« J’habitais encore chez mes parents et je sentais que j’avais besoin de me faire mes propres expériences. J’ai voulu partir pour me prouver à moi-même que je pouvais le faire. » C’est cela qui a poussé Romane Fossé, 23 ans, à partir un semestre en Islande en 2020 durant sa licence. Une expérience qu’elle a renouvelée plus tard durant son master, puisqu’elle est aussi partie un semestre aux États-Unis en 2022. Pour se préparer à survivre loin du cocon familial pour la première fois, elle a demandé à son père de la laisser « gérer un peu plus mon argent toute seule, puisque jusque-là, je n’y faisais pas forcément attention. Si lui voyait que le montant sur mon compte descendait, il me faisait un virement, explique-t-elle. Mais il m’a laissé apprendre à gérer de mon côté avant mon départ, puisque je savais que j’allais devoir apprendre à faire des courses toute seule. »
Thibaut, 27 ans, est parti un semestre en Roumanie quand il avait 20 ans, a lui aussi demandé à ses parents des conseils essentiels pour survivre loin d’eux. « Je leur ai demandé comment faire marcher une machine à laver, ou comment je devais cuisiner tel ou tel aliment. » S’il a réussi à s’en sortir sans ses parents, il admet néanmoins avoir ressenti un manque qu’il n’avait pas forcément anticipé durant les premières semaines de son voyage. Il a rapidement trouvé la meilleure solution : « Les appels en visio. Bien sûr ça ne remplace pas le contact mais je me sentais tout de suite mieux après avoir appelé mes parents. »
De l’importance du logement
Parmi les sujets importants, le logement peut impacter grandement l’expérience à l’étranger. Gabriel, 22 ans, étudiant en école de commerce, est parti à Dublin pour un semestre en 2022, et il se souvient que l’endroit où il allait loger était « sûrement la partie pour laquelle j’ai fait le plus de recherches. Dublin est assez cher, les loyers sont généralement élevés. Il était important de voir ce que je pouvais avoir et dans quel quartier avec mon budget ». Il a fini par prendre une chambre en colocation avec d’autres étudiants et jeunes actifs, ce qui lui a permis de « faire des rencontres intéressantes. Par énorme hasard, un de mes colocataires allait commencer à travailler chez Google en Irlande, qui est le QG de Google Europe. Je suis passionné par la technologie et il a pu me faire visiter le siège qui est normalement fermé aux non-employés. C’était sans doute une des meilleures expériences de ma vie ». Gabriel n’est pas le seul à souligner l’importance du logement.
Romane, qui a elle aussi vécu avec des étudiants durant ses deux expériences à l’étranger se rappelle que « c’était un super moyen de se faire des amis. Je connais des personnes qui ont logé en dehors de résidence étudiante et qui le regrettent parce qu’ils ont eu beaucoup de mal à lier des amitiés ». Elle conseille aussi de se renseigner sur la ville et sur les coins dans lesquels on part, puisque « quand j’étais aux États-Unis j’ai vécu non loin de Minneapolis et Saint-Paul, deux villes réputées dangereuses, ce que je ne savais pas avant d’arriver. Quand j’étais sur le campus ça allait, mais quand je devais sortir en ville, je ne me sentais pas en sécurité. J’aurais aimé savoir cela avant pour l’anticiper ».
Sortir de sa zone de confort
Une fois que ces préparatifs sont faits, reste encore à savoir ce que l’on veut voir une fois sur place. Comment prévoir cela ? Cela dépend surtout de votre tempérament. Romane se souvient ainsi que « quand je suis arrivée aux États-Unis, comme je ne restais que quelques mois, je savais que ça allait passer très vite. Donc j’ai tout prévu et réservé les billets les premières semaines ». Certains sont un peu plus détendus dans leur approche. Thibaut par exemple a fait « des recherches avant de partir sur ce qu’il y avait à faire. Mais je n’ai pas non plus fait un planning très précis et j’ai quand même passé un super séjour ».
Pour ces trois jeunes, l’essentiel reste de profiter de l’occasion d’être dans un nouveau pays pour tenter de nouvelles choses, rencontrer de nouvelles personnes et repousser ses limites. Gabriel, qui avoue être « tombé amoureux de Dublin », pense que le voyage a été « la meilleure expérience de sa vie ». Romane ne peut qu’approuver : « Cette expérience m’a formée. Tu te retrouves face à toi-même et tu dois te débrouiller. Mes plus beaux souvenirs sont ceux que je me suis faits lorsque je suis sortie de ma zone de confort et c’est le meilleur conseil que je peux donner ».
Sur TikTok, le stage de troisième inspire aux élèves concernés des contenus en pagaille. Tips pour dénicher une entreprise en or, anecdotes sur l’absurdité des missions demandées, refus en cascade ou encore, mini-vlog contant des stages de rêve ; chacun y va de son récit. Sarah, 15 ans, raconte face caméra sur un fond musical rythmé : « Faire son stage en crèche, c’est : se prendre de la purée dessus, avoir toutes les comptines de bébé en tête, s’attacher et être triste quand on doit les quitter. » D’autres camarades semblent moins ravis. « En pharmacie, mon maître de stage m’a demandé de classer tous les médicaments par nom pendant des jours », se désole Anna, 14 ans.
Stage de 3ème, en quoi ça consiste ?
D’une durée de 5 jours consécutifs ou non, ce stage est obligatoire pour tous les élèves de troisième. L’idée : faire connaissance avec le monde du travail. Qu’il suscite des vocations ou non, il marque souvent l’esprit des collégiens. « Je comptais les jours. J’étais chez un réparateur informatique, je passais mes journées sur YouTube vu qu’on était en période creuse », confie Théo, collégien de 15 ans passionné de jeux vidéo. Comme pour beaucoup d’autres élèves, il peut rapidement être synonyme d’ennui, voire d’un manque de sens. « Une semaine, c’est trop court pour comprendre quoi que ce soit », ajoute-t-il. D’autres découvrent la dure loi du travail. « Mise en rayon en grande distribution, je travaillais vraiment comme un employé même à 15 ans, c’est fatigant en fait », lâche Lucas sur Twitter.
Le plaisir de partager son métier-passion
Si l’accueil des stagiaires peut parfois consister pour les employeurs à combler le manque de missions par la fameuse commande excessive de cafés, certains voient dans l’accueil d’un collégien un atout considérable. Bérangère, agricultrice et éleveuse dans les Ardennes raconte avoir pris « un grand plaisir à partager sa passion avec une jeune fille intéressée ». À ses yeux, la visibilité des métiers agricoles passe aussi par la transmission aux plus jeunes. « Si personne ne leur montre ce qu’il peut y avoir de beau dans le quotidien des éleveurs en France, comme la proximité avec la nature et les bêtes, personne n’aura envie de rejoindre le travail de la terre », plaide-t-elle. Pour la sociologue Aude Kerivel, le stage de troisième représente aussi la première expérience inégalitaire du monde du travail. Car si certains arpentent avec joie les milliers de mètres carrés d’un aéroport international, ses duty free et ses atmosphères de grands départs, d’autres se rabattent sur ce qu’il reste. Parents sans relations, élèves issus de quartiers prioritaires de la ville ou de milieux ruraux… Faute d’avoir un réseau familial, trouver un stage de troisième peut se transformer en un véritable parcours du combattant. Alors certains glissent de la salade et des oignons dans les wraps des fast-foods tenus par des amis de la famille. Censée faire découvrir le monde du travail, cette première expérience peut aussi contrarier l’orientation professionnelle de certains élèves. « Essuyer une dizaine de refus pour un premier stage d’observation, qui plus est non payé, impacte forcément la future vie professionnelle de ces élèves », écrit Aude Kerivel.
