En promenade dans sa poussette, le petit Hugo âgé de 14 mois a les yeux grands ouverts. À cet âge, tout est découverte, tout est émerveillement. Soudain, le jeune garçon pousse un petit cri, lève le bras les yeux rivés vers le ciel et tape son index contre son pouce à plusieurs reprises. « Il nous dit qu’il a vu un oiseau, explique son père. C’est sa passion en ce moment. » Comme de nombreux parents aujourd’hui, Thibaut et Suzanne ont décidé lorsque leur fils a atteint l’âge de 6 mois de se servir de la langue des signes française afin de mieux communiquer avec lui. Si à première vue cela peut sembler bizarre, cette méthode s’est révélée être un outil précieux permettant aux jeunes enfants de se faire comprendre des adultes, avant même de savoir parler.
Des bébés plus calmes et moins frustrés
Tout commence aux États-Unis, dans les années 1980. « En France, il faudra attendre le début des années 2000 pour que cette pratique arrive. Vers 2006, plus exactement », rappelle Isabelle Cottenceau, fondatrice de l’organisme Éveil et Signes et autrice de plusieurs livres sur le sujet. Tout serait parti d’une observation : « Joseph Garcia, interprète en langue des signes américaine, a remarqué que les bébés de ses amis sourds n’avaient pas du tout le même comportement et commençaient à communiquer plus tôt que les autres. Ils pleuraient moins, ils étaient également plus autonomes. Vers l’âge de 14-15 mois, ils les sentaient plus calmes, plus paisibles, moins frustrés. Il s’est rendu compte que c’était lié à leur accès facilité à la communication. Ils arrivaient à exprimer leurs besoins plus facilement grâce aux signes. »
L’interprète décide d’approfondir ses recherches, en fait le sujet de sa thèse, avant de mettre au point la méthode « Sign with your baby » (communiquez en signes avec votre bébé) et de publier un livre, qui devient vite un best-seller. Depuis, la littérature pédiatrique ne manque pas de vanter les mérites de cette pratique, qui permettrait aux bébés de parler plus tôt, d’avoir un vocabulaire plus riche et qui augmenterait même leur quotient intellectuel. Il n’en faut pas plus pour convaincre les parents américains : en 2016, l’entreprise de formation Baby Sign Language indique qu’ils sont un tiers à l’utiliser.
Expression des besoins
Si Hugo ne parle pas encore, ses parents confirment les bénéfices des signes : très vite, le bambin est capable d’exprimer des besoins primaires, plutôt que de seulement pleurer. « Il va pouvoir nous dire quand il veut manger, quand il faut changer la couche, quand il a mal quelque part… Je pense qu’il aurait été plus anxieux ou frustré de ne pas pouvoir mieux communiquer avec nous, comme on le fait actuellement », confirme son père.
Pour Isabelle Cottenceau, ces « bébé-signes » incitent aussi les parents à se concentrer sur leur enfant. « Il y a trop de situations où on parle à un enfant tout en faisant autre chose en même temps, lance-t-elle. Avec les signes, on ne peut pas tricher. On est obligé de se mettre face à l’enfant, de se mettre à sa hauteur, de parler doucement, lentement, sans se précipiter et en utilisant les mots justes. Ce comportement crée forcément un lien de confiance, une complicité. »
Un signe pour une idée
Attention, signer avec son bébé ne veut pas dire lui apprendre la langue des signes. C’est pourquoi Isabelle Cottenceau parle de « bébé-signes » ou de « signes associés à la parole ». Elle précise : « Je ne vais utiliser que du vocabulaire simple, autrement dit des signes isolés. Je ne vais pas utiliser la syntaxe ou la grammaire de la langue des signes française (LSF), parce qu’elle est complexe et elle a ses propres spécificités. Là, nous avons affaire à des enfants entendants. » L’autrice recommande donc de signer au moment où la phrase est prononcée. « Par exemple, si je dis “je vais te donner ton doudou”, je vais signer “doudou”. Je donne à l’enfant un repère visuel, une image et si un jour, il a besoin à son tour de son doudou, il sait que ce signe le désigne. Je saurai ainsi de quoi il parle. »
Mais comment expliquer que les bébés parviennent à signer avant même de savoir parler ? C’est simple : l’appareil phonatoire n’est mature qu’à partir de 13 mois. Avant cela, l’enfant est en incapacité totale de parler. À partir de 13 mois, l’apprentissage du langage s’opère progressivement mais reste long et fastidieux. « Alors qu’il est très vite et très tôt dans une gestuelle, reprend Isabelle Cottenceau. Il va très vite savoir dire au revoir de la main, applaudir, faire un petit chut ou encore envoyer un baiser. »
Pour ce qui est du nombre de signes, chaque enfant est différent. Certains vont très peu signer, voire pas du tout, là où d’autres vont réaliser vingt signes et en comprendre beaucoup plus. « Il n’y a pas de règles universelles », confirme l’auteure. « Les signes que Hugo exécute rapidement représentent ce dont il est fan : en ce moment, ce sont les oiseaux et les chiens, sourit son père. Dès qu’il y a un intérêt, l’apprentissage et la mémoire sont plus efficaces. » Et ça, ça vaut pour n’importe quel enfant.
Depuis la rentrée scolaire 2023, le programme pHARe, qui lutte contre le harcèlement à l’école, a été étendu à tous les lycées. Le tabou du harcèlement et de son prolongement cyber vacille et c’est tant mieux : il est urgent que tous les acteurs impliqués dans l’éducation se saisissent du problème. Quelques chiffres permettent de comprendre l’ampleur du phénomène. 20 % des enfants et adolescents de 8 à 18 ans déclarent avoir été confrontés à une situation de cyberharcèlement(1). Un chiffre qui grimpe à 60 % pour les 18-25 ans.(2)
Le cyberharcèlement, c’est quoi ?
Défini par le Ministère de l’Éducation nationale comme « un acte agressif, intentionnel perpétré par un individu ou un groupe d’individus au moyen de formes de communication électroniques, de façon répétée à l’encontre d’une victime qui ne peut facilement se défendre seule », le cyberharcèlement n’est pas sans conséquence sur la santé mentale des victimes. 69 % d’entre elles déclarent ainsi avoir été sujettes à des insomnies, des troubles de l’appétit et du désespoir, et 49 % disent avoir déjà pensé au suicide.
Messageries instantanées, jeux en ligne, réseaux sociaux… les canaux d’échanges de contenus harcelants sont aussi nombreux que la forme que ces derniers peuvent prendre. L’association e-Enfance en a recensé sept, parmi lesquels la diffusion de rumeurs, la publication de photos ou vidéos intimes, embarrassantes ou humiliantes pour la victime, ou encore la création d’un sujet de discussion sur un réseau social à l’encontre d’une personne. Ces pratiques constituent un délit dont l’auteur, s’il est majeur, s’expose à des peines de deux à trois ans d’emprisonnement en fonction de l’âge de la victime.
Ne pas hésiter à bloquer ou signaler les comptes problématiques
Face à ces pratiques, bloquer et signaler les comptes de harceleurs est possible, voire fortement recommandé. Cela peut s’effectuer via PHAROS, une plateforme dédiée mise en place par le ministère de l’Intérieur, pour supprimer les comptes et contenus problématiques. Le site cybermalveillance.gouv.fr incite également à conserver les preuves liées au cyberharcèlement – en réalisant une capture d’écran –, à porter plainte et à signaler les contenus ou comportements illicites auprès des plateformes sur lesquelles ils sont présents afin de les faire supprimer. « Il faut responsabiliser les enfants sur le fonctionnement de l’écosystème numérique : si nous ne signalons pas à Facebook, TikTok ou Snapchat les contenus choquants et violents, ces plateformes ne prendront pas l’initiative de s’améliorer », conclut Yasmine Buono, fondatrice de l’association de lutte contre le harcèlement scolaire Net Respect…
Ces associations qui luttent contre la cyberviolence…
Des associations et plateformes existent et disposent aussi de cellules d’écoute et de conseils aidant les victimes à sortir de leur isolement. « Il faut que les parents soient capables de dire à leur enfant que s’il est témoin ou victime de quelque chose mais qu’il ne souhaite pas leur en parler parce qu’il trouve cela gênant, il peut installer une application comme le 3018, où il pourra discuter avec des personnes formées pour répondre à ses questions », insiste la porte-parole d’e-Enfance, qui indique que le nombre d’appels reçus par le 3018 a doublé entre 2022 et 2023.
Mis en place l’association e-Enfance en 2022, le 3018 est un numéro national, gratuit et confidentiel, pour les jeunes victimes de violences numériques et leurs parents. Accessibles par téléphone 7 jours sur 7 jusqu’à 23 heures, via l’application ou via un tchat en direct, les 18 écoutants du 3018 ont reçu 21 269 entre janvier et août 2023, soit 38 % de plus que sur la même période en 2022. Déployé dans le cadre du programme européen Safer Internet, le 3018 a la particularité d’entretenir des partenariats avec 17 plateformes et réseaux sociaux, ce qui lui permet de signaler de façon prioritaire les contenus et comptes préjudiciables et d’obtenir leur suppression en quelques heures.
… et contre le cybersexisme
Liker, partager, commenter… Internet facilite l’amplification de la diffusion de contenus violents et participe ainsi à brouiller la frontière entre ce qui relève ou non du harcèlement. Comme le souligne Yasmine Buono, « la mécanique du cyberharcèlement est complexe » : « On sait qu’en moyenne il y a un harcelé pour trois harceleurs plus tous les témoins qui relaient l’information ; on ne doit pas ignorer que son enfant peut être harcelé et devenir lui-même un cyber harceleurpar vengeance ou effet de groupe. »
D’après une enquête menée en 2013 par le ministère de l’Education nationale, les filles sont plus touchées que les garçons par les cyberviolences (21 % contre 15 %). Le centre Hubertine Auclert a mis en évidence « les rouages sexistes » de ces cyberviolences. Selon une de ses études publiée en 2016, les filles sont ainsi plus exposées que les garçons aux moqueries et insultes en ligne sur leur apparence physique (20 % contre 13 %) ou à la réception de messages à caractère sexuel alors qu’elles n’en n’ont pas envie (16 % contre 10 %).
Né en 2020 d’abord sous forme d’un hashtag lancé sur les réseaux sociaux, Stop Fisha est une association féministe de lutte contre le cybersexisme et les cyberviolences sexistes et sexuelles. Se déroulant sur des groupes dits « fisha » (verlan d’afficher), cette pratique consiste à diffuser des contenus à caractère sexuel de jeunes femmes, sans leur consentement, assortis d’informations personnelles sur les victimes (nom, lieu de résidence, établissement scolaire, etc.) ainsi que de menaces et de harcèlement lorsque ces dernières demandent leur suppression. Les bénévoles de l’association Stop Fisha offrent un accompagnement moral et juridique aux victimes de cyberviolences sexistes et sexuelles et à leurs proches et peuvent également signaler les contenus auprès de PHAROS ou des réseaux sociaux.
Selon la spécialiste de l’éducation numérique, ouvrir le dialogue permet donc de responsabiliser les plus jeunes à leurs usages numériques en leur faisant prendre conscience des impacts qu’une photo, un message ou un commentaire postés en ligne peuvent avoir sur leur vie mais aussi celle des autres.
La clef : ouvrir le dialogue avec son enfant
En tant que parent, comment accompagner au mieux son enfant pour l’aider à se prémunir de ces violences ? « Le mieux est d’expliquer à son enfant les choses telles qu’elles sont, résume Yasmine Buono. Il faut pouvoir lui dire : je ne peux pas surveiller tout ce que tu fais en ligne, je sais que tu vas rencontrer des contenus inappropriés et des situations de violence et le seul moyen que j’ai de te protéger c’est de t’inciter à en parler, à moi, à d’autres référents adultes ou bien à tes amis. »
Marie Danet est psychologue clinicienne, docteure en psychologie et maîtresse de conférences à l’université de Lille.
Quelles sont les inquiétudes qu’expriment les parents ?
Marie Danet : Les parents dont les enfants sont préadolescents craignent avant tout que leur progéniture passe trop de temps devant les écrans. À l’adolescence, cette problématique se double de celle de la gestion du temps de sommeil. Les parents expriment également une inquiétude liée à de possibles mauvaises rencontres en ligne : images à caractère pornographique, cyberharceleurs, etc. Les préoccupations concernant l’impact du temps passé devant les écrans sur la scolarité sont présentes mais moins fréquentes. Toutes ces craintes ont émergé à mesure que les écrans se sont multipliés dans la maison et que leurs usages, notamment avec les jeux vidéo, sont devenus plus solitaires.
Comment interpréter la diminution de l’âge moyen pour le premier smartphone (9 ans et 9 mois) ?
M. D. : Cela permet aux parents de rester en contact avec leur enfant lorsqu’il commence à faire des trajets seul. Les nouvelles technologies permettent ces contacts instantanés et les parents utilisent ce potentiel d’immédiateté. Peut-être que leurs inquiétudes sont un peu plus grandes qu’il y a quelques décennies mais ce n’est pas lié aux smartphones. J’y vois plutôt une continuité avec le phénomène des parents hélicoptères, qui veulent contrôler tout ce que fait leur enfant lorsqu’il est petit, et du fait que nous avons accès en permanence à une information saturée de faits divers.
Y a-t-il une forme de pression sociale qui s’exerce sur les parents ?
M. D. : M. D. : D’un côté la tolérance aux enfants dans l’espace public diminue : il faut qu’ils soient sages et qu’ils n’utilisent pas d’écrans. Dans le train, par exemple, si je joue avec mon enfant et que nous faisons du bruit, les gens me regardent, agacés, mais si je lui donne un écran on me regarde aussi. D’un autre côté, la pression sociale est présente sur les réseaux sociaux où les parents se mettent en scène en faisant des choses supposément incroyables avec leurs enfants. Pour certains, l’enjeu devient alors d’apparaître comme un super parent, capable de donner le meilleur pour son enfant. Enfin, le discours de l’institution scolaire est paradoxal car l’école passe son temps à alerter sur les outils numériques et demande en même temps aux élèves de les utiliser pour leurs devoirs. En fait, ce sont les aspects récréatifs des écrans qui sont incriminés, les aspects jugés sérieux, eux, sont tolérés.
Quelle posture devraient adopter les parents face aux pratiques numériques de leur enfant ?
M. D. : Le plus important est de communiquer avec lui. Comme on lui apprend à traverser la route, il faut lui apprendre à utiliser les outils numériques. Lorsque les parents mettent en place un cadre trop restrictif, l’enfant risque de ne pas leur parler s’il se trouve exposé à des contenus inappropriés ou violents. Même si un enfant n’a pas de smartphone, ce n’est pas forcément le cas de ses copains…Et puis l’âge des premières expériences en ligne est aussi celui où l’on ne se rend pas compte des conséquences de ce que l’on poste, diffuse ou commente. Charge aux parents d’avoir un regard sur ces contenus, en accord avec l’enfant, pour le responsabiliser, lui expliquer que certains comportements relèvent du harcèlement ou qu’une fois publiée, il est très difficile d’effacer toutes traces d’une photo.
Quels conseils leur donneriez-vous ?
M. D. : Une bonne stratégie peut être d’équiper l’enfant d’un téléphone non connecté autour de 12-13 ans, en laissant passer la première année du collège, même si une forme de pression entre collégiens peut s’exercer. L’idée n’est pas de les mettre en situation d’exclusion par rapport à leur groupe d’amis. Ensuite, lorsqu’ils acquièrent un smartphone, le mieux est de discuter avec eux sur les usages qu’ils comptent en faire pour définir un cadre de confiance, instaurer des moments avec téléphone et des moments sans. Pourquoi pas utiliser des outils de contrôles parentaux mais ils sont limités et il existe de nombreux moyens de les contourner. Il est surtout essentiel que les parents soient exemplaires et ne restent pas eux-mêmes collés à leurs écrans.
François – 45 ans – professeur d’arts plastiques et d’audiovisuel – Douarnenez (29)
2 enfants : Louis, 15 ans, et Gabin, 11 ans
« Jusqu’à son entrée en seconde, Louis n’était pas très demandeur d’un smartphone. Il communiquait avec ses copains via l’application Discord installée sur le PC familial. Il en a fait la demande à la rentrée car tous ses copains en ont un. Comme il est vite tombé dans une boulimie de réseaux sociaux, on lui a dit de faire attention à ses données mais lui nous répondait : « Tant mieux si je suis traqué, les algorithmes vont me proposer du contenu adapté à mes goûts ». