bon sens, à plein d’endroits. Mais quand je vois des groupes pétroliers qui vantent leur investissement dans la transition énergétique, électrique, les fermes solaires, etc. Ce sont des gens qui ont toujours méprisé la vie. Ils connaissaient les conséquences de leurs actions sur le climat, mais qui ont fait passer le capital avant l’humain. Ce n’est pas seulement par le financier que l’on va réussir à changer la donne et parvenir à un arrêt massif de ces comportements de prédation vis-à-vis de la planète et du vivant. C’est par l’humain, le désir, l’empathie, la bienveillance.

    L’impact de l’aviation civile sur le climat est de plus en plus vilipendé.

    Je discute parfois avec des gens qui voyagent beaucoup pour leur plaisir, des courts séjours, loin. Ils me disent : « J’ai le droit, j’ai beaucoup travaillé. » Mais c’est quoi cette histoire de droit ? Un aller-retour Paris-Marrakech c’est grosso modo l’empreinte d’un village burkinabé pendant un an. Il faut arrêter de se faire des allers-retours en avion pour des week-ends, privilégier des voyages longs et de qualité.Bientôt, avec mes équipes, nous allons faire voler un avion de recherche et de sauvetage. C’est un avion qui pourra transporter du matériel et dix-neuf personnes, avec une empreinte zéro. C’est aujourd’hui, c’est possible et c’est le minimum. Il n’y a pas de recette magique, ni de technologie miracle. Il faut voler moins et mieux. Se poser la question de la fin et des moyens. Trop souvent, on nous vend des conquêtes spatiales ou de grandes aventures technologiques qui ne servent qu’à flatter l’ego de milliardaires comme Jeff Bezos. C’est obscène. Il faut se dépasser pour les bonnes raisons : au service de la planète et des populations, de l’intérêt général.

    Cet article est issu du numéro 1 du magazine Vous! par Macif sorti en 2023. Pour découvrir le numéro 2, c’est ICI.

  • (P)réparer le futur

    (P)réparer le futur

    Un grand dossier : (P)réparer Le futur

    La frontière verte

    Si les précaires paraissent parfois moins engagés sur les questions environnementales et rechignent à se revendiquer écolos, ce sont pourtant les plus impactés par le dérèglement climatique. Que s’est-il passé pour que classes populaires et écologie militante se boudent ? Surtout, comment réparer ce que certains nomment la « fracture environnementale » ?

    La lente réduction de la fracture numérique

    À en croire l’Insee, plus de 15 % de la population française serait aujourd’hui « éloignée » du numérique. C’est mieux qu’en 2019, où l’illettrisme électronique touchait presque 19 % des Français, mais la fracture numérique reste réelle. Alors que 8 millions de personnes sont directement concernées, de nombreuses initiatives existent pour corriger la situation.

    Vers un futur intergénérationnel

    Les jeunes contre les vieux… L’époque serait-elle à la fracture générationnelle ? Pas forcément. Logements, crèches, ateliers, par pragmatisme ou solidarité, ces dernières années, dans les villes comme à la campagne, les initiatives visant à tisser des liens entre les générations se multiplient. Alors que le nombre de personnes âgées ne cesse de croître en France, la multiplication de ces solutions intergénérationnelles pourrait devenir incontournable.

    La transition écologique pour vaincre le décrochage scolaire

    Chaque année, 100 000 jeunes sortent du système scolaire sans diplôme. Dans les trente prochaines années, presque un million d’emplois seront créés dans le secteur de la transition écologique. Le réseau éducatif Être y voit une opportunité évidente. À Najac, dans l’Aveyron, des jeunes ruraux en décrochage scolaire remettent un pied à l’étrier, les mains dans la ferraille. Pour lire l’article, c’est ici.

    Réenchanter les campagnes en déclin

    La qualité de vie des habitants de certaines zones rurales se détériore à mesure que les services et les commerces de proximité disparaissent. Pour lutter contre ces inégalités, de nombreuses initiatives ont vu le jour, comme des foncières rurales soutenant la création de lieux de vie dans les centres bourgs ou des dispositifs itinérants offrant des consultations médicales ou du dépannage informatique dans les campagnes.

    Vous! par Macif

    Pour lire l’intégralité du magazine Vous! par Macif #2, c’est ICI.

    Des tranches de vie

    Rencontre avec l’actrice Noémie Merlant

    Actrice engagée révélée dans Portrait de la jeune fille en feu, Noémie Merlant passe aussi derrière la caméra pour défendre les causes qui lui sont chères. Entre ses tournages de fictions, elle prépare un documentaire sur sa famille, sous le signe du courage des aidants. Pour découvrir l’interview, c’est ici.

    Ursula, une femme résiliente

    Une vie en BD par Marie Dubois Amputée des deux jambes après un accident à l’adolescence, Ursula n’a jamais laissé son handicap lui gâcher l’existence, bien au contraire. Sa vie, racontée en bande dessinée, est un modèle d’accomplissement et de dépassement de soi.

    Charlotte Yven & Xavier Beauvois à l’assaut du Vendée Globe !

    Prenez date, et plutôt deux fois qu’une : le prochain Vendée Globe s’élancera le 10 novembre 2024, soit trois jours avant la sortie du nouveau film de Xavier Beauvois, La Vallée des fous, qui est justement consacré à la plus emblématique des courses au large. Deux événements qui promettent ainsi de raviver cette grande question : qu’est-ce qui peut bien pousser des générations d’hommes et de femmes à entreprendre ce défi insensé d’un tour du monde en solitaire, et sans assistance ? Espoir de la voile française, Charlotte Yven a accepté d’en discuter avec le cinéaste.

    Retraités et heureux

    Qu’elle soit contrainte ou espérée de longue date, la retraite est un changement important dans la vie de chacun. Souvent redoutée, parfois mal vécue, elle peut être aussi une période enrichissante et joyeuse. Rencontre avec ces retraités heureux.

    Transmission d’entreprise en France : pourquoi c’est complexe ?

    Avec un nombre croissant d’entrepreneurs qui arrivent à l’âge de la retraite et les attentes parfois complexes des repreneurs, la transmission d’entreprise est devenue un réel enjeu de société. Comment relever ce défi et réussir une cession, notamment en termes de conservation d’emplois et de savoir-faire ?

    Le Magazine est produit avec la rédaction du groupe So Press pour raconter le quotidien sans filtre.

  • Thierry Marx : « La cuisine est un moteur d’intégration puissant »

    Thierry Marx : « La cuisine est un moteur d’intégration puissant »

    Quand vous étiez jeune à Champigny, la cuisine était quelque chose qui vous attirait ?

    La cuisine n’était pas un référent dans ma famille. On mangeait utile, il fallait faire un peu attention à l’économie de l’assiette donc était très pratico-pratiques en termes de cuisine. Malgré tout, vous faites un CAP de pâtisserie. Oui, ça commence un peu par hasard. Au départ, je voulais être boulanger mais on m’a conseillé de plutôt faire de la pâtisserie. J’ai suivi un cursus de pâtissier chez les Compagnons du Devoir. Après mes études, j’ai compris que la France n’avait alors pas grand-chose à m’offrir professionnellement et je suis parti vivre en Australie avec mon CAP de pâtisserie sous le bras. Rapidement, je me suis retrouvé à faire plusieurs jobs : un en pâtisserie boulangerie et l’autre en cuisine du Regency, un hôtel de Sydney. Tout le monde me prêtait des compétences parce que j’étais français alors que je n’en avais aucune ! C’est pour ça que j’ai coutume de dire que je suis entré en cuisine par effraction. Et j’ai fini par prendre conscience que la cuisine m’intéressait un petit peu. En rentrant en France, j’ai décidé de passer mon CAPES à l’école Belliard à Paris, et j’ai toqué à la porte des grands chefs.

    C’est à ce moment que naît vraiment votre vocation de chef ?

    Oui, notamment grâce à ma rencontre avec Bernard Loiseau. Un monsieur qui était vraiment inspirant, lumineux. Il n’avait pas de travail pour moi mais m’avait quand même invité à déjeuner dans son restaurant et nous avions pu échanger. Finalement, j’ai intégré les cuisines du restaurant gastronomique Taillevent. Et très vite, j’ai compris que la cuisine c’était passionnant ! Qu’en étant curieux, discipliné et en ayant la volonté d’apprendre, vous avez la possibilité de sortir un peu des codes, de faire une cuisine différente de celle de votre voisin.

    À vous entendre, on a la sensation que la cuisine a des pouvoirs spéciaux ?

    Mais oui, bien sûr, parce que la cuisine est un moteur d’intégration et d’acceptation de la diversité extrêmement fort. C’est ça aussi la magie de la cuisine. Si l’on prend l’histoire de la cuisine française, elle a accepté beaucoup de diversité, plus que le monde politique finalement. Beaucoup de communautés se sont imposées par la table. Il suffit de voir que le couscous est l’un des plats préférés des Français pour l’entendre. À Belleville où j’ai grandi, ce sont tour à tour les communautés juives, maghrébines et du sud-est asiatique qui ont ouvert des échoppes et se sont intégrées. Le moteur d’intégration par l’alimentation est fort. Vous avez été parachutiste pendant la guerre du Liban.

    Là-bas aussi, vous avez pu voir ce que la nourriture était capable de faire ?

    À Beyrouth, toutes les communautés en guerre observaient une trêve tacite pour manger. J’ai un souvenir d’arômes de rue, de tahini. Il y avait plein de choses qui cramaient à droite, à gauche, mais les gens arrivaient quand même à faire de modestes barbecues. La pouvoir de la cuisine, c’est de faire du lien social, c’est la commensalité : avec qui j’accepte de manger ? De partager un moment autour d’un repas ? C’est dans cet esprit que nous sommes en train de créer une école à Medellín, en Colombie, pour réintégrer les anciens FARC (mouvement armé d’opposition au gouvernement colombien né dans les années 1960, ndr).

    Vous êtes devenu flexitarien, pourquoi ?

    Je ne cherche pas à imposer ma façon de manger aux autres. Moi je suis très content quand les gens mangent de tout. Ça me va très bien. Mais je pense que si on parle d’impact environnemental, alors effectivement, il va falloir diminuer notre consommation de protéines animales. Parce que le circuit de production est très polluant. Donc je préfère que l’on consomme un peu moins de viande mais de meilleure qualité.

    Comment ça se traduit dans vos restaurants ?

    Schématiquement, je fais en sorte que l’on soit à 20 % de protéine animale dans nos menus. En fait, si on voulait simplifier, on dirait qu’au lieu de faire du bœuf-carottes, on va faire du carottes bœuf. C’est une formule, ça vaut ce que ça vaut. Mais ça parle à tout le monde. Vous aimez le goût du bœuf-carottes ? Très bien alors on va vous proposer un carottes-bœuf, vous allez voir que c’est pas mal non plus. Vous venez d’ouvrir ONOR, le premier restaurant gastronomique à portée « économie sociale et solidaire ».

    Concrètement cela veut dire quoi ?

    Je crois que l’économie sociale est une économie du futur : c’est une économie qui fait de la croissance en conscience, en ayant impact social et un impact environnemental. ONOR est plus qu’un restaurant, c’est un engagement. Nous avons dix écoles d’inclusion professionnelle et nous proposons aux personnes qui ont suivi nos parcours chez Cuisine Mode d’Emploi(s) ou Boulangerie Mode d’Emploi(s) d’intégrer le restaurant ONOR en tant que salariés. ONOR était un peu le chaînon manquant dans le sens où pour certaines personnes que nous formons, c’était parfois un peu plus dur d’obtenir un poste à responsabilité dans un restaurant gastronomique en raison de leur parcours atypique. ONOR leur permet de rencontrer l’exigence du haut niveau et d’acquérir cette expérience pour la mettre sur leur CV. Nous avons d’ailleurs 10 % de personnes en inclusion sociale dans cette entreprise. Concernant l’impact environnemental, 80 % des produits servis viennent de filières d’agriculture régénérative, c’est-à-dire qu’on sélectionne des fournisseurs au travers du label bleu blanc cœur. Donc l’entreprise ONOR a un impact social et un impact environnemental. Ce qui ne l’empêche pas d’ambitionner de faire de la croissance dans l’économie du luxe, parce que notre but est d’aller chercher la reconnaissance des guides récompensant une cuisine de haut niveau.

    Comment est née l’idée du restaurant ?

    Elle est l’aboutissement de vingt ans de travail et d’engagement sur l’inclusion. En 2004, j’ai été suis désigné chef de l’année et on a beaucoup parlé de ce que je faisais. Là, je me demande comment aider les gens qui viennent des mêmes quartiers populaires que moi, qui ai grandi entre Belleville et la Cité du Bois-l’Abbé à Champigny-sur-Marne. À l’époque, je rencontre Véronique Colucci. Elle m’invite aux Restos du cœur où je donne des cours de cuisine. Je rencontre une dame qui, elle, donne des cours de français et d’arithmétique. Je me dis alors : « Est-ce qu’on ne peut pas mettre quelque chose en place pour proposer à ces personnes en situation de précarité un projet métier ? » C’est ainsi qu’a démarré la première école Cuisine Mode d’Emploi(s), rue Ménilmontant. Cela a répondu à une demande de gens qui ne pouvaient pas se payer une formation ou de personnes qui souhaitaient retourner à l’emploi au travers d’un projet. En onze semaines, on formait les personnes à retourner dans un projet de cuisinier ou de boulanger et à intégrer une entreprise afin de monter en compétence. Et le mécanisme est parti comme ça. Aujourd’hui, Cuisine Mode d’Emplois, ce sont 10 écoles en France, près de 8 500 personnes formées et 92 % de retour à l’emploi.

    À qui s’adressent vos formations ?

    Essentiellement à des gens qui ont été à un moment donné à l’écart d’une intégration économique dans ce pays. Cela peut-être des gens en reconversion et qui n’ont pas les moyens de se payer une formation opérante. Des gens éloignés de l’emploi voir très éloignés de l’emploi, en situation de précarité ; par exemple des personnes qui ont connu des accidents de parcours, des vies un peu dures et qui cherchent un moyen de revenir dans une vie active.

    Qu’avez-vous appris en vingt de travail sur l’inclusion ?

    Je me suis aperçu qu’il y a trois grands modèles qui fonctionnent bien dans l’inclusion : l’art, l’artisanat et le sport. Pourquoi ? Parce que ce sont des cadres éducationnels où vous vous retrouvez face à vous-même Et donc ça vous impose de mettre une énergie et une rigueur particulière au service de votre projet personnel. C’est un engagement qui nécessite par moments un petit accompagnement pour lâcher la main du passé et vous donner la régularité de vous présenter tous les jours pour vous former. Quand vous avez compris cette nécessité, vous avez aussi compris que vous allez pouvoir réussir comme au même titre que tout le monde. Cela va vous permettre de retrouver une verticalité pour vous engager dans la vie. L’ambition au-delà du fait de trouver un emploi, c’est de retrouver un projet. Je crois qu’on n’est plus dans le siècle où l’on va prendre pour argent comptant un emploi par défaut. On veut un projet qui nous ramène à l’emploi.

