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  • La solitude est-elle un danger pour la santé ?

    La solitude est-elle un danger pour la santé ?

    L’isolement social et la solitude, deux notions différentes aux conséquences similaires et “graves pour la santé et le bien-être” selon l’OMS qui a lancé une alerte fin 2023. « L’isolement social, à savoir une insuffisance de relations sociales, et la solitude, c’est-à-dire la douleur sociale liée au fait de ne pas se sentir en lien avec autrui, sont très répandus. » D’après les chiffres, le sentiment de solitude, qui peut survenir même lorsqu’on est entouré, concerne près d’un quart de la population adulte mondiale et 5 à 15 % des adolescents.

    Des conséquences sous-estimées

    Pourtant, ni l’un ni l’autre ne sont considérés comme une maladie, et leurs conséquences communes sur la santé sont souvent sous-estimées. Notamment leur lien avec l’apparition de nombreux troubles, tels que l’anxiété, la dépression et la démence, qui peuvent mener jusqu’au suicide et « augmenter de 30 % le risque de maladie cardiovasculaire ». Selon plusieurs études citées par l’OMS, « le manque de liens sociaux entraîne un risque de décès précoce équivalent, voire supérieur, à d’autres facteurs de risque mieux connus, tels que le tabagisme, l’abus d’alcool, l’inactivité physique, l’obésité et la pollution de l’air ».

    Nicolas Neveux est psychiatre et psychothérapeute, concepteur du site e-psychiatrie.fr et auteur de Pratiquer la thérapie interpersonnelle (Dunod, 2021). Il rappelle que la cause de ces pathologies physiques n’est pas l’isolement en tant que tel, mais la réaction de l’individu : « Généralement, les gens isolés sont moins actifs, ont une moins bonne hygiène de vie, prennent du poids et compensent par exemple en fumant. »

    La solitude en hausse en France

    La France est loin d’être épargnée. Une étude de la Fondation de France parue en 2022 estime que 20 % des adultes, soit 11 millions, souffrent de solitude. Un chiffre en hausse puisqu’ils étaient 18 % en 2020 et 13 % en 2018, selon une étude de l’IFOP pour l’association Astrée, spécialisée dans l’accompagnement des personnes souffrant de solitude. Celle-ci relève que certaines catégories sont plus touchées, dont les adolescents, les célibataires, les actifs en télétravail et les personnes en situation de précarité économique. Dans son Baromètre de la Solitude 2022, l’association SOS Amitié, qui propose un service d’appel et de messagerie d’urgence pour les personnes en souffrance psychologique, souligne que les femmes représentent 60 % des appels reçus.

    Si l’OMS s’attelle aujourd’hui à ce problème, c’est en partie, car la pandémie de Covid-19 et ses longues périodes d’isolement ont été le théâtre de l’explosion du mal-être psychologique. Ghislaine Desseigne, présidente de SOS Amitié, note que « dès le début de la pandémie, les appels à nos services ont connu une hausse de 30 %, qui ne s’est toujours pas résorbée ». Sur 3 300 000 appels en 2022, les 1 800 écoutants ont pu en décrocher 580 000. La solitude est le deuxième motif le plus évoqué, derrière la souffrance psychique. « Avant le Covid, la solitude arrivait en premier. Mais son recul n’est pas une bonne nouvelle, car ce sont désormais ses conséquences, l’anxiété et la dépression, entre autres, qui prédominent », déplore la présidente.

    Recréer du lien social

    Heureusement, ni l’isolement social ni le sentiment de solitude ne sont des fatalités. L’association Astrée accompagne et aide les personnes à faire face, quel que soit leur âge. « Nous les écoutons sans jugement, et essayons de leur redonner confiance en elles pour qu’elles reprennent leurs vies en main en toute autonomie », explique Valérie Darbois, responsable de la coordination. « Souvent, une thérapie est indispensable », commente le Dr Nicolas Neveux, qui utilise les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) et la thérapie interpersonnelle (TIP) pour aider ses patients à sortir de l’isolement : « Ces deux techniques sont les plus indiquées, la première aide à supprimer les croyances limitantes, et la seconde permet d’identifier les mécanismes dysfonctionnels dans les relations et d’aider le patient à les corriger. »

    Associations comme médecins le répètent : il faut recréer du lien social. En traitant les conséquences, mais aussi via la prévention. C’est le parti pris d’Astrée, qui propose des campagnes de sensibilisation dans les collèges pour apprendre aux élèves à repérer leurs camarades en difficulté.

    Cette année, 4 420 élèves d’une vingtaine de collèges ont été sensibilisés : « Souvent, ils se portent volontaires pour aider leurs camarades à l’issue de nos séances. C’est par l’éducation que nous allons créer un monde plus bienveillant. » De son côté, l’OMS a annoncé la création d’une commission de trois ans sur le sujet. Sa mission : promouvoir des solutions en faveur du lien social.

  • Parents et jeux vidéo : un jeu de rôle ?

    Parents et jeux vidéo : un jeu de rôle ?

    En 2023, 70 % des Français de plus de 10 ans jouent au moins occasionnellement – au moins une fois par an – aux jeux vidéo, contre 20 % en 1999. 53 % y jouent au moins une fois par semaine. D’après le guide pour une pratique responsable du jeu vidéo, publié par le syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs, les plus jeunes sont les plus joueurs : 95 % des enfants de 10 à 17 ans ont une pratique du jeu vidéo et plus d’un sur deux y joue chaque jour. Et il n’y a pas que le nombre de joueurs qui évolue : l’univers du jeu vidéo s’est considérablement élargi au cours des années 2010 avec l’omniprésence du jeu en ligne. Désormais, le jeu est un alibi pour échanger avec ses amis ou regarder d’autres joueurs sur des plateformes comme Twitch ou Discord, surinvesties par les communautés de gamers.

    Mais cette modification des usages amène également son lot de risques. « Les jeux sont devenus des espaces de communication et de socialisation, notamment pour les ados et les préados », souligne Olivier Gérard, responsable du collectif PédaGoJeux, dont la mission est d’informer les parents sur les pratiques et les usages du jeu vidéo. Selon lui, la massification de ces interactions en ligne a, comme dans l’univers numérique en général, « naturellement produit une augmentation des comportements toxiques ».

    Comportements toxiques

    Une étude reprise dans un rapport de la direction interministérielle de la transformation publique pointe ainsi que 74 % des adultes qui jouent à des jeux en ligne auraient été victimes d’une forme de harcèlement. « Les comportements toxiques sont minoritaires mais ils sont malheureusement très visibles », regrette Vanessa Chicout, vice-présidente d’Afrogameuses, une association œuvrant pour plus de mixité et de diversité dans le jeu vidéo. « Ils peuvent prendre la forme d’insultes, de commentaires racistes, sexistes, sur l’orientation sexuelle. Ça a un vrai impact psychologique sur celles et ceux qui les subissent. »

    Ces comportements, observables notamment dans les chat vocaux, pourrissent l’expérience des autres joueurs mais peuvent aussi avoir des conséquences bien plus graves. Vanessa Chicout cite ainsi une collègue streameuse (personne retransmettant en direct ses parties de jeu vidéo, ndlr) qui s’est retrouvée exposée sur des forums nazis après s’être filmée. Bien loin, donc, du plaisir recherché en allumant sa console ou son PC. Comme ailleurs sur Internet – et en particulier sur les réseaux sociaux – le pseudonymat qui entoure l’identité des joueurs provoque chez certains un sentiment d’impunité. Voire attire des personnes mal intentionnées.

    L’avocate et conseillère de la Fédération française de jeux vidéo Maria Berrada parle même de « fléau » : « Dans le cadre des jeux vidéo, le pseudonymat peut permettre à des prédateurs sexuels ou des escrocs de se protéger derrière un avatar pour demander des informations personnelles à des mineurs qui n’ont pas forcément la notion du danger ». Selon l’association Caméléon, le grooming, un terme qui désigne la prise de contact via les réseaux avec un enfant dans le but de le soumettre à des actes sexuels, sévit sur les chat des plateformes de jeux comme Fortnite.

    Parents et jeux vidéo : un jeu de rôle ?

    Jeux compétitifs

    Gare, toutefois, à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. La toxicité de certains joueurs est le produit d’un cocktail de plusieurs ingrédients qu’on ne retrouve pas dans tous les jeux. Dans sa B.D Les jeux vidéo et nos enfants, Cookie Kalkair détaille par le menu les éléments qui augmentent le degré de frustration : la compétition, le hasard et le fait de devoir gérer une économie (comme dans Fortnite, où les déguisements – « skins » – les plus valorisants ne peuvent être débloqués qu’en payant).