Une première expérience inégalitaire
Si le sujet commence à émerger dans les médias nationaux (Le Monde a récemment consacré un article aux « stages kebab » des élèves des banlieues défavorisées), le sujet est relaté depuis dix ans dans la presse quotidienne régionale. En 2010 déjà, elle se faisait l’écho d’une étude nommée L’égalité des chances s’arrête à la supérette, publiée par l’Observatoire des inégalités. L’organisme avait pris l’exemple de trois collèges dans trois territoires aux particularités sociales et culturelles différentes. Dans un collège du Ve arrondissement de Paris, les élèves intègrent des sociétés de production, des banques ou encore des cabinets d’architecte. En milieu rural, dans les Côtes-d’Armor, les élèves de troisième découvrent des exploitations agricoles ou les boulangeries pâtisseries du coin. À Aubervilliers, dans le 93, c’est Anais Boutique et des plombiers indépendants qui avaient accueilli des élèves de troisième. Depuis 2018, la plateforme gouvernementale Mon stage de troisième permet désormais aux élèves de troisième des collèges du réseau éducation prioritaire (REP et REP+) d’avoir accès à une offre de stages parallèle, dans l’espoir de réduire l’écart entre les jeunes.
Mères ou pères (même si ces derniers représentent moins de 20 %), ils sont de plus en plus nombreux à se retrouver seuls pour s’occuper d’un ou plusieurs enfants en France. Selon l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques), la part de familles monoparentales est passée de 9,4 à 24,9 % de l’ensemble des familles en moins de 45 ans et 3,13 millions d’enfants étaient concernés en 2020 contre 1,49 million en 1990. Alors, comment ces parents solos gèrent-ils au quotidien, aussi bien les difficultés organisationnelles qu’émotionnelles ?
S’adapter à la vie en solo
Pour Alice, âgée de 33 ans lors du décès accidentel de son conjoint : « Ça a été difficile. J’ai eu la chance d’être entourée et soutenue par ma famille ainsi que par un cercle d’amis formidables. Ils m’ont été d’une grande aide pour continuer à m’occuper de mon fils de 8 mois. Mon employeur a également été compréhensif et j’ai pu bénéficier des services d’une assistante sociale qui m’a orientée sur certaines démarches administratives. Globalement, c’est très difficile de se dire qu’il va falloir tout assumer seule du jour au lendemain. Renoncer à cette vie à trois dont on avait rêvé, faire le deuil de la petite sœur que mon fils n’aura jamais… » Des propos qui font écho à ceux d’Aurélie, que deux séparations (l’une à 21 ans, l’autre à 28) ont laissée avec deux enfants en garde exclusive : « J’ai toujours eu ma mère à mes côtés. Si ma fille qui a 6 ans aujourd’hui était un “bébé magique”, ne pleurant jamais et dormant beaucoup, ça a été complètement différent avec mon fils de 13 mois. C’est un bébé qui pleure énormément, et c’est assez compliqué d’avoir un relais, car il ne veut que moi. »
Pierre, s’est retrouvé seul suite à une séparation deux mois après la naissance de son fils. Il a fini par trouver une solution de garde alternée avec son ex-compagne, chacun s’occupant de l’enfant une semaine sur deux : « Entre les heures de boulot et les allers-retours, c’était fatigant. Je n’avais pas d’autre personne sur qui compter ni le budget pour solliciter une aide extérieure, comme une nounou. Et puis, on veut prouver aux autres et à soi-même qu’on est capable de gérer seul. » Et Pierre d’ajouter : « Le regard des autres est difficile à supporter, car beaucoup pensent que c’est la faute du père si les parents sont séparés. On me faisait plein de remarques désagréables du genre : “Pourquoi tu t’investis autant ?” ou “Laisse-le à sa mère, ça sera plus simple”. C’est douloureux à entendre, parce que les parents solos ont le même amour et le même attachement à leurs enfants que les parents en couple. »
La charge mentale
Aurore a de son côté eu le malheur de perdre à 33 ans son compagnon (victime d’une maladie rare). En plus de son garçon de 8 mois, elle avait déjà une fille de 6 ans d’une précédente union. « Au départ, j’étais assez organisée, mais je n’avais pas encore repris le travail. Pour m’aider et me soulager, j’ai ma famille : parents, beaux-parents, amis. Mais allier vie de travail et vie de maman, cela va à mille à l’heure, raconte-t-elle. Il faut s’occuper des enfants le matin, travailler la journée puis de nouveau s’occuper des enfants le soir. Faire les devoirs, donner la douche, préparer à manger en même temps, anticiper les affaires du lendemain, prévoir le linge, ne pas oublier le ménage… On doit assurer sur tous les fronts, et la charge mentale atteint un seuil maximum épuisant. De plus, j’ai moins de temps à leur consacrer pour jouer et profiter de leur enfance. » En outre, ces parents solos connaissent souvent des problématiques économiques.
Comme le raconte Alice qui pourtant « bénéficie d’aides en qualité de mère isolée ». Aurélie, elle, parle de « complications au niveau de l’argent, malgré les aides de la Caf » (Caisse d’allocations familiales). Sous conditions, l’ASF (Allocation de Soutien Familial) versée par la Caf ou la MSA (Mutualité Sociale Agricole) peut en effet être perçue par toute personne qui élève seule son enfant et qui est privée de l’aide de l’autre parent.
Relation fusionnelle et écoute de soi-même
Dans ce contexte délicat, trouver des points positifs à ces vies en solo peut sembler difficile. « Comme je voyais mon fils tous les jours, raconte Pierre, j’ai pu le regarder grandir à des moments où ça va vite : l’apprentissage de la marche, la parole, les premières dents… J’ai pu créer un lien fort avec lui et profiter d’instants en tête-à-tête, ça a contribué à la construction d’une complicité. » En effet, tous évoquent la « relation fusionnelle » construite avec chacun de leurs enfants. « Mon fils ne connaîtra jamais son papa, déplore, quant à elle, Alice. Il est ma raison de vivre et ma force, c’est vrai. Et je suis convaincue qu’il y a des leçons à tirer de chaque épreuve de la vie, mais celle-ci est encore trop récente pour que je puisse en retirer quelque chose de bon. »
Avant de délivrer quelques conseils : « À mon sens, il faut à tout prix éviter de se projeter dans l’avenir. Vivre jour après jour, c’est la clé afin de pouvoir avancer à son rythme. Pour le reste, il faut laisser le temps faire son œuvre et ne pas hésiter à se faire accompagner par un psychologue ou un professionnel de santé si on en ressent le besoin. Il faut aussi apprendre à reconnaître ses limites et savoir demander de l’aide, ne pas hésiter à déléguer la garde de son enfant à ses proches par exemple pour pouvoir souffler ou se recentrer. Les enfants sont des éponges, ils ont besoin d’un parent épanoui pour se sentir heureux donc essayer de prendre soin de soi est essentiel. » Et Aurélie de conclure : « Il faut s’écouter, se faire confiance. Ne pas avoir honte de demander de l’aide, de se sentir fatiguée ou dépassée… Nous sommes des humains avant tout. »
« Une fois sur deux, il s’énerve. » Enzo est en classe de CE1. Et s’il y a bien une chose qu’il déteste, ce sont les devoirs à la maison. Alors, quand vient l’heure de réviser ses leçons, il y va à reculons. « Il dit que ça le saoule, qu’il ne veut pas les faire, il gomme n’importe comment quand il rate… À chaque fois, on y passe des heures, il crie, et je fais tout pour rester calme », déplore Charlène, sa maman, qui rêverait d’une fin de journée plus apaisée, « surtout quand on a huit heures de boulot dans les jambes ». Si en théorie son fils ne devrait pas avoir de devoirs écrits puisqu’il est en primaire, il rentre quotidiennement de l’école avec une liste bien fournie d’exercices. « Rien que le week-end dernier, il avait cinq mots à apprendre, de la lecture, un exercice de grammaire, un autre d’orthographe, une dictée à préparer et un texte à trou à compléter… »
Alors, pour rendre ce moment aussi fluide que possible, Charlène et son compagnon Sylvain ont mis en place quelques stratégies. À commencer par fragmenter le temps d’apprentissage : « On essaie dans la mesure du possible de fractionner les devoirs, pour que ça ne prenne pas plus de 10 ou 15 minutes d’un coup. Par exemple, on fait toujours la poésie à part. C’est plus facile pour la concentration. » Ils ont aussi pris l’habitude de dédramatiser l’échec, pour qu’Enzo ne se braque pas quand il se trompe. « On lui montre que ça arrive de rater un exercice, que ce n’est pas plus grave que ça, que le principal c’est de réussir à identifier ses erreurs pour mieux les corriger. On l’amène à réfléchir pour qu’il trouve les réponses par lui-même », abondent les parents du petit garçon, qui n’hésitent pas à se passer le relais pour éviter de perdre patience lorsque les échanges avec Enzo se crispent.
Les parents face aux devoirs
Quel est le rôle des parents dans ce moment tant redouté mais incontournable du parcours scolaire ? Cette question, Laura Morandeau, professeure des écoles, lui a consacré un chapitre de son mémoire de recherche. Elle soutient que l’attitude des parents face aux devoirs à la maison de leurs enfants contribue « au développement et à l’investissement de ces derniers dans leur “métier” d’élève. De plus, cela permet de valoriser l’école et de montrer aux enfants que ce qu’ils y font a de l’importance ». Une vision qui n’est pas si éloignée de celle des parents d’Enzo. « On s’assure que les devoirs sont faits en temps et en heure, poursuit Charlène. C’est une manière de l’accompagner dans ses apprentissages sans le forcer non plus, pour éviter de créer un blocage. On lui fait comprendre qu’apprendre et bien travailler c’est important, que les devoirs servent à consolider ce qu’il a vu avec la maîtresse. Et ça nous permet simultanément d’être au courant de ce qu’il fait en classe, car il ne nous dit rien sinon. »
Lors de la réunion de prérentrée à l’école d’Enzo, les institutrices et la directrice ont demandé aux parents qui le peuvent d’être présents pour leurs enfants, assurant que les devoirs sont un moment de partage et de transmission. Accompagner veut-il pour autant dire corriger ? « On a du mal à laisser des erreurs intentionnellement, avoue Charlène. On ne veut pas que la maîtresse ait l’impression qu’on laisse des fautes parce que l’on s’en fiche. Je me dis qu’à cet âge-là, les devoirs reflètent l’investissement des parents. Quand Enzo sera un peu plus grand, et aura acquis une certaine maturité, on pourra superviser de loin ». Un réflexe qui n’est pas forcément le bon, selon la psychologue Audrey Akoun, qui, dans une interview accordée au Parisien, rappelle que le parent ne peut se substituer à l’enseignant. « Si le parent est bienvenu pour aider l’élève dans ses recherches, il ne doit pas passer derrière lui et corriger à la place du prof » qui a ses propres méthodes pédagogiques, au risque d’embrouiller l’enfant.
Se délester du poids des devoirs
Certains parents, quand ils en ont les moyens financiers, préfèrent alors laisser cette tâche à des tuteurs ou à des professeurs particuliers. Émilie, 22 ans, intervient par exemple auprès de jeunes collégiens pour du soutien scolaire en Anglais. Elle est étudiante en parallèle : « J’aide mes élèves à réviser et à préparer leurs contrôles quand ils en ont besoin, en leur faisant faire des exercices en condition d’examen. Le reste du temps, je les entraîne à la compréhension orale et écrite. » La jeune femme rappelle cependant qu’elle n’a pas vocation non plus à remplacer le corps enseignant. « Je ne suis là qu’en soutien, pour appuyer le cours de la prof. J’approfondis et complète un travail qui est normalement déjà fait en classe. Les parents vont me dire chaque semaine ce que l’élève a vu à l’école, et j’imagine des cours en fonction, dans des formats différents de ce qu’ils ont l’habitude de faire. Par exemple, un de mes élèves adore la mode. Donc je lui fais regarder des vidéos de relooking et je lui demande de les commenter en anglais, en mobilisant le vocabulaire qu’il a appris en classe. »
Une manière ludique, qui permet, selon la jeune fille, de désamorcer les blocages potentiels et de réconcilier certains élèves avec l’apprentissage. Certaines écoles proposent aussi des dispositifs d’aide aux devoirs payants. Margaux 11 ans, en a bénéficié. Son père Stéphane l’a inscrite à l’étude quand elle était en primaire. « Initialement, c’était surtout parce que je rentrais tard du travail. Mais elle y a appris à faire ses devoirs seule. Aujourd’hui, elle est assez grande pour rentrer à la maison directement après les cours. Quand je la retrouve le soir, je lui demande simplement si les devoirs sont faits. Je ne passe jamais derrière elle pour vérifier ou corriger. » Une autonomie qui convient aux deux et permet de parler d’autre chose quand ils se retrouvent le soir.
« Réenchantez votre vie de famille : des solutions pratiques à vos difficultés parentales. » Voilà un message on ne peut plus clair qu’on peut lire sur le site internet d’Elena Goutard. Diplômée de deux Bac+5 en éducation, pédagogie et psychologie de l’enfant, cette mère de quatre enfants a lancé son entreprise de coaching parental il y a une dizaine d’années, quand encore peu de familles connaissaient l’existence de ce concept né dans les années 1980 aux États-Unis. Aujourd’hui, ce nouveau marché est un véritable succès pour nombre de parents perdus, isolés et assommés d’injonctions et de pressions médiatiques sur « comment être un bon parent ». « Cet accompagnement s’adresse aux parents épuisés par leur quotidien, le stress et les relations conflictuelles avec ou entre leurs enfants, aux parents séparés en recherche de clés pour mieux entourer leurs enfants mais aussi aux futurs parents souhaitant adopter de bons réflexes éducatifs dès la naissance », note Elena Goutard. La coach parentale voit d’ailleurs arriver dans son cabinet de plus en plus de parents qui élèvent des enfants aux profils atypiques (TDAH, hypersensibilité, syndrome d’Asperger, etc.).
Basé sur la psychologie de l’enfant et sur les neurosciences, l’accompagnement en parentalité apporte aux parents qui se retrouvent au bout du tunnel des outils simples, concrets et ciblés pour faciliter leur quotidien et rétablir un équilibre familial. « Dans un premier temps, notre rôle est d’écouter sans jugements les parents confier leurs inquiétudes cumulées. À partir de là, on cerne des problématiques. Par exemple, le manque de règle, un traumatisme chez les parents, des colères ingérables et impulsives chez les enfants. Pour ce dernier cas, on apprend aux parents à réguler leurs émotions via des exercices de respiration, à identifier ce qui déclenche les crises de colère de l’enfant et à mettre en place des outils ludiques pour que l’enfant travaille sa colère avec le parent », explique Elena Goutard.
La coach parentale avoue ne pas donner de « solution miracle ». « Toutes les dynamiques familiales en place depuis des années ne peuvent être changées en une séance. Le retour à un équilibre familial dépend beaucoup du travail des parents sur le long terme », souligne-t-elle. En dix ans, Elena Goutard a déjà aidé des centaines de parents, prêts à débourser 80 euros pour une séance voire des forfaits pour des familles qui cumulent plusieurs problématiques.
Routine de règles et « coin de retour au calme »
Louise* et son conjoint ont fait appel à une « guide parentale » quand le comportement de leur fille de 5 ans, Jeanne*, a pris des « proportions ingérables » dans leur foyer en Belgique. « Elle répondait systématiquement “non” à tout ce qu’on lui demandait. Parfois, elle faisait exprès de faire ce qu’on lui interdisait. Elle pouvait aussi être violente. Au début, on essayait de trouver des stratégies sans s’énerver, mais rien ne fonctionnait. On finissait par s’énerver, par crier et par la contraindre. C’est devenu épuisant et invivable au quotidien. On était complètement désemparés. Je n’avais même plus envie de me lever le matin pour m’occuper d’elle », lâche sa mère.
Une fois, Jeanne lui a mis une claque. Louise est entrée dans une colère noire avant de culpabiliser et de s’effondrer. La goutte de trop. Deux semaines plus tard, le couple a entamé un programme PEHP (Programme d’entraînement aux habiletés parentales) en dix séances, auprès d’une guide parentale « compétente en neurosciences », précise Louise, confiante. Ensemble, ils ont mis les mots sur deux problématiques : « troubles d’opposition et de provocation ». Les parents ont ensuite réadapté leurs comportements aux colères de leur fille et mis en place des outils concrets comme une routine de cinq règles dans la maison que tout le monde doit respecter ou un « coin de retour au calme » équipé d’objets sensoriels, de doudous et de livres sur les émotions où Jeanne est libre d’aller lors d’une crise. « Avoir des consignes communes à suivre nous a soulagés. Avec mon conjoint, on est devenus cohérents sur notre modèle éducatif. On se sent plus en confiance dans nos actes, on ne crie plus et on a beaucoup moins de fatigue émotionnelle », confirme Louise qui ne regrette pas d’avoir payé 700 euros pour suivre le programme.
Caractère scientifique des conseils
Reste qu’un coach en parentalité n’est soumis à aucune réglementation, et en tant que tel, il n’est pas remboursé. Cela dépend du statut de la personne. Certaines consultations chez les psychologues qui offrent des services de coaching peuvent être en partie prises en charge. Si certains coaches suivent des études en psychologie de l’enfance, d’autres s’autoproclament « experts » en relations parents-enfants.
Une possible arnaque ? Héloïse Junier, psychologue de l’enfance, docteure en psychologie et autrice de la BD de parentalité Ma vie d’enfant (Dunod Graphic, 2023), met en garde : « Pour un coach en parentalité, avoir un diplôme universitaire n’est pas toujours gage de légitimité et de sérieux. Cependant, c’est plus une question de sensibilité et de culture personnelle. Comment les parents peuvent-ils faire du tri parmi toutes ces personnes qui proposent une pluralité de conseils pour l’enfant ? Certains sont clairement perdus. Il faut avant tout s’intéresser au caractère scientifique des conseils en matière d’éducation. C’est une garantie de connaissances collégiales issues de l’intelligence collective rigoureuse et donc un garde-fou énorme. Certains spécialistes disent en effet s’appuyer sur des données scientifiques alors que ce n’est pas toujours le cas. Dans un premier temps, il faut voir si le/la spécialiste appuie son argumentaire sur des sources ou si ses propos ne se basent que sur son intuition. S’il se base sur des sources, il faut ensuite s’interroger sur la nature de ces sources (quelle étude ? quel auteur, ancien ou actuel, scientifique ou non ? quelle université ?). » Avant de poursuivre : « Il faut aussi que les parents suivent ce qui est en phase avec leurs valeurs humaines et avec ce qu’ils veulent donner à leurs enfants. »
Marie Danet est psychologue clinicienne, docteure en psychologie et maîtresse de conférences à l’université de Lille.
Quelles sont les inquiétudes qu’expriment les parents ?
Marie Danet : Les parents dont les enfants sont préadolescents craignent avant tout que leur progéniture passe trop de temps devant les écrans. À l’adolescence, cette problématique se double de celle de la gestion du temps de sommeil. Les parents expriment également une inquiétude liée à de possibles mauvaises rencontres en ligne : images à caractère pornographique, cyberharceleurs, etc. Les préoccupations concernant l’impact du temps passé devant les écrans sur la scolarité sont présentes mais moins fréquentes. Toutes ces craintes ont émergé à mesure que les écrans se sont multipliés dans la maison et que leurs usages, notamment avec les jeux vidéo, sont devenus plus solitaires.
Comment interpréter la diminution de l’âge moyen pour le premier smartphone (9 ans et 9 mois) ?
M. D. : Cela permet aux parents de rester en contact avec leur enfant lorsqu’il commence à faire des trajets seul. Les nouvelles technologies permettent ces contacts instantanés et les parents utilisent ce potentiel d’immédiateté. Peut-être que leurs inquiétudes sont un peu plus grandes qu’il y a quelques décennies mais ce n’est pas lié aux smartphones. J’y vois plutôt une continuité avec le phénomène des parents hélicoptères, qui veulent contrôler tout ce que fait leur enfant lorsqu’il est petit, et du fait que nous avons accès en permanence à une information saturée de faits divers.
Y a-t-il une forme de pression sociale qui s’exerce sur les parents ?
M. D. : M. D. : D’un côté la tolérance aux enfants dans l’espace public diminue : il faut qu’ils soient sages et qu’ils n’utilisent pas d’écrans. Dans le train, par exemple, si je joue avec mon enfant et que nous faisons du bruit, les gens me regardent, agacés, mais si je lui donne un écran on me regarde aussi. D’un autre côté, la pression sociale est présente sur les réseaux sociaux où les parents se mettent en scène en faisant des choses supposément incroyables avec leurs enfants. Pour certains, l’enjeu devient alors d’apparaître comme un super parent, capable de donner le meilleur pour son enfant. Enfin, le discours de l’institution scolaire est paradoxal car l’école passe son temps à alerter sur les outils numériques et demande en même temps aux élèves de les utiliser pour leurs devoirs. En fait, ce sont les aspects récréatifs des écrans qui sont incriminés, les aspects jugés sérieux, eux, sont tolérés.
Quelle posture devraient adopter les parents face aux pratiques numériques de leur enfant ?
M. D. : Le plus important est de communiquer avec lui. Comme on lui apprend à traverser la route, il faut lui apprendre à utiliser les outils numériques. Lorsque les parents mettent en place un cadre trop restrictif, l’enfant risque de ne pas leur parler s’il se trouve exposé à des contenus inappropriés ou violents. Même si un enfant n’a pas de smartphone, ce n’est pas forcément le cas de ses copains…Et puis l’âge des premières expériences en ligne est aussi celui où l’on ne se rend pas compte des conséquences de ce que l’on poste, diffuse ou commente. Charge aux parents d’avoir un regard sur ces contenus, en accord avec l’enfant, pour le responsabiliser, lui expliquer que certains comportements relèvent du harcèlement ou qu’une fois publiée, il est très difficile d’effacer toutes traces d’une photo.
Quels conseils leur donneriez-vous ?
M. D. : Une bonne stratégie peut être d’équiper l’enfant d’un téléphone non connecté autour de 12-13 ans, en laissant passer la première année du collège, même si une forme de pression entre collégiens peut s’exercer. L’idée n’est pas de les mettre en situation d’exclusion par rapport à leur groupe d’amis. Ensuite, lorsqu’ils acquièrent un smartphone, le mieux est de discuter avec eux sur les usages qu’ils comptent en faire pour définir un cadre de confiance, instaurer des moments avec téléphone et des moments sans. Pourquoi pas utiliser des outils de contrôles parentaux mais ils sont limités et il existe de nombreux moyens de les contourner. Il est surtout essentiel que les parents soient exemplaires et ne restent pas eux-mêmes collés à leurs écrans.
François – 45 ans – professeur d’arts plastiques et d’audiovisuel – Douarnenez (29)
2 enfants : Louis, 15 ans, et Gabin, 11 ans
« Jusqu’à son entrée en seconde, Louis n’était pas très demandeur d’un smartphone. Il communiquait avec ses copains via l’application Discord installée sur le PC familial. Il en a fait la demande à la rentrée car tous ses copains en ont un. Comme il est vite tombé dans une boulimie de réseaux sociaux, on lui a dit de faire attention à ses données mais lui nous répondait : « Tant mieux si je suis traqué, les algorithmes vont me proposer du contenu adapté à mes goûts ». Je pense quand même qu’il a déjà un peu de recul sur son smartphone car il ne voit pas l’intérêt de l’emmener au lycée puisqu’il y retrouve ses copains. Pour définir des règles d’utilisation, nous avons décidé avec lui d’observer ses activités via une application de contrôle parental. Avec ma femme, nous avons culpabilisé d’utiliser cet outil… Je ne trouve pas très glorieux d’avoir accès à ces informations. Mais, en même temps, quand on a vu qu’un jour il avait passé six heures sur YouTube on s’est dit qu’il fallait agir. Depuis, nous avons défini un temps limite et supprimé Instagram de son smartphone car il passait beaucoup de temps à papillonner. »
Nathalie – 40 ans – architecte d’intérieur – Tel Aviv
3 enfants : Raph, 12 ans, Noam, 8 ans et Ellie, 7 ans
« En Israël, les enfants ont des téléphones plus tôt qu’en France car ils sont souvent autonomes dans leurs trajets dès le début de l’école primaire. Mes deux aînés ont eu leur premier smartphone en CE2, pour assurer leur indépendance et ma tranquillité d’esprit. J’essaie de leur montrer que je leur fais confiance, que ce n’est pas parce que le monde est horrible que je vais faire comme mes copines qui fliquent leurs enfants en les géolocalisant sans qu’ils le sachent. En accord avec eux, nous avons donc installé un outil de contrôle parental. Mais mon rôle c’est aussi de rester méfiante. Ils sont encore innocents et n’ont pas la faculté de repérer le danger comme moi. Deux à trois fois par semaine, je m’assure donc qu’ils n’échangent pas de messages avec des numéros que je ne connais pas parce que ça me fait peur. Il y a un mois, mon cadet a envoyé un message WhatsApp à un youtubeur qu’il adore en l’invitant à se rendre dans notre ville. Comme cette personne fait partie de son quotidien, mon fils ne s’est pas dit que le numéro de téléphone pouvait être celui d’un inconnu… Il aurait été capable de lui donner notre adresse ! J’ai effacé le message et le numéro mais, comme je ne peux pas lui expliquer que j’ai fouillé dans son portable, je lui en ai parlé de façon détournée, en disant qu’on ne sait jamais qui se cache derrière une photo de profil ou un numéro trouvé en ligne. »
Julie – 43 ans – restauratrice de mobilier d’art – Orgeval (78)
2 enfants : Maud, 15 ans, et Élodie, 11 ans
« La façon dont moi et mon mari utilisons nos écrans déteint sur nos enfants. Comme nous n’allons pas sur les réseaux sociaux, nos filles n’y vont pas non plus. Notre crédo ce n’est pas d’interdire mais de mettre des règles. Je me souviens d’amis à moi à qui on avait interdit des choses, la télévision par exemple, et qui sont entrés dans une logique de surcompensation par la suite. On a acheté un smartphone à nos enfants quand elles ont commencé à faire des trajets seules entre l’école et la maison : en sixième pour Maud et en CE2 pour Élodie. La plus grande a aussi un ordinateur et la plus petite une tablette. Elles s’en servent pour communiquer avec leurs amis, faire des recherches ou jouer à des jeux en ligne avec des gens qu’elles connaissent. Chez nous, le repas du soir est sacré : on discute et on ne touche pas à nos portables. À certaines occasions on a pu aborder la question du cyberharcèlement ou des bons comportements à adopter dans la société numérique. En revanche, c’est plus difficile de parler de pornographie, elles n’aiment pas aborder ce sujet avec nous. On sait pourtant qu’au collège tous les smartphones ne sont pas équipés d’un contrôle parental et donc que nos filles peuvent être confrontées à ce genre d’images. »
Julien – 43 ans – patron d’un studio de jeu vidéo – Lyon (69)
Un enfant : Jules, 18 ans
« Le sujet avec Jules a vraiment été les jeux vidéo. Dès ses trois ans, je lui ai proposé des applications éducatives car je considère que cela peut être un super vecteur d’apprentissage : il a appris le solfège en trois jours grâce à une app ! Vers ses huit ans, il a eu une tablette et s’est mis à jouer à des jeux vidéo comme Minecraft. J’avais fixé une limite de temps à 25 minutes par jour mais ça a donné lieu à beaucoup de discussions et de filouteries de sa part. Ce n’était vraiment pas évident de poser un cadre qui tienne la route. D’autant plus que certains jeux sont programmés pour créer des mécanismes d’addiction qui génèrent de la FOMO (fear of missing out, qui désigne la peur de rater un événement) chez les joueurs. Mais le vrai problème est apparu quand Jules est entré en 5e et qu’il a eu son premier ordinateur personnel. Ce n’était pas indispensable mais c’était plus simple pour faire ses devoirs. Pour garder le contrôle, j’ai passé un deal avec lui et installé un tracker sur son PC pour connaître le temps qu’il y passait. Quand j’ai commencé à trouver louche l’écart entre ce que le tracker mesurait et ce que je percevais, j’ai installé un deuxième tracker en secret. Je me suis rendu compte qu’il se levait à 6 heures du matin pour jouer à Fortnite puis effaçait ses plages de données. Il s’est retrouvé sans PC pendant plusieurs mois ! Mais, malgré cet épisode, nous partageons toujours un lien fort autour du jeu vidéo. Il y a quelque temps, il m’a invité à regarder le stream Twitch de la partie de Counter Strike qu’il disputait avec son équipe. Ça m’a rappelé les terrains de foot de son enfance, quand j’allais voir ses matchs le week-end. Comme lui, j’ai passé pas mal de temps à pratiquer le E-sport (qui consiste à s’entraîner aux jeux vidéo en vue de participer à des compétitions) dans ma jeunesse, donc je sais que cela ne l’isole pas du reste du monde. »
Laure – 46 ans – historienne de l’art – Liège (Belgique)
2 enfants : Elise, 11 ans et demi, Lucie, 8 ans
« Elle nous a fait du chantage en nous disant qu’elle était la seule de sa classe à ne pas avoir de smartphone, que cela l’empêchait d’être au courant des conversations qui se poursuivaient après l’école sur les différents groupes Whatsapp. On a tenu face à cette pression jusqu’à ses 11 ans, juste avant qu’elle entre au collège. Au début, on a limité son temps d’utilisation à une heure par jour mais elle réclamait plus. Comme elle a bien réussi son certificat d’études de base (examen permettant d’accéder au secondaire en Belgique), on a augmenté ce temps à 3 heures et on l’a autorisée à installer TikTok. Deux ou trois fois par mois, je m’assois avec elle et je m’intéresse à son fil TikTok. Elle regarde surtout des vidéos de cuisine ou de maquillage. J’essaie de ne pas dire que ces contenus me semblent débiles pour qu’elle se sente en confiance et me parle si un jour elle rencontre un problème ou se sent en danger. Le fait de parler avec elle des vidéos de beauté m’autorise à lui faire remarquer que certaines influenceuses utilisent des filtres qui déforment la réalité. Elle est réceptive à ces échanges, ça lui permet de prendre du recul sur ce qu’elle voit. »
Au premier confinement, Noam, 13 ans à l’époque, reçoit son premier téléphone portable. « Comme je n’avais pas grand-chose à faire, je passais mes journées à installer de nouveaux jeux et à regarder des vidéos sur YouTube », se souvient l’ado de 17 ans. Cathy, sa mère, constate des chiffres qui font froid dans le dos : son fils passait plus de six heures par jour sur son mobile. Un cadeau empoisonné ? « En tant qu’orthophoniste, je suis très sensibilisée à la nocivité de la consommation des écrans à outrance. On a vu très concrètement à quel point c’est addictif. » De quoi alerter les parents qui n’ont eu d’autre choix que de mettre en place des stratégies pour limiter l’utilisation d’écrans. « Au début, on l’a obligé à laisser son téléphone en bas quand il montait dans sa chambre. Mais finalement on n’arrivait pas à surveiller en permanence », souligne Cathy.
Resserrer la vis
Cathy et son mari ont installé une application de contrôle parental qui permet de paramétrer les comptes des enfants. Depuis, les règles sont strictes : deux heures d’écran par jour en semaine, deux heures trente le week-end et le téléphone en off de 21h jusqu’à 7h30. « Si nos enfants veulent télécharger une application, on reçoit un message pour donner notre accord », complète Cathy. « Ces règles m’embêtent un peu. Mes amis ont le droit de jouer sur leur téléphone plus longtemps », confie Joshua, 13 ans, le fils cadet de Cathy. Le petit malin profite de ses séjours chez ses grands-parents pour rattraper le temps perdu. « Là-bas, je joue quatre heures par jour alors qu’à la maison, c’est une heure maximum. » Quant à la Switch, confinée dans le salon, Cathy est intransigeante : une heure de jeu par jour uniquement le mercredi et le week-end, et seulement si les devoirs sont faits. « Ce n’est pas en libre-service », insiste-t-elle. De son côté, Noam, l’aîné, avoue avoir piqué plusieurs fois en cachette un téléphone familial inutilisé pour jouer.
Depuis ses 17 ans, ses parents ont lâché du lest. « On a considéré que j’étais assez grand pour m’autogérer, mais je me suis vite rendu compte que je dépassais largement la limite de temps imposée avant. J’ai demandé à remettre le contrôle parental sur Instagram et j’ai supprimé TikTok, BeReel et tous les jeux », explique-t-il. Depuis, Noam le concède, il passe beaucoup plus de temps à l’extérieur, il a repris le piano et dessine énormément. « J’ai beaucoup plus d’inspiration et de créativité qu’avant. »
Pas de 5G
Dans la famille de Sandra et Régis, les règles sont plus sévères. Si leurs deux enfants ont eu droit à un téléphone dès la quatrième, le smartphone n’est autorisé qu’à partir du lycée. Mais sans 5G, et ce jusqu’au Bac. De sorte qu’ils aient « accès aux réseaux sociaux qu’à la maison ». Eux aussi ont installé un contrôle parental. Limite du temps d’écran ? Une heure trente par jour pour les jeux et les réseaux sociaux. « En revanche, on leur a laissé l’accès illimité aux applis d’informations comme celles du Monde ou de Courrier International », précise la mère. Mais elle le concède : les écrans sont une « lutte permanente ». « Même si on met des limites, il suffit qu’on tourne le dos pour qu’ils piquent notre tablette. Il a fallu mettre des codes sur nos portables, sur l’ordinateur de la maison et sur l’iPad. Mais les enfants réussissaient toujours à les retrouver. Ils se faisaient attraper et on changeait nos codes une nouvelle fois. »
Des subterfuges, le plus jeune fils, Kim, 15 ans, en a plusieurs. « Parfois j’utilise la tablette pour faire mes devoirs dans ma chambre. Mes parents ne captent pas que j’oublie de le ramener dans le salon. J’en profite pour aller sur YouTube le soir avant de me coucher. » Timo, l’aîné de 20 ans, se remémore un épisode : « Une fois, ado, j’ai été privé de téléphone pendant un mois parce que j’en abusais avant de m’endormir. Même si j’étais en colère au début, j’ai compris qu’après ça, je passais encore plus de temps qu’avant à faire d’autres activités. Je dessinais, je faisais beaucoup de skate, je voyais très souvent des potes. » Pour les jeux vidéo, c’est une autre histoire. Si Sandra et Régis ont veillé à ce qu’aucune console ne passe jamais la porte de la chambre des enfants – installée dans le salon, elle n’est autorisée que le week-end –, ils n’ont pas la même vision des choses. Sandra tolère difficilement les jeux vidéo. Régis, en grand amateur, les perçoit comme un loisir. « Je joue avec mes garçons, mais avec des restrictions. Ça me permet de partager quelque chose avec eux tout en contrôlant leur consommation de jeux vidéo. »
« Une manière de l’autonomiser »
Chez Thierry et Sandrine, la télévision est passée à la trappe il y a plus de treize ans. Reste que leur fils, Gabriel, a commencé dès sept ans à consacrer de longs après-midi aux jeux vidéo. « S’il avait terminé ses devoirs, on lui autorisait à jouer avant le dîner. Le week-end, il n’y avait pas vraiment de règles fixes », reconnaît Thierry, qui estime aujourd’hui avoir été probablement « trop permissif ». Au début, le couple s’était juré de ne jamais laisser le PC familial le soir dans la chambre de leur fils. « On a fait l’erreur de le mettre au bout du couloir qui mène à sa chambre. On lui faisait confiance, mais on s’est vite rendu compte qu’il le récupérait pour jouer le soir dans sa chambre », raconte le père.
Résultat ? Il a fallu trouver des cachettes : entre le matelas et le sommier du lit de la chambre d’amis ou entre les disques vinyle. Pourtant, Gabriel avouera plus tard qu’il finissait toujours par réussir sa chasse au trésor. « On a essayé plusieurs techniques, mais sans jamais vraiment réussir à aller jusqu’au bout. Au quotidien, c’est très compliqué et contraignant de surveiller en permanence, cède Sandrine. Parfois, on se réunissait pour lui expliquer les dangers des écrans. Mais souvent, il recommençait. » Au fur et à mesure que Gabriel grandissait, ses parents lui ont laissé plus de libertés. « Aujourd’hui, à 17 ans, on estime qu’il est en âge de se gérer. C’est une manière de l’autonomiser », juge Thierry.
Un pari réussi ? Quoi qu’il en soit, Gabriel l’avoue, il ne joue plus beaucoup aux jeux vidéo. « J’ai moins le temps, j’ai beaucoup de devoirs, je fais plus de sport qu’avant et je vois souvent mes potes. Et puis j’ai pris conscience que geeker, c’était du temps gaspillé et que ça ne m’instruisait pas. » Aujourd’hui, les parents voient des aspects positifs dans le laxisme de leur gestion des écrans. « Si on a été flexibles c’est aussi parce qu’il a toujours eu de bons résultats scolaires, que sa consommation d’écrans ne déteignait pas sur sa santé mentale et qu’il continuait à faire des activités extérieures, du sport ou écouter de la musique et voir ses amis. »
« Au moment de la réforme des retraites, j’ai commencé à m’inquiéter pour mon avenir et je me suis penché sur le sujet. Pour l’instant, je commence petit à petit à épargner sur un compte dédié. Mon banquier m’a renseigné sur le PER (Plan Épargne Retraite) et j’envisage d’en ouvrir un dès que j’aurai signé un CDD ou un CDI l’été prochain », avoue Bruno, 29 ans, alternant en RSE. Ce Toulousain fait partie d’une grande majorité de jeunes actifs qui estiment qu’ils devront épargner par eux-mêmes pour financer leurs vieux jours.
D’après les chiffres du cinquième Baromètre de l’épargne en France et en régions, réalisé par l’Ifop, l’intention des Français de souscrire un PER est en progression significative sur trois ans. 37 % des Français interrogés déclarent avoir l’intention de souscrire un PER contre 28 % en 2021. Les trentenaires semblent bel et bien les plus inquiets et les plus concernés quand on voit que 60 % des moins de 35 ans ont l’intention de souscrire un PER pour bénéficier d’une rente viagère ou d’un capital à leur retraite, contre seulement 29 % des 35 ans.
En témoigne également le slogan « Pas de retraité.es sur une planète brûlée… Retraites, climat, même combat ! », scandé par la jeune génération lors des manifestations contre la réforme des retraites. « On est assez incertains sur le devenir de nos pensions retraite. Je suis assez pessimiste, on en bénéficiera encore plus tardivement. C’est important d’y penser le plus tôt possible », se désole Bruno.
Miser sur les produits financiers… et l’immobilier
Antoine*, parisien et père de famille de 35 ans, fait partie de ceux qui n’ont pas perdu de temps en commençant à placer de l’argent pour anticiper sa retraite et financer les futures études de ses filles. « Il y a trois ans, avec ma femme, on a ouvert deux comptes PER, deux comptes PEA (Plan Épargne en Actions) et deux assurances vie avec une trentaine d’enveloppes. Le but est de faire de l’épargne, de constituer un patrimoine et de bénéficier d’une déduction au niveau de l’impôt sur le revenu. Tout cela corrélé au fait que nous avons des incertitudes quant au système actuel de retraite par répartition, confie-t-il. Lorsque je suis rentré en France en 2020, après avoir travaillé six ans en Suisse, j’ai dû entamer toutes les démarches de changement de régime et donc réfléchir à l’avenir de mon patrimoine. En parallèle, j’ai monté ma boîte dans le milieu de l’innovation et du sport et via celle-ci, je dépose 3 600 euros par an sur mon compte PER. Ma femme, elle, dépose 4 000 euros. Nous atteignons tous les deux nos plafonds. » Si Antoine n’a pas encore de résidence principale, il a déjà investi avec son épouse dans l’immobilier en achetant deux appartements, aujourd’hui mis en location. Signe que le couple mise aussi sur l’immobilier, en plus des produits financiers, pour préparer sa retraite.
Avoir un travail stable comme priorité
Mais ce genre d’investissement est loin d’être à la portée de tous les Français. Nombre d’entre eux ne parviennent même pas à épargner à la fin du mois. C’est le cas de Remy, 28 ans, qui est sur le point de terminer son CDD saisonnier en restauration dans une station balnéaire du Sud-Ouest. « À mon âge, j’ai d’autres préoccupations que celle de penser à la retraite. Comme avoir un boulot stable, louer un appartement à prix raisonnable, voyager, peut-être acheter un appartement plus tard. » Aussi, le jeune homme, incertain sur son avenir, avoue ne pas avoir encore trouvé sa voie professionnelle. « La restauration n’est qu’un travail alimentaire à court terme uniquement pour payer mon loyer. Et puis mon salaire actuel ne serait pas assez suffisant pour pouvoir mettre de côté pour la retraite. Je n’arrive pas encore à me projeter dans quelques années, donc il m’est impossible de me projeter à l’âge de la retraite. Et puis, je ne connais rien à toutes ces démarches », justifie-t-il.
Anticiper le budget logement
Arthur*, 28 ans, consultant fonctionnel en informatique originaire du Sud-Ouest, a quant à lui eu la chance et les moyens de lancer un premier investissement. Avec sa conjointe, ils viennent d’acquérir une maison sur plan – leur résidence principale – dans les Landes « pour ne plus avoir à payer de loyer dans 25 ans ». « On projette d’acheter plus tard un autre appartement qu’on louera et qui complétera ma retraite précaire, sachant que j’espère arrêter de travailler avant l’âge légal », explique-t-il. Un autre projet pour anticiper l’avenir ? « Pourquoi ne pas épargner pour racheter des trimestres ? », suggère Arthur. Une solution envisageable quand on sait qu’une fois à la retraite, le budget logement moyen d’un Français correspond à 38,4 % des finances de son ménage.
Compenser le montant des pensions
Laura*, une journaliste parisienne de 36 ans, a récemment estimé sur un site le montant de sa retraite. « Les chiffres étaient terrifiants. Ils indiquaient que je devais travailler jusqu’à 67 ans pour avoir ma retraite à taux plein à hauteur de 1 400 euros par mois. Je me suis imaginée finir isolée et précarisée. Ce n’est pas mon genre de m’inquiéter pour mon avenir, j’ai tendance à être assez sereine. Mais j’ai réalisé qu’à 67 ans, on ne peut plus rebondir », remet-elle. Alors, avec une amie, elles ont eu l’idée de fonder une SCI pour acheter ensemble un appartement pour un investissement locatif, autour de villes étudiantes. « Le but est que cet appartement soit remboursé assez vite, avant d’en acheter un second, pose-t-elle. D’ici une trentaine d’années, on souhaiterait revendre ces deux biens pour nous acheter nos propres appartements et être à l’abri pour nos vieux jours. »
Que ce soit les familles expatriées ou les familles dont le couple ne parle pas la même langue, beaucoup se posent des questions sur l’apprentissage linguistique. Thibaut et Suzanne en font partie : il y a un an, ces jeunes parents ont accueilli leur premier enfant, prénommé Hugo. Lui est français, elle est américaine et tous deux ont opté pour Copenhague, capitale du Danemark, comme lieu de résidence. Pourquoi faire simple ? « Avant la naissance, on a naturellement lu beaucoup d’articles en ligne, raconte-t-il. On s’est rendu compte qu’il y avait plusieurs écoles : certaines disent qu’il faut garder une langue à la maison et une langue pour l’extérieur. Mais ce qui revenait le plus souvent – c’est ce qu’on fait depuis – c’est que chacun parle sa langue maternelle. Autrement dit, moi le français, l’anglais pour ma compagne. »
Une stratégie que valide Ranka Bijeljac-Babić, psycholinguiste et membre du Laboratoire Psychologie de la perception à l’université Paris-Descartes. « Le plus simple est que les parents parlent la langue dans laquelle ils se sentent le plus à l’aise », affirme-t-elle. Si pour certains parents, il s’agira de leur langue maternelle, cela peut aussi être une langue acquise plus tardivement, voire la langue du pays d’accueil. Le plus important : que l’enfant soit exposé à chaque langue, de manière équilibrée. « Par exemple, sur les livres qu’on achète, on s’assure qu’il ait autant de livres français qu’anglais, poursuit Thibaut. Même chose pour ses jouets qui parlent. »
« Ni handicap ni retard »
S’il n’y a pas de chiffre exact, on estime que plus de la moitié de la population mondiale est bilingue et que deux tiers des enfants dans le monde grandissent dans un environnement où se croisent plusieurs langues. Si les combinaisons linguistiques sont multiples, un élément rassemble les parents bilingues : ils doutent. Cela va-t-il défavoriser mon enfant ? Va-t-il se mettre à parler plus tard que les autres ? La psycholinguiste répond : « Maintenant, on le sait, les études qui existent dans le domaine scientifique sur l’acquisition du langage des enfants bilingues le disent : il n’y a pas de difficultés, il n’y a pas de handicap ni de retard. » Au contraire, le bilinguisme ou plurilinguisme comprend de nombreux bénéfices. Sur le plan cognitif, les enfants sont plus attentifs et repèrent plus facilement les changements. « Ils vont être capables d’utiliser certains processus cérébraux et mentaux, leur permettant de ne pas mélanger les langues, précise Ranka Bijeljac-Babić. Et s’ils la mélangent, contrairement aux idées reçues, ce n’est pas né d’une confusion. C’est juste la possibilité qu’ils ont, d’utiliser plusieurs registres, surtout lorsqu’au début, des mots leur manquent. »
La psycholinguiste a également observé des avantages dits métalinguistiques. Elle s’explique : « Très tôt, les enfants bilingues ont une conscience linguistique, ils réfléchissent à leurs langues. Ils vont faire des comparaisons entre elles de façon totalement spontanée, inconsciente. Des connaissances que les enfants monolingues acquièrent ou utilisent seulement lorsqu’ils commencent à écrire. » Pour finir, on dit des petits plurilingues qu’ils sont plus tolérants. Ils acceptent plus facilement les difficultés de leurs interlocuteurs ou la non-maîtrise complète d’une langue.