    Pour vous aussi, le sport et la cuisine ont été des écoles de vie ?

    Le sport, c’est le premier cadre éducationnel que j’ai rencontré après l’école. Je n’étais pas très bon au collège, donc le judo est devenu un cadre éducationnel. Pourquoi ? Parce qu’on est dans le faire pour apprendre. Si on traduit en français le concept de uchi komi, on pourrait traduire par « observe et tais-toi, apprends et comprends ». Ensuite tu pourras innover. L’école du judo, c’est ça. Observer le geste de l’enseignant, essayer de le reproduire au travers d’un apprentissage régulier. Et ensuite, créer son propre judo. C’est sans nul doute un cadre de vie. Je pense d’ailleurs qu’on n’apprend pas suffisamment aux enfants à observer, à écouter.

    La cuisine fonctionne de la même manière ?

    Totalement. Mais au-delà de cela, le point commun entre la cuisine et le sport, c’est qu’à un moment donné, vous êtes face à vous-même. La clé pour réussir dans ces deux domaines c’est : rigueur, engagement, régularité. La rigueur est un mot un peu galvaudé, la langue française en a fait quelque chose de très dur. Mais quand vous avez un projet et que vous y mettez la discipline et la détermination nécessaire pour vous y tenir, ça fonctionne. Que ce soit dans le sport ou la cuisine. En revanche, c’est vous qui devez vous l’imposer, pas une autorité quelconque, c’est cela qui fait toute la différence.

    C’est aussi ça que vous transmettez ?

    J’ai une conviction : l’apprentissage d’un métier est non seulement une arme contre le chômage, mais également le moyen de faire des hommes libres. La première des choses que je dis à mes jeunes collaborateurs est : « Ce n’est pas votre employeur qui protège votre travail, c’est votre curiosité. » Plus vous allez être curieux, plus vous allez apprendre, plus vous allez vous émanciper et moins vous serez dépendant d’une autorité. C’est cette force-là que je souhaite transmettre. Et plus vous êtes instruit dans un métier ou dans une compétence, plus vous avez confiance en vous et en votre valeur. Si vous faites ce métier avec passion, c’est encore plus vrai.

    Qu’est-ce que ça veut dire « bien manger » aujourd’hui ?

    Je crois qu’il faut être humble. Il y a une forme d’élite qui donne des leçons en permanence sur ce qu’on doit manger, pas manger. Moi, j’essaie déjà de convaincre les gens de refaire la cuisine : même si c’est un œuf dur, une boîte de thon, une salade, ça fait déjà un plat sympa. Il ne faut pas oublier qu’on a un pays qui a construit une fracture sociale dont la conséquence est une alimentation à deux vitesses. Il y a une partie de la population qui a un reste à vivre suffisant pour manger correctement et qui comprend un peu mieux ce qu’elle mange. Et puis une population qui a un reste à vivre qui n’est pas suffisant et qui ne peut se caler que sur les produits ultra-transformés et très peu chers.

    C’est impossible de bien manger quand on gagne le SMIC ? Le bien manger n’est pas accessible à tous ?

    C’est possible de bien manger si on ne se laisse pas piéger par la consommation. Ma génération est une génération de surconsommateurs. Nous avons vu arriver la grande distribution qui était une sorte de caverne d’Ali Baba où l’on nous promettait de l’opulence et du pouvoir d’achat en échange d’un certain renoncement à la qualité des produits. Nos parents qui travaillaient beaucoup, ont trouvé ça très pratique. Maintenant, on est dans une queue de comète et on voit que ça n’était pas la solution et qu’il faut passer à autre chose. Mais il va falloir éduquer. Pour cela, il n’y a pas mieux que l’école et je pense qu’il faut mettre en place des cours de cuisine à l’école pour former les mangeurs de demain.

    Quelles sont les solutions alors ?

    Le flexitarisme, reprendre la cuisine, manger moins d’aliments transformés. Là où on se trompe, c’est quand on croit qu’on va gagner de l’argent parce qu’on ne fait pas la cuisine, et qu’on fait ses courses dans un supermarché. L’alimentation est quand même une question de santé publique, la médecine a prouvé que quelqu’un qui mangeait bien présentait moins de risques de pathologie qu’une personne sédentaire qui ne mange que des produits ultra-transformés.

    Quel rôle peut jouer le restaurant dans tout ça ?

    Un restaurant doit faire une bonne cuisine avec des produits de proximité. Le rôle d’un restaurateur c’est de faire plaisir à ses convives. Aujourd’hui il doit le faire en offrant un peu moins de choix et plus de qualité dans les produits. Je pense qu’on doit retrouver ce qui était l’essence même de nos cuisines : c’est-à-dire un menu avec deux ou trois entrées, un ou deux plats du jour et deux ou trois desserts. Le tout avec des circuits d’achats extrêmement courts et pas de stock.

    Vous avez la sensation que les choses vont dans le bon sens ?

    Il y a des signaux faibles qui sont enthousiasmants, avec de jeunes restaurateurs qui essaient de faire bouger les lignes et une agriculture française qui est en train de se réformer pour être plus qualitative. Et en même temps d’autres signaux sont inquiétants à mes yeux. Quand je vois que certaines entreprises lèvent cinquante millions de dollars pour faire de la viande in vitro, je me dis qu’on ne va pas dans la bonne direction.

    Pour vous ça n’est pas le futur ?

    Un futur un peu angoissant alors. Il est essentiel de ne pas couper le mangeur de sa culture, de ses racines, du lien du vivant. Le mangeur ne devient plus qu’un consommateur. Or manger, c’est un acte culturel, quand vous restaurez simplement les gens pour qu’ils tiennent debout, vous faites rapidement des gens qui sont nettement moins intéressants pour partager quelque chose. L’appauvrissement par l’assiette est aussi un appauvrissement culturel, il ne faut pas le négliger.

    Un autre de vos combats, et c’est une chose dont on parle assez peu en cuisine, c’est la lutte contre le gaspillage de l’eau ?

    Oui parce qu’on refuse de comprendre que l’eau est un ingrédient comme un autre, et que la première chose que nous annonce la recherche pour 2050 et que l’on commence déjà à vivre, c’est le stress hydrique. Quand on voit que pour produire un kilo de champignons, il faut cent litres d’eau, il faut s’interroger. Un légume, c’est en gros 80 % d’eau. Pourquoi met-on dix litres d’eau pour cuire un kilo de haricots verts ? Alors qu’il est possible de faire cuire les légumes quasiment à sec. C’est que l’on a découvert en travaillant avec le chercheur en physico-chimie Raphael Haumont, au Centre français d’innovation culinaire à l’Université Paris-Saclay.

    C’est pour mener tous ces combats que vous êtes devenu président de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie ?

    Et aussi pour que l’État prenne conscience que les restaurateurs ont besoin d’aide pour impulser une meilleure alimentation. Aujourd’hui, vous avez de grandes plateformes qui font beaucoup d’argent sans toujours être fiscalisées en France, en jouant sur les faibles marges de petits restaurants et en faisant pédaler des gens qui sont très mal payés. À l’inverse, un artisan qui essaie de défendre un certain nombre de valeurs et de produits paye des charges, des impôts locaux, et tout un tas de choses pour faire vivre sa maison. Il faut savoir que pour réaliser 20 000 € de chiffre d’affaires par semaine, un restaurant a besoin de sept ou huit personnes. Les entreprises qui font de la cuisine numérisée au travers de Uber Eats ou de Deliveroo ont besoin de beaucoup moins de personnel pour le même résultat. Les taxations devraient être un peu revues en conséquence. En tant que président, j’essaie de faire qu’il y ait au moins un peu de parité et l’égalité à ce niveau-là.