    Lui-même grand amateur de jeux vidéo, il observe que « les jeux compétitifs » – c’est-à-dire dont l’objectif est de gagner contre ses adversaires – sont les plus à même de « décupler le stress et la pression » chez les joueurs. La toxicité est ainsi plus grande dans les jeux multi-joueurs et/ou ceux proposant une expérience en « monde ouvert », où le décor et le temps de jeu sont presque infinis. Les MMO RPG (Jeu de rôle en ligne massivement multijoueur) comme World Warcraft, les MOBA (Arène de bataille en ligne multijoueur) comme Fortnite ou les FPS (Jeu de tir à la première personne) comme Counter Strike, sont des types de jeu plus propices aux comportements toxiques. Ces jeux se jouent essentiellement sur ordinateur ou sur console, les jeux sur téléphone portable intègrent moins facilement le chat et sont donc moins directement sujets à ce genre de problème.

    Accompagner son enfant

    Pour les parents qui ne sont pas eux-mêmes joueurs, il n’est pas évident de savoir comment se positionner pour accompagner au mieux son enfant. C’est pourtant souvent par eux, via le portable ou la tablette, que l’enfant entre pour la première fois en contact avec les jeux vidéo. Comme le rappelle Olivier Gérard, les parents ont tendance à moins investir le lien autour du jeu vidéo à mesure que leur enfant grandit, notamment vers la fin du primaire, lorsqu’il acquiert son premier portable ou ordinateur personnel. « C’est pourtant à cet âge qu’on observe une bascule dans les usages avec la pratique des jeux en ligne, plus chronophages, l’attirance pour les jeux plus violents et les micro-transactions en ligne », analyse-t-il.

    Les outils pour accompagner son enfant sont nombreux. « Il n’y a pas de réponse universelle, mais le premier conseil est de s’efforcer de comprendre ce à quoi joue son enfant et, pourquoi pas, de jouer avec lui pour mieux adapter les règles à instaurer », assure Vanessa Chicout, qui rappelle par ailleurs qu’il est possible de jouer en local – c’est-à-dire sans se confronter à des personnes inconnues – et d’activer le contrôle parental. « Sur Xbox, PlayStation, Nintendo, et certaines plateformes, il est possible de créer un compte pour enfant via lequel on peut paramétrer des restrictions d’âge et contrôler le temps de jeu », abonde Cookie Kalkair qui conseille également de couper les communications avec l’extérieur, via le chat ou le clavier, pour les moins de 13 ans.

    Un autre moyen efficace de limiter les risques est de respecter le système de classification par âge PEGI. Les pictogrammes affichés sur les plateformes ou les jaquettes des jeux – correspondant à 5 tranches d’âge entre 3 et 18 ans – donnent une indication du contenu du jeu en fonction de plusieurs critères : degré de violence, utilisation de langage grossier, activité sexuelle, etc. Pourtant, 35 % des parents déclarent ne pas y être attentifs lors de l’achat d’un jeu.

    Des efforts de modération ?

    Du côté des éditeurs, développeurs et hébergeurs de jeu, des efforts sont également à noter. Même si, comme le relève Cookie Kalkair, cela résulte plus « d’une bonne entente » entre acteurs de l’industrie que d’une réglementation en bonne et due forme. La « Fair play alliance » réunit ainsi une coalition des professionnels de l’industrie des jeux vidéo soucieux de partager des bonnes pratiques afin de « débarrasser les jeux du harcèlement, de la discrimination et des abus ».

    « Les éditeurs et les plateformes ont modifié leurs conditions générales d’utilisation pour étoffer la partie sensibilisation sur l’interdiction des propos haineux, assure Maria Berrada. Il y a aujourd’hui une obligation de signalement : tout utilisateur doit pouvoir signaler aisément un contenu inapproprié. » Charge ensuite à l’éditeur de déterminer la sévérité de la sanction à appliquer au joueur problématique : bannissement temporaire, définitive du chat ou du jeu, etc.

    Un joueur confronté à une situation de cyberharcèlement peut également porter plainte. Entre la loi sur la diffamation et l’injure, la loi sur la cyberhaine, celle sur le harcèlement en ligne, et maintenant le Digital Services Act au niveau européen, « la France dispose d’un arsenal juridique qui fait que les éditeurs sont plutôt bons élèves », analyse Maria Berrada. Mais l’avocate nuance : « Entre le moment de la réclamation et celui de la réponse judiciaire, quelques années peuvent s’écouler alors que le mal est déjà fait. Quand un jeune reçoit des insultes tous les jours, il n’attend pas trois ans avant de craquer. »

    Quant à la modération des contenus du chat, Vanessa Chicout regrette qu’elle soit trop souvent à la charge des joueurs, faisant peser sur eux « une charge mentale énorme ». Les derniers progrès de l’intelligence artificielle pourraient-ils pallier au déficit de modération ? Cookie Kalkair voit en tout cas d’un bon œil l’automatisation de la détection des joueurs identifiés comme des tricheurs ou de certains mots clefs dans le chat.

    En novembre, Fortnite a par exemple introduit un outil de « voice reporting » permettant d’effectuer un enregistrement audio les cinq minutes précédant un signalement pour violation des règles de la communauté, facilitant ainsi l’évidence de la preuve.

    Enfant bleu

    Pendant le confinement du printemps 2020, Fortnite a accueilli un avatar nommé Enfant bleu, créé par une association éponyme de lutte contre les maltraitances faites aux enfants. Derrière ce personnage à l’allure d’ange se relayaient des bénévoles, en lien avec des policiers spécialisés dans la détection des violences, dans le but de recueillir la parole d’enfants qui, privés d’école, risquaient d’être enfermés toute la journée avec leur agresseur. En un mois, 1200 joueurs se sont confiés sur les violences intrafamiliales ou le harcèlement scolaire qu’ils subissaient. Ce système d’alerte interne à un jeu vidéo n’a pour l’heure pas été généralisé.

  • « La santé mentale est une question qui nous touche tous »

    « La santé mentale est une question qui nous touche tous »

    Qu’entend-on exactement par santé mentale ?

    Stéphane Mouchabac : C’est un déterminant majeur de la santé. Selon la définition de l’OMS, la bonne santé mentale est un « état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté ». Il faut cependant avoir à l’esprit que la bonne santé mentale va au-delà de la simple absence de troubles mentaux. Elle représente aussi un état optimal de fonctionnement émotionnel, psychologique et social, caractérisé par la capacité à gérer efficacement le stress, à maintenir des relations positives, à prendre des décisions éclairées, à développer des compétences pour résoudre les problèmes et à s’adapter aux changements de la vie. De nombreux facteurs déterminent la santé mentale : ils incluent des aspects socio-économiques, biologiques, environnementaux et notamment les conditions de travail. Cependant, il est possible d’adopter des stratégies et des interventions très variées, économiquement efficaces, pour promouvoir, protéger et rétablir la santé mentale. L’exemple de la dépression est frappant : le handicap qu’elle génère est le plus important parmi toutes les pathologies dans nos sociétés modernes. C’est-à-dire que le coût en années de vie perdues à cause du handicap est supérieur à celui des maladies cardiovasculaires, du diabète ou des cancers !

    Est-ce que les Français sont préoccupés par leur santé mentale ?

    Jean-Victor Blanc : La santé mentale est une question qui nous touche tous. Près de 3 Français sur 10 (29 %) nous confient avoir au moins une fois été atteints de troubles psychiques comme la dépression, les addictions, le burn-out l’anxiété ou les troubles bipolaires, ou encore par des idées suicidaires(1). Plus largement, 47 % de nos concitoyens déclarent avoir dans leur entourage proche (37 %) ou élargi (32 %) une personne ayant déjà été atteinte de troubles psychiques. Au total, plus d’un Français sur deux (53 %) est donc concerné par les troubles psychiques, directement ou par le biais d’un proche.

    Stéphane Mouchabac : Nous pensons que nous sommes préoccupés par nos états mentaux depuis toujours. Mais dans de nombreux cas, les maladies psychiques touchant la santé mentale sont perçues de manière négative, et les individus concernés se longtemps retenus d’en parler. Aujourd’hui, on encourage les personnes à en parler, à consulter, surtout les jeunes.

    Y a-t-il eu une évolution ces dernières années ?

    JVB : Les prises de parole de personnalités publiques et les œuvres culturelles sont indispensables pour sortir des tabous qui entourent encore la santé mentale. C’est quelque chose qui n’existait pas il y a 20 ans, une révolution qui vient de commencer. Lorsqu’une personnalité atteinte de troubles psychiques s’exprime à ce sujet et explique son parcours de rétablissement, c’est une puissante source d’espoir pour toutes les personnes concernées. En prime time sur TF1 en janvier 2022, Stromae n’avait pas hésité à chanter face caméra son titre « L’Enfer », révélant ses idées suicidaires à des millions de téléspectateurs. Cet évènement et le succès du titre ont marqué les Français. Le chanteur est en effet cité en tête des personnalités qui ont le plus contribué à comprendre les problèmes de santé mentale. Malgré cela, la santé mentale est encore un sujet tabou pour 70 % des Français et seulement 36 % d’entre eux osent partager leurs préoccupations concernant leur santé mentale avec leurs proches.