Une mémoire protégée
Parler deux langues, c’est deux possibilités d’écrire le monde. « C’est une vraie richesse culturelle », ajoute Ranka Bijeljac-Babić. Un avis que partage le jeune couple franco-américain. Un an s’est passé, Thibaut et Suzanne constatent déjà l’éveil linguistique de Hugo. « Pour le moment, ça concerne des actions répétitives, celles qui composent sa routine du quotidien comme manger, faire dodo, les besoins primaires, observe-t-il. Même s’il ne comprend pas encore qu’il y a une langue d’un côté et une deuxième de l’autre, il comprend déjà des mots dans les deux langues. » Exemple : lorsque son père lui demande un bisou, le petit garçon va immédiatement faire le geste – sans doute le plus mignon – d’envoyer un baiser avec sa main en partant de la bouche. Si sa mère mentionne un « kiss » (l’équivalent en anglais, ndr), l’action sera la même. « Preuve qu’il fait déjà le pont entre nos deux langues maternelles. Il a compris que “bisou” et “kiss” veulent dire la même chose, sans pour autant saisir que d’un côté, c’est en français et en anglais de l’autre. »
Au-delà d’une flexibilité mentale, parler deux ou plusieurs langues pourrait même avoir des bienfaits sur la santé, plus particulièrement sur la mémoire, rapportait le New York Times en avril dernier. Si l’hypothèse n’est pas nouvelle, une récente étude publiée dans la revue Neurobiology of Aging vient la consolider. Après avoir rassemblé près de 750 patients âgés de 59 à 76 ans, des chercheurs allemands ont constaté que « ceux qui déclaraient utiliser deux langues quotidiennement depuis leur plus jeune âge obtenaient de meilleurs résultats aux tests d’apprentissage et de mémoire », que les patients monolingues.
Inutile de se forcer
Attention, cela ne veut pas dire qu’il faut impérativement parler à son enfant dans deux langues différentes. Surtout si l’on en maîtrise qu’une seule. « Si vous souhaitez parler en anglais à votre enfant, pourquoi pas, mais si votre niveau est académique et non “naturel”, ne vous attendez pas à ce qu’il soit bilingue. Ce n’est jamais néfaste, mais la simplicité et le naturel prévalent à tous les projets linguistiques que les parents peuvent avoir parfois à la naissance. » Et qu’en est-il de l’accent ? Certains enfants en garderont un, d’autres non.
« Les gens pensent à tort que l’accent serait la mesure de la maîtrise de la langue. Lorsqu’on apprend deux langues étant petit, on va certainement acquérir de “bons accents” dans les deux langues. Mais une langue va tout de même dominer, influant donc sur l’accent. Ce qui est sûr, c’est que l’accent ne change en rien la maîtrise de la langue. » En août dernier, Hugo a rejoint l’équipe des pingouins au sein d’une crèche danoise. Seul hic : aucun de ses parents ne maîtrise la langue scandinave. « Ce sera l’occasion pour nous d’apprendre enfin trois mots, s’amuse le jeune père. Plus sérieusement, il n’y a aucun souci à ce que notre fils maîtrise le danois, on s’assurera juste de toujours prioriser le français et l’anglais », confie-t-il avant de rappeler l’un des points les plus importants du bilinguisme : une langue non pratiquée, c’est une langue perdue.
À Colmar, chez Céline, 41 ans, l’arrivée il y a dix ans d’Elsa et Arthur, des faux jumeaux, a tout chamboulé dans l’équilibre créé entre Manon, son aînée et Lucas, le benjamin. « On est passé de deux à quatre enfants. Ç’a été un peu un choc, surtout pour Manon », confie la maman. Aujourd’hui âgée de 16 ans, Manon, lui reproche, dans « ses moments de colère », de ne pas s’être arrêtée à deux.
De nombreuses études plus ou moins scientifiques
De son côté, Lucas, 4 ans à l’époque, a plutôt bien vécu d’endosser un nouveau rôle et perdre son rang de benjamin, souvent considéré comme étant la place du favori et se retrouver dans la position la plus délicate selon les préjugés : l’enfant du milieu. « Il n’a ni la place de l’aîné ni celle du petit dernier et peut très vite avoir l’impression qu’on le prive de sa place », constate Elena Goutard, coach parentale et familiale, autrice de Mon p’tit cahier. Frères et sœurs aux éditions Solar, coécrit avec Élodie Gossuin. Ici, dans la famille de Céline, c’est plutôt Manon, l’aînée qui a été la plus perturbée. De quoi déjouer les pronostics ?
Si plusieurs comportements au sein des fratries font l’objet de myriades d’études plus ou moins scientifiques, comme le fait que l’aîné soit le plus intelligent, que les fratries de filles soient plus fusionnelles que les garçons ou l’influence du caractère selon le rang de l’enfant, les stéréotypes sur les fratries ne se vérifient pas tout le temps. Lors de ses consultations avec des parents d’ailleurs, Elena Goutard a tendance à ne pas aborder ces préjugés pour « éviter d’engendrer de l’inquiétude, à un endroit où ils ne se posaient même pas de questions ».
Des jumeaux fusionnels, oui mais…
À la maison, Céline se rend bien compte que le lien entre ses enfants est unique et ne répond pas vraiment aux préjugés qu’elle lit et entend régulièrement. Ses jumeaux sont peut-être « très complices », mais ne s’enferment pas dans leur relation et « ont tissé des liens très fort avec leur frère et leur sœur ». Céline n’aime pas « utiliser le terme “chouchou” » quand elle parle du traitement réservé à ses derniers-nés, mais concède volontiers qu’elle et son mari ont été « très souvent accaparés par eux, dès la naissance, parce qu’ils étaient plus fragiles ». Déjouer des attitudes stéréotypées passe aussi par la manière dont les enfants sont éduqués. « On pourrait dire que les garçons sont plus bagarreurs et cherchent davantage le conflit. Moi, avec mes quatre garçons, j’ai de quoi déjouer les idées reçues : ils sont très fusionnels », déroule Elena Goutard.
Manon, elle, « fait très attention à ses cadets et est hyper responsable », admet Céline. Dès lors, elle respecte son étiquette d’aînée. Toutefois, que l’aîné endosse le rôle de deuxième parent peut s’avérer néfaste pour le bon équilibre de la famille : « Généralement, les enfants n’aiment pas être commandés par un autre enfant quand les parents ne sont pas là. Quelque part, les aînés vont endosser un rôle qui n’est pas le leur, insiste Elena Goutard. C’est aux parents d’intervenir et d’expliquer les règles et les limites pour éviter que l’aîné devienne un petit chef. »
La coach parentale et familiale rappelle d’ailleurs que même si certains « clichés se vérifient » et « partent d’une vérité générale », ils diffèrent en fonction des foyers, de l’éducation. « On va transmettre certains traits, mais tout reste assez relatif en fonction des tempéraments », conclut Elena Goutard.
L’Essentiel de l’article
Les préjugés sur les caractères des enfants en fonction de leur rôle dans la famille ne sont pas des vérités générales, puisque chaque enfant, chaque famille est unique.
De nombreuses études menées avec plus ou moins de rigueur scientifique observent tout et n’importe quoi au sujet des dynamiques des fratries : attention à ne pas se laisser berner.