    Le mook Vous! par Macif #1 est à retrouver ici dans son intégralité.

  • Comment sont formés les chiens guides d’aveugle ?

    Comment sont formés les chiens guides d’aveugle ?

    La France compte aujourd’hui environ 1,7 million de personnes non ou mal voyantes. Parmi elles, 1 500 sont assistées par un chien guide. Une aide précieuse pour améliorer leur autonomie et leur mobilité au quotidien. Mais avant de rejoindre leurs maîtres, les chiens doivent suivre une méticuleuse formation. « Elle est dispensée dans seize centres d’éducation en France », explique Sandie Besse, directrice technique de l’antenne de Salon-de-Provence de l’association Les Chiens guides d’aveugles de Provence Côte d’Azur Corse, qui forme une vingtaine de chiens chaque année. C’est justement dans les rues de cette ville moyenne des Bouches-du-Rhône que Marine Dupont, élève éducatrice de la structure, familiarise au terrain Ulia, un labrador femelle âgé d’un peu plus d’un an. « Avec elle, on en est au début, aux lignes droites, aux recherches de passage et aux directions. On appelle cette étape le quadrillage », indique la monitrice et future éducatrice.

    Guider en toute sécurité

    Ulia a rejoint le centre d’éducation de Salon-de-Provence il y a plusieurs semaines. « La première année, les chiens sont en famille d’accueil. Ils sont toutefois amenés régulièrement auprès de l’association et commencent leur formation avec un éducateur. Ils apprennent l’obéissance et intègrent à partir de 8 ou 9 mois les premières notions de guidage », explique Sandie Besse. Puis le travail sérieux commence. Par sessions quotidiennes de presque 30 minutes, Marine Dupont apprend au jeune labrador à se déplacer dans la ville et à répondre à des ordres simples : assis, debout, droite, gauche, stop, en avant… L’enjeu de ces 6 à 8 mois de formation est que le chien puisse guider son maître en toute sécurité. « Il doit savoir s’arrêter à une intersection et éviter les obstacles qu’on trouve dans les villes que ce soit au sol ou à mi-hauteur jusqu’à 1,5 m. Mais aussi un dénivelé, un trou, une bosse, une flaque d’eau ou même des déjections canines », détaille la directrice technique de l’association. Ulia est encore au début de l’apprentissage de ces manœuvres. Sa formatrice l’aide encore à contourner ce qu’elle rencontre sur la chaussée et maintient sa motivation grâce à des récompenses : « Elle a une croquette à chaque fois qu’elle réussit un contournement ou un stop. »

    Concentration maximale

    La tache des chiens guides est un véritable exercice de concentration. Ils doivent savoir garder leur cap sans être distraits, comme lorsqu’ils croisent un de leurs congénères. « Ça leur prend beaucoup d’énergie. Notamment quand on travaille avec un labrador qui est à la base un chien de chasse », souligne Sandie Besse. Pourtant ce sont bien des canidés de cette race, avec les golden retrievers, qui sont majoritairement choisis pour devenir guides : « Ça s’explique parce qu’ils ont la bonne taille et une excellente capacité d’adaptation. Ce sont des chiens qui aiment bosser, mais qui peuvent aussi sans problème dormir 3 heures dans un bureau quand le maître travaille, contrairement à d’autres chiens qui ont trop d’énergie. » Plus rarement, les caniches royaux sont aussi utilisés comme guides. « Ils ne perdent pas leurs poils, ce qui est pratique pour les bénéficiaires qui sont allergiques. C’est rare, mais il y en a », précise Sandie Besse.

    Au fur et à mesure de leur formation, les chiens appréhendent de mieux en mieux les situations auxquelles ils sont confrontés. Alors les éducateurs ajoutent des difficultés. Si les sorties des premières semaines se font dans des milieux relativement calmes, ils font vite face à des endroits plus bruyants et animés : « On commence dans les rues de Salon-de-Provence où il y a relativement peu de monde et de circulation. Plus tard, on va travailler à Marseille où il y a plus d’agitation. Mais c’est aussi parce qu’il y a un métro et qu’ils pourront en emprunter un avec leurs maîtres selon la ville qu’ils rejoindront. »

    Le temps de bien s’entendre

    Une fois toutes ces compétences acquises, Ulia rejoindra son maître. Mais le choix des bénéficiaires n’est jamais laissé au hasard. Son dossier est étudié de près par les équipes de l’association. Un inspecteur va à sa rencontre pour déterminer si la personne est autonome et déjà en mesure de s’orienter seule. « Nous regardons notamment son allure quand elle se déplace pour voir quel chien pourrait y aller. Un chien plutôt rapide ou plutôt lent », explique Sandie Besse. S’ensuit un entretien avec un psychologue. Ce n’est qu’après ces étapes qu’un essai est organisé : « Ça se passe sur deux jours. Et si c’est concluant, nous procédons à la remise. » Pendant deux semaines, la personne déficiente visuelle sera ensuite accompagnée par un éducateur pour apprendre à se déplacer avec son chien et à l’entretenir.

    Parfois le duo a du mal à s’entendre et la personne doit se résoudre à rendre son compagnon qui est très vite remis à une autre personne avec un caractère et des besoins davantage compatibles : « Ça reste rare, mais ça peut arriver parce que ce n’est pas une science exacte. » Même une fois que l’adoption est définitive, après ces mois de formation et que le binôme commence à se découvrir, le travail n’est pas encore réellement terminé. Il faut du temps pour que chacun s’apprivoise au mieux et se connaisse. « En général, ce n’est qu’au bout d’une année que les choses commencent à marcher parfaitement », indique la directrice technique de l’association.

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  • Quels métiers feront sens demain ?

    Quels métiers feront sens demain ?

    Qu’est-ce qu’un métier qui fait sens, selon vous ?

    Anne de Rugy : Le sens du travail est devenu une espèce de leitmotiv depuis une dizaine d’années et c’est parfois une notion un peu passe-partout. Mais derrière l’aspiration à trouver du sens, il y a une interrogation sur l’utilité sociale du travail. Ce que je fais est-il utile à la société ? Est-ce un travail utile aux autres, qui ne nuit pas à l’environnement ni aux humains ? Désormais, chaque individu souhaite que son travail ait une utilité sociale au-delà de l’utilité économique. En d’autres termes, l’intérêt du travail ne se limite pas à la fonction gagne-pain, son sens doit être visible, incarné.

    Julien Vidal : Aujourd’hui tout ne tourne qu’autour de l’économie. Nous gardons l’œil rivé à des indicateurs tel que le PIB (Produit Intérieur Brut) comme s’ils étaient la seule manière de juger de la réussite d’un pays et d’un président. Je pense que pour faire sens, nos métiers doivent retrouver une place appropriée. Idem pour l’économie. Il s’agit d’une fin et non d’un moyen, il serait bien de s’en souvenir. Je pense qu’un métier de sens doit nous permettre de hiérarchiser les choses en fonction de leur importance. Il y a presque une notion philosophique derrière la notion du métier de sens, avec notamment l’idée qu’on ferait bien d’apprendre parfois à moins travailler. Et qu’au lieu de rajouter des couches au mille-feuille, on ferait bien d’en enlever.

    Mais alors concrètement quels vont être les métiers de demain qui auront du sens ?

    AR : C’est compliqué de relier cette notion à des métiers en particulier, mais on réalise que ceux qui bifurquent se tournent vers les professions qui ont une forte lisibilité, dont on comprend immédiatement le sens et l’utilité. Ils sont par exemple en lien avec la nature, autour de la production, de l’agriculture, du travail en plein air, pour les professions néorurales. Ils peuvent réhabiliter des techniques d’élevage traditionnel ou au contraire expérimenter des techniques plus nouvelles comme la permaculture. Mais on pense aussi aux métiers récemment apparus autour du commerce et de l’artisanat, par exemple le commerce en vrac ou les commerces alimentaires autour de productions locales ou encore les brasseurs, torréfacteurs, ébénistes, menuisiers, etc. Ceux-là rejoignent aussi la distinction introduite pendant la crise sanitaire entre les emplois essentiels ou non essentiels.

    En résumé, les « métiers qui ont du sens » sont souvent des professions qui touchent aux besoins jugés essentiels comme l’alimentation, le bio, les circuits courts, le commerce, la restauration ou des métiers où l’utilité passe par le lien, le soin ou encore la relation aux autres comme des professions qui touchent la psychologie, le bien-être, le soin du corps, avec l’émergence de coaches en tout genre. Sans oublier la transformation écologique où le sens évoque d’atténuer la crise écologique ou de s’adapter au changement climatique. On pense à ceux qui touchent à la préservation de la nature, la transformation des transports, les nouvelles sources d’énergie. Enfin, la nouveauté peut aussi venir d’une nouvelle manière d’exercer un métier avec plus d’autonomie par exemple en quittant le salariat.

    JV : En préambule de mon livre, j’annonce que 75 % des métiers « dits de demain » n’existent pas. Je n’en pouvais plus de cette fascination technologique et du fantasme que l’avenir se dessinerait dans des casques de réalité virtuelle. Avec mon podcast et nos ateliers 2030 Glorieuses, je rappelle que la société de demain est déjà là et que tous les outils sont autour de nous. Il ne s’agit pas d’inventer ni de partir de zéro, mais de changer d’échelle et de reterritorialiser des choses qui ont été expérimentées et validées en France ou dans le reste du monde. On a parfois l’impression de voir apparaître de nouveaux métiers, mais ce sont en réalité des remises à jour ou des combinaisons de certaines professions existantes. Le boulanger solaire par exemple est un boulanger utilisant des fours solaires. Il est donc énergiquement autonome et avec la crise énergétique que l’on traverse, on peut dire qu’il a une bonne intuition. Il y a aussi le métier de chargé de coopérative qui peut être un second exemple. L’idée est de dédier une personne à l’organisation de la concertation, du travail ensemble.

    Jusqu’ici, ça n’existe pas vraiment alors que c’est, selon moi, très important. Ça n’est pas une nouveauté, mais au lieu de faire porter cette mission par un dirigeant ou un RH, il faudrait que ça soit porté par une seule et même personne. Elle serait évidemment formée sur ce sujet et aurait plus de légitimité pour porter ces questions. Certaines compétences doivent être redirigées pour aboutir à la création de ces postes. Enfin, il me semble essentiel de remettre certaines professions en avant et de valoriser. Toutes les professions liées à l’artisanat notamment parce qu’au-delà de permettre une rentrée d’argent en effectuant un travail manuel, cela offre l’opportunité de mettre en avant sa créativité.

  • L’autoentrepreneuriat, un statut qui séduit

    L’autoentrepreneuriat, un statut qui séduit

    « Après avoir travaillé cinq ans en indépendant pour une école de kitesurf, j’avais envie de changement », confie Raphaël, 27 ans, moniteur de kitesurf. Ce jeune Normand qui a monté en 2021 son école sur la côte bretonne fait partie des jeunes actifs qui ont décidé de créer leur microentreprise pour lancer leur projet personnel. Bénéficiant d’un régime spécifique dépendant des entreprises individuelles, l’autoentrepreneuriat est prisé pour sa simplicité de création et de gestion (peu d’obligations comptables, sociales et fiscales). Pour y prétendre, il suffit d’exercer une activité artisanale, commerciale ou libérale, à titre principal. Reste que le chiffre d’affaires annuel est plafonné à 188 700 € pour les activités commerciales et d’hébergement et à 77 700 € pour les prestations de services et activités libérales. D’après une récente étude publiée par l’Urssaf, le nombre de travailleurs indépendants a continué d’augmenter en France en 2022 avec une part toujours plus importante d’autoentrepreneurs. Cette explosion s’explique en partie par un intérêt croissant de la jeunesse pour ce format de travail.

    Quels risques et inconvénients ?

    Malgré quelques appréhensions au début, Raphaël a vite compris que les risques de l’autoentrepreneuriat étaient mineurs. « J’avais besoin d’un prêt important pour acheter un bateau, mais j’ai vite vu qu’en assurant un certain nombre de cours par mois, je couvrirais largement le remboursement », souligne-t-il. Le jeune homme a vu dans l’autoentrepreneuriat nombre d’avantages. « Je n’étais pas contraint de générer un chiffre d’affaires minimum et je devais simplement le déclarer chaque trimestre sans avoir à tout justifier. De plus, les démarches administratives sont très simplifiées », précise-t-il. Pour Raphaël, l’augmentation de sa charge de travail en tant qu’autoentrepreneur n’a jamais constitué un problème. Bien au contraire. « Comme c’est mon entreprise, c’est bien plus prenant et plaisant. Sur certains aspects, je ne considère pas ça comme du travail. » L’inconvénient ? Son métier est un sport à risque. Dans le cas où il se blesserait, non seulement il n’aurait plus de rentrée d’argent et son statut lui assurerait peu de compensation. Reste qu’après deux années de microentreprise, les perspectives d’évolution professionnelle restaient minces. « Sans salariés, je ne pouvais pas faire grossir la structure. Sans compter que mon chiffre d’affaires était plafonné », pose Raphaël. Raisons pour lesquelles le moniteur de kitesurf est passé sous le statut d’entreprise individuelle il y a un an. Résultats : il emploie deux salariés et son chiffre d’affaires a doublé.

    Diversifier ses clients et ses missions

    Pour Lou, 38 ans, ouvrir son entreprise d’enseignement de yoga semblait être « le plus simple à faire » pour développer son activité dans les Landes. « Je n’avais pas tellement d’autres choix. Monter une association aurait été plus complexe », cède-t-elle. Aucun tracas pour rédiger les contrats avec ses clients : « J’ai simplement à les informer sur mes prestations, on négocie les tarifs si besoin et je facture. » Par ailleurs, Lou profite de sa microentreprise pour diversifier ses clients et ses missions. Avec une professeure de Pilates, elle était par exemple intervenue pendant quatre mois dans une entreprise de production agricole pour enseigner et développer le bien-être au travail. Et c’est sans compter qu’elle a pu cumuler les statuts juridiques. À côté de sa microentreprise, la professeure de yoga est en CDI comme responsable d’œnotourisme dans une entreprise viticole et vient aussi de créer avec un associé une société civile d’exploitation agricole. « C’est un avantage énorme de pouvoir être polyvalente dans mes activités. Non seulement pour me stimuler au quotidien et aussi pour éviter de mettre tous mes œufs dans le même panier », souligne-t-elle. Reste qu’elle ne sait pas toujours comment intégrer ses activités complémentaires dans le chiffre d’affaires de sa microentreprise. De plus, Lou l’avoue, les rares fois où elle a été contrainte de faire des changements d’adresse, de statut ou de numéro de SIRET, ça a été « un calvaire administratif ». Autre difficulté : lorsqu’elle a fait une demande de crédit à la banque pour financer sa maison, on lui a expliqué que son activité d’autoentrepreneur seule ne suffisait pas. Par chance, elle a pu jouer la carte de son autre activité en CDI.