    La santé mentale est devenue un enjeu de société ?

    SM : Cela l’a toujours été ! Sauf que cet aspect prioritaire n’est peut-être pas accepté par tous. C’est une composante essentielle de la santé globale et l’OMS dit bien « qu’il n’y a pas de santé sans santé mentale ». C’est aussi un indicateur de l’état de nos sociétés !

    JVB : Aujourd’hui, ce qui est encourageant c’est qu’on n’a jamais autant parlé de la santé mentale que dans notre société et c’est vrai qu’il y a un vrai facteur générationnel autour des moins de 30, 35 ou 40 ans, qui parlent beaucoup plus librement du sujet. Finalement, la santé mentale devient un enjeu de société comme peuvent l’être l’écologie ou les questions de genre, de féminisme. On voit que ça concerne beaucoup de monde et que beaucoup de monde a quelque chose à dire sur le sujet. La conséquence de tout cela est qu’aujourd’hui, 88 % des Français estiment ainsi que la santé mentale n’est pas moins importante que la santé physique, 86 % jugent que la dépression est une maladie et 73 % que les problèmes de santé mentale ne sont pas une manière d’attirer l’attention, mais de véritables troubles.

    Comment les outils numériques peuvent être utilisés au service de la santé mentale ?

    SM : Les nouvelles technologies s’insèrent dans ce que nous appelons la e-santé. La e-santé englobe toutes les activités liées à la santé qui reposent sur les technologies de l’information et de la communication. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la e-santé est définie comme l’ensemble des « services numériques dédiés au bien-être individuel ». Nous voyons qu’il existe plusieurs niveaux d’utilisation. Pour augmenter l’accessibilité aux soins, en cas de déficit de praticiens ou d’accès difficile, les modèles de téléconsultation sont très pertinents. Mais ce qui est porteur d’espoir repose surtout sur l’intégration de l’IA dans nos pratiques.

    Les possibilités d’application de l’intelligence artificielle en psychiatrie incluent :

    • L’exploration de vastes bases de données pour dégager de nouvelles orientations de recherche clinique ou thérapeutique. L’analyse prédictive à partir de données diversifiées : passage à un état pathologique, tentatives de suicide, réponses au traitement, rechutes précoces.
    • L’aide au diagnostic : utilisation de l’IA pour analyser des biomarqueurs avec une spécificité accrue, permettant un affinement de la sémiologie différentielle, et l’identification des sujets à risque pour des interventions précoces.
    • Les agents conversationnels : analyse des symptômes et des émotions, ainsi que la fourniture d’une assistance thérapeutique.
    • Les traitements personnalisés : intégration des données individuelles pour proposer des options thérapeutiques plus adaptées. Un grand nombre de ces technologies sont innovantes et induisent des changements significatifs.

    (1) enquête Culture Pop & Psy réalisée en partenariat avec Doctolib et Odoxa

  • Les « bébé-signes », nouveau langage des parents ?

    Les « bébé-signes », nouveau langage des parents ?

    En promenade dans sa poussette, le petit Hugo âgé de 14 mois a les yeux grands ouverts. À cet âge, tout est découverte, tout est émerveillement. Soudain, le jeune garçon pousse un petit cri, lève le bras les yeux rivés vers le ciel et tape son index contre son pouce à plusieurs reprises. « Il nous dit qu’il a vu un oiseau, explique son père. C’est sa passion en ce moment. » Comme de nombreux parents aujourd’hui, Thibaut et Suzanne ont décidé lorsque leur fils a atteint l’âge de 6 mois de se servir de la langue des signes française afin de mieux communiquer avec lui. Si à première vue cela peut sembler bizarre, cette méthode s’est révélée être un outil précieux permettant aux jeunes enfants de se faire comprendre des adultes, avant même de savoir parler.

    Des bébés plus calmes et moins frustrés

    Tout commence aux États-Unis, dans les années 1980. « En France, il faudra attendre le début des années 2000 pour que cette pratique arrive. Vers 2006, plus exactement », rappelle Isabelle Cottenceau, fondatrice de l’organisme Éveil et Signes et autrice de plusieurs livres sur le sujet. Tout serait parti d’une observation : « Joseph Garcia, interprète en langue des signes américaine, a remarqué que les bébés de ses amis sourds n’avaient pas du tout le même comportement et commençaient à communiquer plus tôt que les autres. Ils pleuraient moins, ils étaient également plus autonomes. Vers l’âge de 14-15 mois, ils les sentaient plus calmes, plus paisibles, moins frustrés. Il s’est rendu compte que c’était lié à leur accès facilité à la communication. Ils arrivaient à exprimer leurs besoins plus facilement grâce aux signes. »

    L’interprète décide d’approfondir ses recherches, en fait le sujet de sa thèse, avant de mettre au point la méthode « Sign with your baby » (communiquez en signes avec votre bébé) et de publier un livre, qui devient vite un best-seller. Depuis, la littérature pédiatrique ne manque pas de vanter les mérites de cette pratique, qui permettrait aux bébés de parler plus tôt, d’avoir un vocabulaire plus riche et qui augmenterait même leur quotient intellectuel. Il n’en faut pas plus pour convaincre les parents américains : en 2016, l’entreprise de formation Baby Sign Language indique qu’ils sont un tiers à l’utiliser.

    Expression des besoins

    Si Hugo ne parle pas encore, ses parents confirment les bénéfices des signes : très vite, le bambin est capable d’exprimer des besoins primaires, plutôt que de seulement pleurer. « Il va pouvoir nous dire quand il veut manger, quand il faut changer la couche, quand il a mal quelque part… Je pense qu’il aurait été plus anxieux ou frustré de ne pas pouvoir mieux communiquer avec nous, comme on le fait actuellement », confirme son père.

    Pour Isabelle Cottenceau, ces « bébé-signes » incitent aussi les parents à se concentrer sur leur enfant. « Il y a trop de situations où on parle à un enfant tout en faisant autre chose en même temps, lance-t-elle. Avec les signes, on ne peut pas tricher. On est obligé de se mettre face à l’enfant, de se mettre à sa hauteur, de parler doucement, lentement, sans se précipiter et en utilisant les mots justes. Ce comportement crée forcément un lien de confiance, une complicité. »

    Un signe pour une idée

    Attention, signer avec son bébé ne veut pas dire lui apprendre la langue des signes. C’est pourquoi Isabelle Cottenceau parle de « bébé-signes » ou de « signes associés à la parole ». Elle précise : « Je ne vais utiliser que du vocabulaire simple, autrement dit des signes isolés. Je ne vais pas utiliser la syntaxe ou la grammaire de la langue des signes française (LSF), parce qu’elle est complexe et elle a ses propres spécificités. Là, nous avons affaire à des enfants entendants. » L’autrice recommande donc de signer au moment où la phrase est prononcée. « Par exemple, si je dis “je vais te donner ton doudou”, je vais signer “doudou”. Je donne à l’enfant un repère visuel, une image et si un jour, il a besoin à son tour de son doudou, il sait que ce signe le désigne. Je saurai ainsi de quoi il parle. »

    Mais comment expliquer que les bébés parviennent à signer avant même de savoir parler ? C’est simple : l’appareil phonatoire n’est mature qu’à partir de 13 mois. Avant cela, l’enfant est en incapacité totale de parler. À partir de 13 mois, l’apprentissage du langage s’opère progressivement mais reste long et fastidieux. « Alors qu’il est très vite et très tôt dans une gestuelle, reprend Isabelle Cottenceau. Il va très vite savoir dire au revoir de la main, applaudir, faire un petit chut ou encore envoyer un baiser. »

    Pour ce qui est du nombre de signes, chaque enfant est différent. Certains vont très peu signer, voire pas du tout, là où d’autres vont réaliser vingt signes et en comprendre beaucoup plus. « Il n’y a pas de règles universelles », confirme l’auteure. « Les signes que Hugo exécute rapidement représentent ce dont il est fan : en ce moment, ce sont les oiseaux et les chiens, sourit son père. Dès qu’il y a un intérêt, l’apprentissage et la mémoire sont plus efficaces. » Et ça, ça vaut pour n’importe quel enfant.

    Conseil lecture :

    Tout savoir sur les signes avec bébé d’Isabelle Cottenceau (Hachette, 2021).

  • Cyberharcèlement : vers quelles structures se tourner ?

    Cyberharcèlement : vers quelles structures se tourner ?