    Un format idéal pour travailler à distance

    De son côté, Gauthier, 25 ans, est devenu autoentrepreneur suite à l’obtention de son Bac STMG. Après un stage en community management pour une entreprise qui commercialise des maillots de bain, le jeune homme avait envie de voir du pays. Mais il n’a pas pu refuser l’opportunité proposée par ses employeurs : poursuivre ses missions en créant sa microentreprise, un format inévitable pour travailler à distance. Un pari gagnant pour Gauthier : « Je me suis construit professionnellement en autodidacte grâce à ma microentreprise. J’avais la liberté de créer et développer mes compétences, je m’amusais avec les logiciels. » Par effet domino, le développement de ses compétences en design de produits lui a permis de doubler ses tarifs de prestations en deux ans. Aussi, grâce à ce format, le designer est devenu un véritable digital nomade, un statut idéal pour nourrir son travail de ses rencontres et des lieux qu’il découvre à l’étranger. « Un designer a besoin d’être stimulé en permanence et le voyage est une immense source d’inspiration et de créativité artistiques. » Aujourd’hui, l’évolution du marché du travail et des outils numériques ont bel et bien fait du freelance un véritable mode de vie. Côté sécurité de l’emploi, pas l’ombre d’une inquiétude pour le designer. Au fur et à mesure, il a cumulé plusieurs clients tout en conservant son « noyau dur » – l’entreprise de maillots de bain. « Beaucoup de PME font appel à des designers en microentreprise pour remettre un coup de neuf à leur marque », ajoute-t-il. Seul bémol : la charge importante de travail, rappelle Gauthier. « Au début, j’ai multiplié les clients et les missions. Je sentais que j’avais quelque chose à prouver, alors je travaillais d’arrache-pied sans compter mes heures. Mais avec le temps et l’expérience, j’ai appris à mieux m’organiser. » Preuve que l’activité d’autoentrepreneur est souvent synonyme de dur labeur.

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  • Nouvelles Conversations : le podcast d’un monde en pleine mutation

    Nouvelles Conversations : le podcast d’un monde en pleine mutation

    Épisode 1 – Quel est le rôle d’une entreprise ?

    Dans ce premier épisode, le philosophe André Comte-Sponville et le directeur général de la Macif Jean-Philippe Dogneton abordent la question de l’urgence climatique. L’occasion d’évoquer le rôle que doivent jouer les entreprises, notamment mutualistes, face à ce défi majeur. Mais au fait, quel est le rôle d’une entreprise ?

    Épisode 2 – L’économie sociale et solidaire

    Dans ce deuxième épisode, le philosophe André Comte-Sponville et le directeur général de la Macif Jean-Philippe Dogneton échangent sur l’économie sociale et solidaire, cette forme alternative au modèle économique dominant. Une forme qui pourrait être la voie à emprunter pour s’attaquer à la crise climatique.

    Épisode 3 – Solidarité : de quoi est-ce le nom ?

    Dans ce troisième épisode, le philosophe André Comte-Sponville et le directeur général de la Macif Jean-Philippe Dogneton s’entretiennent autour d’un mot clé : Solidarité. De quoi est-ce le nom ? Et en quoi ce principe peut-il accélérer les évolutions sociétales nécessaires ?

  • Handicap invisible, mais conséquences bien réelles

    Handicap invisible, mais conséquences bien réelles

    Les maladies invalidantes sont des affections de longue durée qui peuvent être chroniques ou évolutives et peuvent atteindre les organes vitaux internes. Souvent invisibles, elles constituent un réel handicap et nécessitent un parcours de soins adapté, un aménagement dans le monde professionnel. Exemples : cancers, maladies cardiovasculaires, SIDA, diabète, maladies de Parkinson et de Crohn, asthme, hypertension artérielle, dépression, autisme, hépatites, sclérose en plaques, coxarthrose ou l’arthrose des doigts, troubles DYS, épilepsie et narcolepsie, troubles musculo-squelettiques, trouble du déficit de l’attention (TDA), Trisomie 21, troubles de l’audition ou surdité, etc.

    Une vie de DYS

    Troubles DYS : derrière ces trois lettres sont regroupés différents troubles cognitifs. Dyslexie, dyspraxie, dyscalculie, dysgraphie, troubles de l’attention. En France, ils touchent entre 4 et 5 % des élèves d’une classe et ont pour particularité de ne pouvoir être expliqués ni par une déficience intellectuelle globale, ni par un problème psychopathologique, ni par un trouble sensoriel ou des facteurs socioculturels. Comme Albert Einstein, Léonard de Vinci, Steven Spielberg ou, plus proche de nous, le journaliste Thomas Legrand, Nolan, 8 ans, est un petit garçon dyslexique avec TADH (Trouble déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité). Il ne tient pas en place et a parfois du mal à se concentrer. Si aujourd’hui, il lit beaucoup, c’est qu’il a été diagnostiqué par une orthophoniste dès l’âge de 6 ans, et que son école a accepté de mettre en place un PAP, un plan d’accompagnement personnalisé. Un dispositif créé en 2015 est destiné aux enfants qui ont besoin d’aménagements pédagogiques ne nécessitant pas d’accord de la MDPH (Maison Départementale pour les Personnes Handicapées). « En cours d’histoire, son institutrice ne note pas le niveau d’orthographe de Nolan, mais vérifie que les grandes dates et périodes ont été comprises et retenues, explique Hélène, sa maman. C’est pareil pour les devoirs : Nolan n’a pas la même quantité d’exercices à faire, puisqu’il se fatigue beaucoup plus vite que les autres. »

    Comme pour la plupart des handicaps invisibles, ces troubles ne se laissent pas facilement définir, et sont par conséquent souvent incompris, minimisés, voire niés. « Il n’est pas bien élevé », « il ne s’applique pas », « il est coléreux et impulsif » sont autant de phrases que les parents de Nolan ont entendu dès son plus jeune âge, même au sein de leurs familles respectives. Mais grâce aux diagnostics de plus en plus précoces et des solutions adaptées, Nolan suivra certainement la route d’autres illustres DYS !

    Des affections de longue durée

    Comme tous les matins, Alexandra prend le train de 8 h 50 pour se rendre à son travail. Cela fait dix ans maintenant qu’elle est éditrice au sein d’un grand groupe. Fin 2022, Alexandra a été atteinte d’un cancer du sein. Elle a été soignée, mais garde des séquelles : à cause des traitements très lourds, elle est souvent fatiguée. Ses collègues ne comprennent pas forcément ce qu’elle endure ni les raisons de ses absences répétées. Mais aujourd’hui Alexandra peut aller voir le référent handicap de son entreprise – une mesure obligatoire depuis 2018 dans les entreprises de plus de 250 salariés, sous l’impulsion de la loi « Avenir professionnel » – et organiser un entretien avec sa cheffe.

    Même s’il n’y a aucune obligation légale de parler de son handicap à son employeur, Alexandra souhaite jouer la carte de la transparence et ainsi bénéficier d’un accompagnement adapté. « J’ai déposé un dossier à la MDPH (Maison Départementale pour les Personnes Handicapées) pour que soit reconnue ma qualité de travailleuse handicapée (RQTH). Je ne voudrais pas que mon employeur pense que je suis démotivée ou que mes compétences ne sont plus à la hauteur ! », explique Alexandra. La reconnaissance administrative du handicap est très importante puisqu’elle permet d’avoir accès à un ensemble d’aides et de services de l’Agefiph (Association nationale de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées), comme bénéficier d’horaires aménagés ou se voir attribuer des tâches adaptées et ainsi concilier parcours de soins et vie professionnelle.