    Depuis la rentrée scolaire 2023, le programme pHARe, qui lutte contre le harcèlement à l’école, a été étendu à tous les lycées. Le tabou du harcèlement et de son prolongement cyber vacille et c’est tant mieux : il est urgent que tous les acteurs impliqués dans l’éducation se saisissent du problème. Quelques chiffres permettent de comprendre l’ampleur du phénomène. 20 % des enfants et adolescents de 8 à 18 ans déclarent avoir été confrontés à une situation de cyberharcèlement(1). Un chiffre qui grimpe à 60 % pour les 18-25 ans.(2)

    Le cyberharcèlement, c’est quoi ?

    Défini par le Ministère de l’Éducation nationale comme « un acte agressif, intentionnel perpétré par un individu ou un groupe d’individus au moyen de formes de communication électroniques, de façon répétée à l’encontre d’une victime qui ne peut facilement se défendre seule », le cyberharcèlement n’est pas sans conséquence sur la santé mentale des victimes. 69 % d’entre elles déclarent ainsi avoir été sujettes à des insomnies, des troubles de l’appétit et du désespoir, et 49 % disent avoir déjà pensé au suicide.

    Messageries instantanées, jeux en ligne, réseaux sociaux… les canaux d’échanges de contenus harcelants sont aussi nombreux que la forme que ces derniers peuvent prendre. L’association e-Enfance en a recensé sept, parmi lesquels la diffusion de rumeurs, la publication de photos ou vidéos intimes, embarrassantes ou humiliantes pour la victime, ou encore la création d’un sujet de discussion sur un réseau social à l’encontre d’une personne. Ces pratiques constituent un délit dont l’auteur, s’il est majeur, s’expose à des peines de deux à trois ans d’emprisonnement en fonction de l’âge de la victime.

    Ne pas hésiter à bloquer ou signaler les comptes problématiques

    Face à ces pratiques, bloquer et signaler les comptes de harceleurs est possible, voire fortement recommandé. Cela peut s’effectuer via PHAROS, une plateforme dédiée mise en place par le ministère de l’Intérieur, pour supprimer les comptes et contenus problématiques. Le site cybermalveillance.gouv.fr incite également à conserver les preuves liées au cyberharcèlement – en réalisant une capture d’écran –, à porter plainte et à signaler les contenus ou comportements illicites auprès des plateformes sur lesquelles ils sont présents afin de les faire supprimer. « Il faut responsabiliser les enfants sur le fonctionnement de l’écosystème numérique : si nous ne signalons pas à Facebook, TikTok ou Snapchat les contenus choquants et violents, ces plateformes ne prendront pas l’initiative de s’améliorer », conclut Yasmine Buono, fondatrice de l’association de lutte contre le harcèlement scolaire Net Respect…

    Cyberharcèlement : vers quelles structures se tourner ?

     

    Ces associations qui luttent contre la cyberviolence…

    Des associations et plateformes existent et disposent aussi de cellules d’écoute et de conseils aidant les victimes à sortir de leur isolement. « Il faut que les parents soient capables de dire à leur enfant que s’il est témoin ou victime de quelque chose mais qu’il ne souhaite pas leur en parler parce qu’il trouve cela gênant, il peut installer une application comme le 3018, où il pourra discuter avec des personnes formées pour répondre à ses questions », insiste la porte-parole d’e-Enfance, qui indique que le nombre d’appels reçus par le 3018 a doublé entre 2022 et 2023.

    Mis en place l’association e-Enfance en 2022, le 3018 est un numéro national, gratuit et confidentiel, pour les jeunes victimes de violences numériques et leurs parents. Accessibles par téléphone 7 jours sur 7 jusqu’à 23 heures, via l’application ou via un tchat en direct, les 18 écoutants du 3018 ont reçu 21 269 entre janvier et août 2023, soit 38 % de plus que sur la même période en 2022. Déployé dans le cadre du programme européen Safer Internet, le 3018 a la particularité d’entretenir des partenariats avec 17 plateformes et réseaux sociaux, ce qui lui permet de signaler de façon prioritaire les contenus et comptes préjudiciables et d’obtenir leur suppression en quelques heures.

    … et contre le cybersexisme

    Liker, partager, commenter… Internet facilite l’amplification de la diffusion de contenus violents et participe ainsi à brouiller la frontière entre ce qui relève ou non du harcèlement. Comme le souligne Yasmine Buono, « la mécanique du cyberharcèlement est complexe » : « On sait qu’en moyenne il y a un harcelé pour trois harceleurs plus tous les témoins qui relaient l’information ; on ne doit pas ignorer que son enfant peut être harcelé et devenir lui-même un cyber harceleur par vengeance ou effet de groupe. »

    D’après une enquête menée en 2013 par le ministère de l’Education nationale, les filles sont plus touchées que les garçons par les cyberviolences (21 % contre 15 %). Le centre Hubertine Auclert a mis en évidence « les rouages sexistes » de ces cyberviolences. Selon une de ses études publiée en 2016, les filles sont ainsi plus exposées que les garçons aux moqueries et insultes en ligne sur leur apparence physique (20 % contre 13 %) ou à la réception de messages à caractère sexuel alors qu’elles n’en n’ont pas envie (16 % contre 10 %).

    Né en 2020 d’abord sous forme d’un hashtag lancé sur les réseaux sociaux, Stop Fisha est une association féministe de lutte contre le cybersexisme et les cyberviolences sexistes et sexuelles. Se déroulant sur des groupes dits « fisha » (verlan d’afficher), cette pratique consiste à diffuser des contenus à caractère sexuel de jeunes femmes, sans leur consentement, assortis d’informations personnelles sur les victimes (nom, lieu de résidence, établissement scolaire, etc.) ainsi que de menaces et de harcèlement lorsque ces dernières demandent leur suppression. Les bénévoles de l’association Stop Fisha offrent un accompagnement moral et juridique aux victimes de cyberviolences sexistes et sexuelles et à leurs proches et peuvent également signaler les contenus auprès de PHAROS ou des réseaux sociaux.

    Selon la spécialiste de l’éducation numérique, ouvrir le dialogue permet donc de responsabiliser les plus jeunes à leurs usages numériques en leur faisant prendre conscience des impacts qu’une photo, un message ou un commentaire postés en ligne peuvent avoir sur leur vie mais aussi celle des autres.

    La clef : ouvrir le dialogue avec son enfant

    En tant que parent, comment accompagner au mieux son enfant pour l’aider à se prémunir de ces violences ? « Le mieux est d’expliquer à son enfant les choses telles qu’elles sont, résume Yasmine Buono. Il faut pouvoir lui dire : je ne peux pas surveiller tout ce que tu fais en ligne, je sais que tu vas rencontrer des contenus inappropriés et des situations de violence et le seul moyen que j’ai de te protéger c’est de t’inciter à en parler, à moi, à d’autres référents adultes ou bien à tes amis. »

    (1) Audirep/ Association e-Enfance, 2021

    (2) e-Enfance, 2022

  • Le numérique pour les enfants : conseils aux parents

    Le numérique pour les enfants : conseils aux parents

    Marie Danet est psychologue clinicienne, docteure en psychologie et maîtresse de conférences à l’université de Lille.

    Quelles sont les inquiétudes qu’expriment les parents ?

    Marie Danet : Les parents dont les enfants sont préadolescents craignent avant tout que leur progéniture passe trop de temps devant les écrans. À l’adolescence, cette problématique se double de celle de la gestion du temps de sommeil. Les parents expriment également une inquiétude liée à de possibles mauvaises rencontres en ligne : images à caractère pornographique, cyberharceleurs, etc. Les préoccupations concernant l’impact du temps passé devant les écrans sur la scolarité sont présentes mais moins fréquentes. Toutes ces craintes ont émergé à mesure que les écrans se sont multipliés dans la maison et que leurs usages, notamment avec les jeux vidéo, sont devenus plus solitaires.

    Comment interpréter la diminution de l’âge moyen pour le premier smartphone (9 ans et 9 mois) ?

    M. D. : Cela permet aux parents de rester en contact avec leur enfant lorsqu’il commence à faire des trajets seul. Les nouvelles technologies permettent ces contacts instantanés et les parents utilisent ce potentiel d’immédiateté. Peut-être que leurs inquiétudes sont un peu plus grandes qu’il y a quelques décennies mais ce n’est pas lié aux smartphones. J’y vois plutôt une continuité avec le phénomène des parents hélicoptères, qui veulent contrôler tout ce que fait leur enfant lorsqu’il est petit, et du fait que nous avons accès en permanence à une information saturée de faits divers.

    Y a-t-il une forme de pression sociale qui s’exerce sur les parents ?

    M. D. : M. D. : D’un côté la tolérance aux enfants dans l’espace public diminue : il faut qu’ils soient sages et qu’ils n’utilisent pas d’écrans. Dans le train, par exemple, si je joue avec mon enfant et que nous faisons du bruit, les gens me regardent, agacés, mais si je lui donne un écran on me regarde aussi. D’un autre côté, la pression sociale est présente sur les réseaux sociaux où les parents se mettent en scène en faisant des choses supposément incroyables avec leurs enfants. Pour certains, l’enjeu devient alors d’apparaître comme un super parent, capable de donner le meilleur pour son enfant. Enfin, le discours de l’institution scolaire est paradoxal car l’école passe son temps à alerter sur les outils numériques et demande en même temps aux élèves de les utiliser pour leurs devoirs. En fait, ce sont les aspects récréatifs des écrans qui sont incriminés, les aspects jugés sérieux, eux, sont tolérés.

    Le numérique pour les enfants : conseils aux parents

     

    Quelle posture devraient adopter les parents face aux pratiques numériques de leur enfant ?

    M. D. : Le plus important est de communiquer avec lui. Comme on lui apprend à traverser la route, il faut lui apprendre à utiliser les outils numériques. Lorsque les parents mettent en place un cadre trop restrictif, l’enfant risque de ne pas leur parler s’il se trouve exposé à des contenus inappropriés ou violents. Même si un enfant n’a pas de smartphone, ce n’est pas forcément le cas de ses copains…Et puis l’âge des premières expériences en ligne est aussi celui où l’on ne se rend pas compte des conséquences de ce que l’on poste, diffuse ou commente. Charge aux parents d’avoir un regard sur ces contenus, en accord avec l’enfant, pour le responsabiliser, lui expliquer que certains comportements relèvent du harcèlement ou qu’une fois publiée, il est très difficile d’effacer toutes traces d’une photo.

    Quels conseils leur donneriez-vous ?

    M. D. : Une bonne stratégie peut être d’équiper l’enfant d’un téléphone non connecté autour de 12-13 ans, en laissant passer la première année du collège, même si une forme de pression entre collégiens peut s’exercer. L’idée n’est pas de les mettre en situation d’exclusion par rapport à leur groupe d’amis. Ensuite, lorsqu’ils acquièrent un smartphone, le mieux est de discuter avec eux sur les usages qu’ils comptent en faire pour définir un cadre de confiance, instaurer des moments avec téléphone et des moments sans. Pourquoi pas utiliser des outils de contrôles parentaux mais ils sont limités et il existe de nombreux moyens de les contourner. Il est surtout essentiel que les parents soient exemplaires et ne restent pas eux-mêmes collés à leurs écrans.

    Témoignages de parents

    François – 45 ans – professeur d’arts plastiques et d’audiovisuel – Douarnenez (29)

    2 enfants : Louis, 15 ans, et Gabin, 11 ans

    « Jusqu’à son entrée en seconde, Louis n’était pas très demandeur d’un smartphone. Il communiquait avec ses copains via l’application Discord installée sur le PC familial. Il en a fait la demande à la rentrée car tous ses copains en ont un. Comme il est vite tombé dans une boulimie de réseaux sociaux, on lui a dit de faire attention à ses données mais lui nous répondait : « Tant mieux si je suis traqué, les algorithmes vont me proposer du contenu adapté à mes goûts ». Je pense quand même qu’il a déjà un peu de recul sur son smartphone car il ne voit pas l’intérêt de l’emmener au lycée puisqu’il y retrouve ses copains. Pour définir des règles d’utilisation, nous avons décidé avec lui d’observer ses activités via une application de contrôle parental. Avec ma femme, nous avons culpabilisé d’utiliser cet outil… Je ne trouve pas très glorieux d’avoir accès à ces informations. Mais, en même temps, quand on a vu qu’un jour il avait passé six heures sur YouTube on s’est dit qu’il fallait agir. Depuis, nous avons défini un temps limite et supprimé Instagram de son smartphone car il passait beaucoup de temps à papillonner. »

    Nathalie – 40 ans – architecte d’intérieur – Tel Aviv

    3 enfants : Raph, 12 ans, Noam, 8 ans et Ellie, 7 ans

    « En Israël, les enfants ont des téléphones plus tôt qu’en France car ils sont souvent autonomes dans leurs trajets dès le début de l’école primaire. Mes deux aînés ont eu leur premier smartphone en CE2, pour assurer leur indépendance et ma tranquillité d’esprit. J’essaie de leur montrer que je leur fais confiance, que ce n’est pas parce que le monde est horrible que je vais faire comme mes copines qui fliquent leurs enfants en les géolocalisant sans qu’ils le sachent. En accord avec eux, nous avons donc installé un outil de contrôle parental. Mais mon rôle c’est aussi de rester méfiante. Ils sont encore innocents et n’ont pas la faculté de repérer le danger comme moi. Deux à trois fois par semaine, je m’assure donc qu’ils n’échangent pas de messages avec des numéros que je ne connais pas parce que ça me fait peur. Il y a un mois, mon cadet a envoyé un message WhatsApp à un youtubeur qu’il adore en l’invitant à se rendre dans notre ville. Comme cette personne fait partie de son quotidien, mon fils ne s’est pas dit que le numéro de téléphone pouvait être celui d’un inconnu… Il aurait été capable de lui donner notre adresse ! J’ai effacé le message et le numéro mais, comme je ne peux pas lui expliquer que j’ai fouillé dans son portable, je lui en ai parlé de façon détournée, en disant qu’on ne sait jamais qui se cache derrière une photo de profil ou un numéro trouvé en ligne. »

    Julie – 43 ans – restauratrice de mobilier d’art – Orgeval (78)

    2 enfants : Maud, 15 ans, et Élodie, 11 ans

    « La façon dont moi et mon mari utilisons nos écrans déteint sur nos enfants. Comme nous n’allons pas sur les réseaux sociaux, nos filles n’y vont pas non plus. Notre crédo ce n’est pas d’interdire mais de mettre des règles. Je me souviens d’amis à moi à qui on avait interdit des choses, la télévision par exemple, et qui sont entrés dans une logique de surcompensation par la suite. On a acheté un smartphone à nos enfants quand elles ont commencé à faire des trajets seules entre l’école et la maison : en sixième pour Maud et en CE2 pour Élodie. La plus grande a aussi un ordinateur et la plus petite une tablette. Elles s’en servent pour communiquer avec leurs amis, faire des recherches ou jouer à des jeux en ligne avec des gens qu’elles connaissent. Chez nous, le repas du soir est sacré : on discute et on ne touche pas à nos portables. À certaines occasions on a pu aborder la question du cyberharcèlement ou des bons comportements à adopter dans la société numérique. En revanche, c’est plus difficile de parler de pornographie, elles n’aiment pas aborder ce sujet avec nous. On sait pourtant qu’au collège tous les smartphones ne sont pas équipés d’un contrôle parental et donc que nos filles peuvent être confrontées à ce genre d’images. »

    Julien – 43 ans – patron d’un studio de jeu vidéo – Lyon (69)

    Un enfant : Jules, 18 ans

    « Le sujet avec Jules a vraiment été les jeux vidéo. Dès ses trois ans, je lui ai proposé des applications éducatives car je considère que cela peut être un super vecteur d’apprentissage : il a appris le solfège en trois jours grâce à une app ! Vers ses huit ans, il a eu une tablette et s’est mis à jouer à des jeux vidéo comme Minecraft. J’avais fixé une limite de temps à 25 minutes par jour mais ça a donné lieu à beaucoup de discussions et de filouteries de sa part. Ce n’était vraiment pas évident de poser un cadre qui tienne la route. D’autant plus que certains jeux sont programmés pour créer des mécanismes d’addiction qui génèrent de la FOMO (fear of missing out, qui désigne la peur de rater un événement) chez les joueurs. Mais le vrai problème est apparu quand Jules est entré en 5e et qu’il a eu son premier ordinateur personnel. Ce n’était pas indispensable mais c’était plus simple pour faire ses devoirs. Pour garder le contrôle, j’ai passé un deal avec lui et installé un tracker sur son PC pour connaître le temps qu’il y passait. Quand j’ai commencé à trouver louche l’écart entre ce que le tracker mesurait et ce que je percevais, j’ai installé un deuxième tracker en secret. Je me suis rendu compte qu’il se levait à 6 heures du matin pour jouer à Fortnite puis effaçait ses plages de données. Il s’est retrouvé sans PC pendant plusieurs mois ! Mais, malgré cet épisode, nous partageons toujours un lien fort autour du jeu vidéo. Il y a quelque temps, il m’a invité à regarder le stream Twitch de la partie de Counter Strike qu’il disputait avec son équipe. Ça m’a rappelé les terrains de foot de son enfance, quand j’allais voir ses matchs le week-end. Comme lui, j’ai passé pas mal de temps à pratiquer le E-sport (qui consiste à s’entraîner aux jeux vidéo en vue de participer à des compétitions) dans ma jeunesse, donc je sais que cela ne l’isole pas du reste du monde. »

    Laure – 46 ans – historienne de l’art – Liège (Belgique)

    2 enfants : Elise, 11 ans et demi, Lucie, 8 ans

    « Elle nous a fait du chantage en nous disant qu’elle était la seule de sa classe à ne pas avoir de smartphone, que cela l’empêchait d’être au courant des conversations qui se poursuivaient après l’école sur les différents groupes Whatsapp. On a tenu face à cette pression jusqu’à ses 11 ans, juste avant qu’elle entre au collège. Au début, on a limité son temps d’utilisation à une heure par jour mais elle réclamait plus. Comme elle a bien réussi son certificat d’études de base (examen permettant d’accéder au secondaire en Belgique), on a augmenté ce temps à 3 heures et on l’a autorisée à installer TikTok. Deux ou trois fois par mois, je m’assois avec elle et je m’intéresse à son fil TikTok. Elle regarde surtout des vidéos de cuisine ou de maquillage. J’essaie de ne pas dire que ces contenus me semblent débiles pour qu’elle se sente en confiance et me parle si un jour elle rencontre un problème ou se sent en danger. Le fait de parler avec elle des vidéos de beauté m’autorise à lui faire remarquer que certaines influenceuses utilisent des filtres qui déforment la réalité. Elle est réceptive à ces échanges, ça lui permet de prendre du recul sur ce qu’elle voit. »

  • Parents, attention au sharenting !

    Parents, attention au sharenting !

    Connaissez-vous le sharenting ? Issue de la contraction des mots anglais share et parenting, cette pratique désigne la publication par des parents de photos ou de vidéos de leurs enfants sur les réseaux sociaux. Apparu pour la première fois en 2012 sous la plume du journaliste américain Steven Leckart, le phénomène est loin d’être une mode. L’étude « Parents influenceurs », publiée en 2023 et commandée par l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (OPEN), révèle ainsi que 53 % des parents français, particulièrement les jeunes parents, ont déjà partagé du contenu sur leur(s) enfant(s) sur les réseaux sociaux, dont 43 % ont commencé dès la naissance de ce(s) dernier(s).

    1300 photos

    En 2018, une étude menée par une agence publique britannique estimait qu’un enfant apparaît en moyenne sur 1 300 photographies publiées en ligne avant l’âge de 13 ans.

    « Le sharenting est en nette hausse depuis la pandémie de Covid-19, en 2020, lorsque le besoin de rester en lien avec ses proches a poussé tout le monde, adultes comme enfants, à être très connectés », observe Socheata Sim, responsable de la mission sociale France de Caméléon, une association luttant contre les violences sexuelles faites aux enfants. Et la militante d’alerter : « Lorsqu’on publie les photos d’un enfant, il faut avoir en tête qu’elles pourront le suivre toute sa vie et tomber entre les mains de camarades harceleurs au collège ou de pédocriminels. »

    Parents, attention au sharenting !

     

    Un risque d’exposition aux cyberagressions

    L’année dernière, Caméléon a mené une campagne de sensibilisation alertant sur les dangers liés au sharenting, en particulier sur le risque que les images tombent entre les mains de cyberprédateurs. D’après une ONG américaine, 50 % des photos publiées sur les forums pédopornographiques proviennent en effet de clichés pris par les parents puis partagés sur les réseaux sociaux. Ce qui peut avoir des conséquences dramatiques. Grâce aux données glanées, les quelque 750 000 prédateurs sexuels qui sévissent en ligne disposent d’informations qu’ils peuvent ensuite utiliser pour entrer en contact physiquement avec leurs victimes ou pour se lier d’amitié avec leurs parents.

    Quelques gestes simples permettent de limiter les risques de cyberagressions: faire attention aux arrières plans des photos trop facilement identifiables, éviter les tags ou de divulguer des informations personnelles concernant son enfant. Les associations de protection de l’enfance incitent également à en parler à son entourage. « Les parents ont beau être sensibilisés et veiller à ne pas partager publiquement des photos ou des informations permettant d’identifier leurs enfants, ce n’est peut-être pas le cas de leurs proches, rappelle Socheata Sim. Et dans ce cas, les photos ou vidéos peuvent vite sortir du cercle de confiance familial. »

    Le consentement de l’enfant en question

    Le sharenting pose aussi la question du consentement de l’enfant. La psychologue Aline Nativel Id Hammou rappelle que « la notion de consentement intervient autour de six ans, lorsqu’un enfant est capable de verbaliser un refus à ses parents s’il n’a pas envie d’être pris en photo », puis « autour de ses dix ans », lorsqu’il acquiert la compréhension de ce qu’implique le fait d’avoir sa photo publiée sur un réseau social. Ainsi, même si les parents éprouvent le besoin de partager du contenu « par fierté pour leur progéniture », la non prise en compte du consentement de cette dernière peut provoquer un « impact psychologique ».

    Dans son cabinet de consultation, certains enfants lui déclarent ainsi subir une forme de pression, comme ce garçon de huit ans qui décrit devoir « prendre vingt fois la pose pour que papa et maman puissent faire la photo parfaite ». « Si cette non prise en compte du consentement devient récurrent, l’enfant peut avoir le ressenti de ne pas être considéré comme un être humain doté de volonté, d’être une sorte de poupée pour ses parents, poursuit la psychologue. À terme, cela peut ébranler la confiance de l’enfant en son parent. » Outre l’aspect psychologique, Socheata Sim estime que la publication de la photo d’un enfant sans son consentement « pose la question éthique de responsabilité des parents et du droit à l’image et à la vie privée des enfants ».

    Arthur Melon, délégué général du Conseil français des associations pour les droits de l’enfant (COFRADE), attire également l’attention sur l’absence de référence au consentement des enfants quant à la gestion de leur image dans le droit français: « Le droit actuel prévoit que le droit à l’image de l’enfant est géré par ses parents, mais on constate qu’ils n’utilisent pas toujours ce pouvoir à bon escient et considèrent qu’ils n’ont pas à demander l’avis de leur enfant avant de publier une photo de lui. »

    Un cadre juridique en évolution

    Depuis janvier 2023, une proposition de loi visant à garantir le respect du droit à l’image des enfants est en discussion [texte toujours en discussion à la parution de cet article]. Déposée par le député Bruno Studer, à l’origine d’une autre loi encadrant le travail des enfants influenceurs, elle prévoit notamment que les parents doivent veiller au respect de la vie privée de leur enfant ou qu’un tiers puisse saisir la justice si la diffusion de l’image d’un enfant par ses deux parents porte gravement atteinte à sa dignité ou à son intégrité morale.

    Le COFRADE, tout en saluant les avancées permises par ce texte, trouve néanmoins qu’il ne va pas assez loin. « La proposition d’aggravation de la sanction pénale en cas d’atteinte à la réputation de l’enfant n’a pas été retenue», regrette Arthur Melon. « La publication de certains contenus s’apparente à des violences éducatives, ce qui justifierait selon nous qu’une autorité, comme un juge aux affaires familiales ou la Cnil, soit saisie pour les retirer des plateformes », complète Socheata Sim.

  • Contrôle parental sur les écrans : parents vs ados

    Contrôle parental sur les écrans : parents vs ados

    Au premier confinement, Noam, 13 ans à l’époque, reçoit son premier téléphone portable. « Comme je n’avais pas grand-chose à faire, je passais mes journées à installer de nouveaux jeux et à regarder des vidéos sur YouTube », se souvient l’ado de 17 ans. Cathy, sa mère, constate des chiffres qui font froid dans le dos : son fils passait plus de six heures par jour sur son mobile. Un cadeau empoisonné ? « En tant qu’orthophoniste, je suis très sensibilisée à la nocivité de la consommation des écrans à outrance. On a vu très concrètement à quel point c’est addictif. » De quoi alerter les parents qui n’ont eu d’autre choix que de mettre en place des stratégies pour limiter l’utilisation d’écrans. « Au début, on l’a obligé à laisser son téléphone en bas quand il montait dans sa chambre. Mais finalement on n’arrivait pas à surveiller en permanence », souligne Cathy.

    Resserrer la vis

    Cathy et son mari ont installé une application de contrôle parental qui permet de paramétrer les comptes des enfants. Depuis, les règles sont strictes : deux heures d’écran par jour en semaine, deux heures trente le week-end et le téléphone en off de 21h jusqu’à 7h30. « Si nos enfants veulent télécharger une application, on reçoit un message pour donner notre accord », complète Cathy. « Ces règles m’embêtent un peu. Mes amis ont le droit de jouer sur leur téléphone plus longtemps », confie Joshua, 13 ans, le fils cadet de Cathy. Le petit malin profite de ses séjours chez ses grands-parents pour rattraper le temps perdu. « Là-bas, je joue quatre heures par jour alors qu’à la maison, c’est une heure maximum. » Quant à la Switch, confinée dans le salon, Cathy est intransigeante : une heure de jeu par jour uniquement le mercredi et le week-end, et seulement si les devoirs sont faits. « Ce n’est pas en libre-service », insiste-t-elle. De son côté, Noam, l’aîné, avoue avoir piqué plusieurs fois en cachette un téléphone familial inutilisé pour jouer.

    Depuis ses 17 ans, ses parents ont lâché du lest. « On a considéré que j’étais assez grand pour m’autogérer, mais je me suis vite rendu compte que je dépassais largement la limite de temps imposée avant. J’ai demandé à remettre le contrôle parental sur Instagram et j’ai supprimé TikTok, BeReel et tous les jeux », explique-t-il. Depuis, Noam le concède, il passe beaucoup plus de temps à l’extérieur, il a repris le piano et dessine énormément. « J’ai beaucoup plus d’inspiration et de créativité qu’avant. »

    Pas de 5G

    Dans la famille de Sandra et Régis, les règles sont plus sévères. Si leurs deux enfants ont eu droit à un téléphone dès la quatrième, le smartphone n’est autorisé qu’à partir du lycée. Mais sans 5G, et ce jusqu’au Bac. De sorte qu’ils aient « accès aux réseaux sociaux qu’à la maison ». Eux aussi ont installé un contrôle parental. Limite du temps d’écran ? Une heure trente par jour pour les jeux et les réseaux sociaux. « En revanche, on leur a laissé l’accès illimité aux applis d’informations comme celles du Monde ou de Courrier International », précise la mère. Mais elle le concède : les écrans sont une « lutte permanente ». « Même si on met des limites, il suffit qu’on tourne le dos pour qu’ils piquent notre tablette. Il a fallu mettre des codes sur nos portables, sur l’ordinateur de la maison et sur l’iPad. Mais les enfants réussissaient toujours à les retrouver. Ils se faisaient attraper et on changeait nos codes une nouvelle fois. »

    Des subterfuges, le plus jeune fils, Kim, 15 ans, en a plusieurs. « Parfois j’utilise la tablette pour faire mes devoirs dans ma chambre. Mes parents ne captent pas que j’oublie de le ramener dans le salon. J’en profite pour aller sur YouTube le soir avant de me coucher. » Timo, l’aîné de 20 ans, se remémore un épisode : « Une fois, ado, j’ai été privé de téléphone pendant un mois parce que j’en abusais avant de m’endormir. Même si j’étais en colère au début, j’ai compris qu’après ça, je passais encore plus de temps qu’avant à faire d’autres activités. Je dessinais, je faisais beaucoup de skate, je voyais très souvent des potes. » Pour les jeux vidéo, c’est une autre histoire. Si Sandra et Régis ont veillé à ce qu’aucune console ne passe jamais la porte de la chambre des enfants – installée dans le salon, elle n’est autorisée que le week-end –, ils n’ont pas la même vision des choses. Sandra tolère difficilement les jeux vidéo. Régis, en grand amateur, les perçoit comme un loisir. « Je joue avec mes garçons, mais avec des restrictions. Ça me permet de partager quelque chose avec eux tout en contrôlant leur consommation de jeux vidéo. »

    « Une manière de l’autonomiser »

    Chez Thierry et Sandrine, la télévision est passée à la trappe il y a plus de treize ans. Reste que leur fils, Gabriel, a commencé dès sept ans à consacrer de longs après-midi aux jeux vidéo. « S’il avait terminé ses devoirs, on lui autorisait à jouer avant le dîner. Le week-end, il n’y avait pas vraiment de règles fixes », reconnaît Thierry, qui estime aujourd’hui avoir été probablement « trop permissif ». Au début, le couple s’était juré de ne jamais laisser le PC familial le soir dans la chambre de leur fils. « On a fait l’erreur de le mettre au bout du couloir qui mène à sa chambre. On lui faisait confiance, mais on s’est vite rendu compte qu’il le récupérait pour jouer le soir dans sa chambre », raconte le père.

    Résultat ? Il a fallu trouver des cachettes : entre le matelas et le sommier du lit de la chambre d’amis ou entre les disques vinyle. Pourtant, Gabriel avouera plus tard qu’il finissait toujours par réussir sa chasse au trésor. « On a essayé plusieurs techniques, mais sans jamais vraiment réussir à aller jusqu’au bout. Au quotidien, c’est très compliqué et contraignant de surveiller en permanence, cède Sandrine. Parfois, on se réunissait pour lui expliquer les dangers des écrans. Mais souvent, il recommençait. » Au fur et à mesure que Gabriel grandissait, ses parents lui ont laissé plus de libertés. « Aujourd’hui, à 17 ans, on estime qu’il est en âge de se gérer. C’est une manière de l’autonomiser », juge Thierry.

    Un pari réussi ? Quoi qu’il en soit, Gabriel l’avoue, il ne joue plus beaucoup aux jeux vidéo. « J’ai moins le temps, j’ai beaucoup de devoirs, je fais plus de sport qu’avant et je vois souvent mes potes. Et puis j’ai pris conscience que geeker, c’était du temps gaspillé et que ça ne m’instruisait pas. » Aujourd’hui, les parents voient des aspects positifs dans le laxisme de leur gestion des écrans. « Si on a été flexibles c’est aussi parce qu’il a toujours eu de bons résultats scolaires, que sa consommation d’écrans ne déteignait pas sur sa santé mentale et qu’il continuait à faire des activités extérieures, du sport ou écouter de la musique et voir ses amis. »

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  • Les bonnes nouvelles pour l’environnement de 2023

    Les bonnes nouvelles pour l’environnement de 2023

    C’est un come-back qui est passé sous les radars. Au printemps dernier, les bousiers faisaient leur grand retour dans le sud-ouest de la France. Ces scarabées ont été réintroduits en avril dans les Landes où ils avaient disparu dans les années 1960. Si le retour d’insectes peut sembler anecdotique, c’est une vraie bonne nouvelle car ces scarabées jouent un rôle clé dans la dispersion de la matière. Ils devraient permettre de restaurer une fonction vitale de l’écosystème et de participer au foisonnement de la vie sauvage dans la réserve de l’étang de Cousseau. L’initiative participe d’une politique de réensauvagement qui a fait ses preuves pour le maintien et la restauration des écosystèmes, mais aussi pour la sauvegarde des espèces.

    Le retour de la vie sauvage

    Le réensauvagement ainsi que des politiques publiques de conservation et de sauvegarde efficaces ont permis un vrai retour de la vie sauvage en Europe. Le lynx ibérique pourrait bien être le symbole ultime de cette tendance. Il y a une vingtaine d’années, cet animal était le félin le plus menacé du monde. Il n’en subsistait d’ailleurs qu’une centaine dans le sud de l’Espagne. Aujourd’hui, grâce à un programme d’élevage en captivité, il y en aurait près de 1700 ! De quoi espérer que bientôt l’espèce ne soit plus menacée. En France aussi, les espèces sauvages sont de retour dans nos territoires. À titre d’exemple, la population de vautour fauve a augmenté de 51 % depuis 2012, les effectifs des populations de bouquetins des Alpes multipliés par 60 en plus de quarante ans.

    Autre continent, autre bonne nouvelle, en Afrique, l’emblématique rhinocéros reprend du poil de la bête. Le nombre de pachydermes comptabilisés sur le continent africain en 2022 est en hausse de 5,2% par rapport à 2021 selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Si l’on élargit le spectre plus loin dans le monde, les raisons d’espérer sont là encore nombreuses. Quelques années après les mégafeux de 2019, la biodiversité se refait la cerise en Australie. Cette année, 26 espèces animales ont ainsi été rayées de la liste des espèces en voie d’extinction. C’est notamment le cas de la baleine à bosse.

    Océans toujours, en octobre dernier, une coalition de 45 pays (dont la France) s’est engagée à donner 12 milliards de dollars pour protéger les coraux. Objectif du projet Coral Reef Breakthrough : protéger les coraux du changement climatique, de la pollution de l’eau et de la surpêche et doubler les zones de récifs coralliens placées sous protection d’ici 2030.

    Vers la fin de la déforestation de l’Amazonie ?

    Quelques autres décisions et événements marquants devraient avoir à court terme un impact sur la biodiversité. Une des bonnes nouvelles de l’année nous vient du Brésil et de l’Amazonie. Après des années de déforestation sauvage, le poumon vert de la planète reprend des forces. D’après des données officielles publiées par le gouvernement brésilien, la déforestation avait chuté en août de 66 % par rapport à juillet 2022. Le président du pays assurait d’ailleurs vouloir tout mettre en œuvre pour éradiquer totalement la déforestation illégale d’ici 2030.