    Afin de proposer des solutions adaptées et de rendre leurs droits effectifs, les associations dédiées au handicap comme APF France handicap revendiquent la pleine reconnaissance de tous les handicaps invisibles. Et portent par la même occasion un projet d’intérêt général, celui d’une société inclusive et solidaire. Pour que le regard sur le handicap, invisible ou non, évolue.

    Quelle définition du handicap dans la loi ?

    La loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, introduit pour la première fois dans le code de l’action sociale et des familles une définition du handicap : « Toute limitation d’activité ou de restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant. »

     

    HANDICAP : LA MACIF ACCESSIBLE

    Dans ses offres et services, la Macif s’engage à prendre en compte les besoins spécifiques.

    L’Essentiel de l’article

    • Près de 80 % des handicaps sont invisibles
    • Parmi eux : cancers, maladies cardiovasculaires, SIDA, diabète, asthme, dépression, autisme…
    • Invisible n’est pas égal à imaginaire !

     

  • « Face à la mer, on est tous les mêmes »

    « Face à la mer, on est tous les mêmes »

    Matthias préfère qu’on l’appelle « Mat ». Il a les cheveux épais et très bruns, qui lui encerclent le visage à la manière d’un casque noir, et porte une combinaison en néoprène de la même couleur. Depuis la plage nord de Biscarrosse (Landes), il jauge l’océan sans grande conviction : « C’est très plat quand même, ce matin », lâche-t-il. De fait, mer d’huile à l’horizon, à peine quelques vagues se cassent-elles sur le sable jaune en faisant de la mousse. Si le paysage est fort appréciable pour le promeneur, pour les surfeurs, c’est une autre histoire. « Il faut des vagues plus grosses pour prendre de la vitesse », précise Mat. Lui fait du surf depuis dix ans. « Du handi surf », précisent ses parents. Matthias, à l’instar des cinq autres jeunes qui l’accompagnent en cette matinée de juin, est porteur d’un trouble du spectre autistique.

    Combis à l’envers et papas à l’eau

    Chaque week-end depuis la fin avril, l’association M en Rouge réunit ses membres les plus hydrophiles pour deux heures de cours à Biscarrosse. Avant la mise à l’eau, la préparation a tout d’un échauffement classique, à part peut-être pour l’enfilage des combinaisons, qui semble un peu plus long qu’ailleurs : l’une est à l’envers, la manche de l’autre pose problème. Pour le reste, les jeunes s’allongent sur des planches de surf bleues en mousse alignées sur la plage, s’entraînent à ramer, jetant des gerbes de sable sur les parents attentifs, puis décomposent les mouvements d’un « take-off », avant de bondir sur leurs pieds, avec plus ou moins d’aisance. Il y a des rires, des cris, peu de discipline, mais l’enthousiasme de professionnels lorsqu’il s’agit de courir à l’eau.

    Matthias réussit à surfer une vague, puis une deuxième. Idem pour Ethan, Eliott, Alissa et Christopher. Stanislas, le benjamin du groupe, reste allongé sur le ventre, mais parvient jusqu’à la plage. À chaque prénom, sa petite victoire, célébrée par un pouce en l’air et une volée d’applaudissements. « En cinq ans, le progrès a été incroyable », assure Dorian Lafitte, le coach. « Au début, il fallait un cours particulier à chacun, maintenant plus de la moitié est en autonomie », ajoute le trentenaire, qui prend le temps de discuter sur le sable, avant de se faire rappeler à l’ordre par ses élèves : « Dorian, tu viens ou on sort de l’eau ! » La clé, insiste-t-il, c’est la patience et surtout, la confiance. « Le pairing, le matching, en gros le lien social, voire affectif. Pour les personnes porteuses d’autisme, c’est crucial, elles doivent être à l’aise avec moi et ne jamais se sentir forcées. » Sur ce point, le talent de l’entraîneur fait l’unanimité : « Dorian est resté assis une demi-heure à côté de mon fils, sans rien dire, juste pour établir le contact. Puis il s’est levé et mon fils l’a suivi à l’eau. J’étais sidérée », témoigne Patricia Hocquard, la mère de Noah, qui a surfé durant la session précédente. Il faut dire que Dorian, très bon surfeur, a été très bien formé à l’accompagnement aux personnes en situation de handicap. Il travaille le renforcement musculaire, l’équilibre, la proprioception et « toutes ces choses qu’un surfeur pro travaille aussi ».

    Lorsque les conditions lui semblent mauvaises, il n’annule jamais, mais propose des parcours sur la plage, de la slackline, du bodyboard. Il assure également des cours en piscine d’octobre à début mai, grâce au service des Sports de la Ville de LaTeste-de-Buch. Certes, tous les élèves ne parviennent pas à se mettre debout sur la planche. Les cours ne sont pas des plus techniques, concède le coach, qui ne s’empêche pas, pour autant, de parler « backside » et « frontside » à ses élèves. « Il faut s’adapter à chaque cas, faire de la pédagogie individuelle », explique Dorian. Et pour les moins autonomes, des papas sont à l’eau. Eux aussi ont suivi une formation adaptée auprès de l’association nationale Handi Surf.

    Le pairing, le matching, en gros le lien social, voire affectif. Pour les personnes porteuses d’autisme, c’est crucial.

    Dorian Lafitte, moniteur spécialisé

    Une bande de potes

    Si Matthias était « déjà très souple », pour d’autres la glisse a permis de considérables progrès en termes de motricité. Noah, par exemple, souffre de lourdeurs dans les jambes. « Je le sens plus agile, raconte sa maman, et surtout, je parviens à lui faire enfiler une combinaison, alors qu’il ne supportait pas qu’on le touche. » Même évolution pour Stanislas qui haïssait avoir les cheveux mouillés. « Le surf permet une stimulation sensorielle qui l’aide beaucoup au quotidien », considère sa mère. Surtout, ces cours collectifs impliquent une sociabilisation, d’ordinaire compliquée pour les personnes souffrant d’autisme. Beaucoup, au début, ne disaient pas un mot, ni ne saluaient personne. Désormais, ils se « check », poing contre poing et se sourient. « On n’aurait jamais pensé au surf pour Ethan », confie Jérôme, son père. « Il faut dire que ma femme a la phobie de l’océan », s’amuse-t-il. Chaque week-end, ils font le déplacement depuis Bordeaux, convaincus des effets thérapeutiques de la discipline sur leur fils. « On l’a inscrit à diverses activités en groupe. Le basket lui plaisait bien, mais les autres ont fini par le trouver trop lent et le mettre de côté. Il nous arrivait de l’emmener à des matches pour qu’il ne joue qu’une minute. Il a voulu arrêter », raconte le papa. Depuis cinq ans qu’il le pratique, Ethan s’avère fidèle au surf.

    Chloé est presque majeure. Le visage parsemé de taches de rousseur, elle pétille de joie. Son handicap à elle n’est pas invisible : elle souffre d’une hémiplégie gauche, une paralysie du côté gauche du corps qui provient d’une blessure neurologique. Très active, elle confie avoir essayé plusieurs sports : « Mais j’ai toujours fini par me sentir différente », regrette-t-elle. « Le surf, c’est autre chose. Face à la mer, face à une vague qui s’apprête à se fracasser sur notre figure, on est tous les mêmes », rigole-t-elle.

    De fait, à y regarder de plus près, excepté le flocage « handi surf » sur les lycras bleus des jeunes de M en Rouge, rien ne les différencie du groupe d’à côté, en maillot vert. À travers le surf, Chloé travaille l’équilibre qui lui fait défaut, évacue ses émotions, ainsi que le stress des examens et ne sent plus « le poids de son corps ». Avec un tapis à l’entrée de la plage et un Tiralo® – un fauteuil roulant de baignade –, la plage de Biscarrosse et le surf-club M en Rouge sont équipés pour recevoir les personnes à mobilité réduite ou polyhandicapés. Le risque de blessure n’est toutefois pas absent. « Chloé, par exemple, s’est luxé l’épaule récemment », illustre Dorian.

    Le parasurf aux Jeux paralympiques 2028

    À l’origine de la discipline, il y a l’association nationale Handi Surf qui en a déposé le concept et se consacre, depuis 2008, à rendre la pratique du surf inclusive et solidaire. Fondée par deux amis surfeurs, Jean-Marc Saint-Geours et François Gouffrant, qui ont découvert une initiative similaire au Mexique, elle s’appuie sur un réseau de 150 structures labellisées pour diffuser le handi surf partout en France. Avec, toujours, ce joli slogan : « Quand le handicap se dissout dans l’eau ». En ce qui concerne M en Rouge, le handi surf y est proposé depuis 2014 et l’arrivée de Carol Combecave dans l’association. T-shirt de « rideuse », casquette blanche vissée sur une coupe au carré, Carol est une « amoureuse de la glisse ». Ancienne athlète de roller artistique, elle a été éducatrice sportive, avant d’être élue au comité de la Fédération française de surf et responsable de la commission parasurf. « Hyper compète » de son propre aveu, c’est elle qui a poussé les jeunes de M en Rouge à faire de la compétition, « car ils sont capables comme les autres ». Et elle a visé juste : Matthias est vice-champion de France de parasurf adapté chez les plus de 18 ans, et Eliott est champion des moins de 18 ans.

    Ils ne sont toutefois pas concernés par le niveau paralympique, celui-ci étant réservé aux personnes en situation de handicap moteur et sensoriel. La discipline pourrait d’ailleurs devenir sport additionnel lors des Jeux paralympiques de 2028 à Los Angeles. « La décision du Comité international paralympique sera rendue lors des prochains championnats du monde, qui se tiendront du 5 au 11 novembre 2023 en Californie », précise Carol, qui lance un appel aux sponsors et aux partenariats en soutien à l’équipe de France, vice-championne du monde en 2022. En attendant, les jeunes de M en Rouge vivent des remises de récompenses avec d’autres jeunes surfeurs ordinaires. « On avait peur qu’ils craignent le bruit et la foule. Finalement, ils sont toujours ravis de monter sur le podium », salue Carol. Ils s’avèrent même être de féroces compétiteurs. « Chaque compète, c’est Peyo qui arrive premier. Il gagne toujours ! », fulmine Matthias. « Mais il surfe en Guadeloupe il faut dire, c’est autre chose qu’ici », souligne-t-il en tournant le regard vers la mer, toujours aussi plate.

     

    Reportage de Marion Lecas

  • Handicap : faire la fête comme les autres

    Handicap : faire la fête comme les autres

    Pouvoir déambuler de scène en scène, apercevoir artistes et musiciens, siroter une bière et se restaurer… En 2023, 5,3 % des Français, en situation de handicap moteur, ne jouissent pas de cette liberté. Pour ces 2,3 millions de personnes, l’expérience du festival et de la fête en général peut au contraire s’apparenter à un parcours du combattant. Accessibilité en demi-teinte, personnel peu formé, le milieu de la fête est souvent synonyme d’obstacle, qu’il soit visible ou invisible.

    « La société est validiste, c’est-à-dire qu’elle fait preuve de discrimination envers les personnes en situation de handicap : la fête n’y échappe pas, elle en est parfois l’incarnation même », assure Charlotte Puiseux, 34 ans, membre du collectif handiféministe Les Dévalideuses. Selon elle, la société peine à considérer la fête pour toutes et tous. « On pense souvent à tort que les personnes handicapées n’auront de toute façon pas le cœur à se divertir, on a de trop lourds problèmes à gérer à leurs yeux ! », poursuit Charlotte Puiseux.

    Femmes, handicap et fête : la crainte des agressions sexuelles

    Au-delà de ce préjugé, la fête est parfois synonyme de frayeurs pour les personnes en situation de handicap. L’euphorie du public, le fourmillement des spectateurs ou encore les lumières éblouissantes peuvent causer des peurs décourageantes pour les porteurs d’un handicap. Sans compter les risques d’agressions sexuelles pour les femmes. « On se sent rapidement en insécurité dans les lieux de fête : le déplacement est très difficile, il fait sombre, un tas de cas d’attouchements sexuels nous sont remontés chaque année », déplore Charlotte Puiseux, à l’initiative d’une étude sur les femmes et le handicap dans l’espace public. Gérer son état d’ébriété et celui des autres devient alors une charge mentale qui incombe aux personnes handicapées. Et pas aux organisateurs ni aux autres festivaliers.

    Des référents handicaps pour améliorer l’accueil en festival

    Anthony Penaud, 42 ans, non-voyant depuis la naissance et président de l’association Oréa, a un avis plus nuancé sur la question. « Je trouve que les choses évoluent dans le bon sens : les organisateurs d’évènements commencent à questionner les personnes en situation de handicap pour améliorer leurs conditions d’accueil », admet-il. Depuis quelques années, il est devenu référent handicap de plusieurs festivals nantais comme le festival Hip Opsession, où les battles de rap sont désormais retranscrites en audiodescription. « Il ne suffit pas d’être un lieu accessible : je recommande toujours un accompagnement humain sur place », ajoute-t-il.

    « Demander un tabouret en lieu festif est déjà un parcours de combattant »

    Peu à peu, les aménagements dédiés aux spectateurs en situation de handicap évoluent et ont même prouvé leur capacité d’innovation : des plateformes surélevées près des scènes pour mieux voir les artistes, des parkings, des toilettes, des places de camping accessibles en fauteuil roulant, ou encore des gilets vibrants pour permettre aux personnes sourdes et malentendantes de ressentir le rythme de la musique.

    À l’occasion de la traditionnelle Fête des Lumières à Lyon, les personnes en situation de handicap sont accueillies au Parc de la Tête d’Or par une équipe handi-accueillante munie de gilets verts qui leur propose un tour de la ville adapté. Dans la marche des fiertés, des cortèges handicap apparaissent comme de véritables lieux sûrs. « De tout petits aménagements changeraient tout : à l’heure actuelle, demander un tabouret en lieu festif est déjà un parcours de combattant ».

    Avec son collectif, Charlotte milite pour que des aménagements soient pensés dès la construction du lieu, pour éviter du bricolage par la suite.

    45 000 euros d’amende

    En France, la loi encadre l’accessibilité des lieux qui accueille du public depuis 2005 : le gérant d’un club ou l’organisateur d’une soirée dans un hangar qui n’a pas rendu sa fête accessible « à tous, pour tous » encourt une amende de 45 000 euros. Mais des dérogations existent et sont basées sur l’impossibilité technique, la disproportion manifeste du coût des travaux ou la préservation du patrimoine historique.

    Résultat : « À Paris, il y a encore un très grand nombre de lieux festifs très connus qui ne prévoient aucun accès spécifique », déplore Charlotte Puiseux.

    Manifestement, il reste encore beaucoup de travail pour que nous puissions tous faire la fête.

    Handicap : La Macif accessible

    Dans ses offres et services, la Macif s’engage à prendre en compte les besoins spécifiques.