    Moins de pollution

    Enfin plus proche de chez nous au Pays-Bas. L’aéroport de Schiphol-Amsterdam, va interdire à l’horizon 2025-2026 les vols de nuit et les jets privés pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et les nuisances sonores. L’aéroport qui figure parmi les plus fréquentés d’Europe vise même une réduction de 10 % de ces vols à l’horizon novembre 2024. De quoi donner des idées à d’autres aéroports ? Et encourager les gens à privilégier le train ? Peut-être. L’équipe de France de football a décidé de tenter l’expérience. Killian Mbappé et ses partenaires devraient faire leur premier trajet en train sous le maillot bleu en mars 2024, à l’occasion d’un match amical prévu à Lyon.

  • Petite enfance : l’éducation par le jeu

    Petite enfance : l’éducation par le jeu

    « C’est vraiment la base du développement de l’enfant. » Pour Florence Dupont, directrice de crèche et éducatrice de jeune enfant (EJE) diplômée, le jeu est central pour tout enfant, des premiers mois jusqu’à ses 3 ans, et même pour la suite. C’est même inscrit dans la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, rédigée par les Nations Unies en 1989. L’article 31 met ainsi en avant le « droit au repos et aux loisirs, de se livrer au jeu et à des activités récréatives propres à son âge, et de participer librement à la vie culturelle et artistique » (1). Mais pas besoin de dizaines de jouets et encore moins d’écrans (rappelons cette règle tacite : pas d’écran avant 3 ans). Il faut surtout bien s’adapter à ses besoins – sans vouloir trop en faire.

    Diversité de jeux et d’apprentissages

    Jeux moteurs type toboggans, jeux de construction, livres d’images, jeux symboliques comme la poupée… Les façons de jouer sont nombreuses et favorisent chacune à leur façon le développement de l’enfant : de la compréhension de son corps et du monde à la découverte de l’autre et l’expression de ses émotions. C’est pour cela que miser sur leur diversité est essentiel. « Dans notre crèche, l’espace est aménagé pour que chaque enfant ait accès à tous types de jeu pendant la journée, en fonction de ses besoins », explique Florence Dupont. En alternance de ce temps en autonomie, des activités collectives sont proposées « avec des règles, ce qui est aussi important pour se construire, et bien sûr apprendre à être en société ». Durant sa formation, elle a pu apprendre et appliquer les théories pédagogiques de grands pionniers comme le Suisse Jean Piaget, premier à poser les grandes phases du développement de l’enfant, ou Maria Montessori, qui a largement réfléchi aux façons d’apprendre par le jeu.

    « On peut bien sûr très bien aussi ne pas fréquenter les crèches et grandir à la maison, souligne l’éducatrice. Dans ce cas, il est essentiel pour le parent d’être disponible, physiquement, mais aussi psychiquement, donc en mettant de côté son portable. Le jeu commun est important, mais également une simple présence par quelques encouragements est bénéfique. Il est par ailleurs très important pour l’enfant d’avoir du temps pour jouer seul, afin de développer son imagination et son autonomie. » Ce qui implique d’aménager la maison pour la rendre sécurisée et propice au jeu.

    C’est notamment ce que fait Jeanne, chercheuse en sciences sociales basée à Montpellier, avec son fils de deux ans et demi. « Il sait trouver ce qu’il veut dans nos placards, et on le laisse faire au maximum. C’est là qu’il va vraiment se concentrer sur ce qu’il fait. C’est le meilleur moyen de l’intéresser : on lui fait essayer des choses, même si souvent il change d’avis au bout de 10 minutes. Et quand il s’agit d’un atelier peinture pour lequel on a passé 30 minutes à bien préparer les choses, c’est assez décourageant. »

    Il faut donc beaucoup l’observer, ce qui n’est pas toujours simple quand on travaille : « On le confie à une assistante maternelle en journée, à qui on demande toujours ce qu’ils ont fait ensemble pour être bien au clair sur ce qui l’intéresse en ce moment. » Cette question de la disponibilité a également été difficile pour Frank, professeur de musique à Nantes. « À la naissance de mon premier fils, qui a bientôt 8 ans, je travaillais énormément et j’avais peu de temps pour lui. Je le regrette aujourd’hui, notamment parce que la disponibilité, ce n’est pas juste être auprès de lui, mais c’est aussi dégager du temps mentalement pour prendre un peu de recul sur les activités, ne pas être tout le temps dans l’improvisation. »

    Ce manque de temps l’a poussé à favoriser l’essentiel : le cadre affectif, avec des jeux tactiles comme chat. « J’ai un second fils de 3 ans, pour lequel j’essaye d’être plus présent, mais en réalité, il a moins besoin de moi pour jouer, car il est très sollicité par son grand frère. »

    Des jeux adaptés à tout âge

    Ce cadre émotionnel implique aussi de l’orienter vers des jeux adaptés. « Sinon, l’enfant risque de se retrouver trop souvent en difficulté et développer des frustrations, explique Florence Dupont. Dans les premiers mois, par exemple, l’enfant veut plutôt explorer les choses sensoriellement. Il va notamment tout découvrir par la bouche, il faut donc toujours lui proposer des objets qui ne présentent aucun danger. » Par la suite, il faut surtout bien coller à son rythme d’apprentissage.

    Un aspect que Frank a découvert sur le tas : « J’ai tenté très tôt des jeux pour lui apprendre sa gauche et sa droite, mais c’était prématuré. De toute façon, on ne peut pas faire autrement que suivre l’apprentissage de l’enfant : si ce n’est pas le bon moment, il est inutile de s’obstiner. » De son côté, Jeanne a appris à être dans l’accompagnement de ce rythme : « Quand on voit qu’il est très concentré et qu’il ne nous sollicite pas, on essaye de ne pas casser cette bulle. Ce qui fait que ça ne se passe pas toujours bien : parfois il va être frustré parce qu’il veut faire quelque chose de trop compliqué. À ce moment-là, notre rôle est de réajuster : changer de jeu ou bien l’aborder autrement, mais en tout cas de l’aider à retrouver le calme et la confiance. Parfois sans succès, mais c’est comme ça. » Par ailleurs, Florence Dupont rappelle que, du point de vue de l’enfant, tout est un jeu, même l’activité la plus sérieuse.

    La chercheuse Josette Serres, docteure en psychologie du développement, va même jusqu’à dire que le jeu est un concept d’adulte : « L’enfant ne joue pas, il explore, il fait des expérimentations, il veut comprendre, il veut chercher à comprendre le monde. » (2) Pour Florence Dupont, cela va de pair avec son rythme : « Observer les feuilles des arbres bouger, c’est déjà un jeu qui va aider sa créativité. Pour nous adultes, il s’ennuie, mais l’enfant qui est dans l’observation ne s’ennuie pas. Il ne faut pas avoir peur de le laisser être dans la pause. »

    Ne pas trop en faire

    Tout le monde a envie d’être un parent parfait. Mais il faut faire attention à ne pas trop en faire. Notamment dans l’organisation des jouets : « Plus il y a de jeux, plus l’enfant est perdu et ne sait plus choisir, appuie Florence Dupont. Mieux vaut laisser quelques jeux à disposition et les renouveler régulièrement que tout proposer d’un coup. » Et inutile de dépenser des fortunes : dans la nature ou dans les objets du quotidien, les sources de jeu enrichissantes sont infinies. Jeanne le constate chez elle : « En ce moment, il est dans une phase de mimétisme, donc il utilise beaucoup nos ustensiles de cuisine. »

    Autre tendance : l’envie de se renseigner sur tous les bons réflexes à avoir. Une intention louable, mais attention à l’abondance de ressources, en ligne ou ailleurs. « C’est peut-être par un réflexe de chercheuse, poursuit Jeanne, j’ai voulu collecter tous les bons conseils de jeune parent. Mais il y en a trop, et c’est difficile de bien se les approprier. » Florence Dupont abonde : « Il faut rester spontané, naturel, et garder son bon sens. Trop d’informations peuvent perdre les parents, d’autant qu’une information trouvée dans un livre peut finalement être mal comprise. Il vaut mieux se faire confiance, ou alors s’orienter vers des professionnels, par exemple la puéricultrice lors des visites mensuelles des premiers mois. » Et surtout ne pas avoir peur de faire des erreurs : « L’enfant expérimente par le jeu, et ses erreurs vont l’aider à comprendre les choses. Mais c’est pareil pour les parents. L’erreur est parfois bénéfique. » Peut-être faut-il au fond garder son âme d’enfant ?

    (1) https://www.unicef.fr/wp-content/uploads/2022/07/convention-des-droits-de-lenfant.pdf

    (2) https://lesprosdelapetiteenfance.fr/medias/videos/comprendre-les-competences-du-jeune-enfant-des-entretiens-videos-avec-josette-serres/que-represente-le-jeu-chez-lenfant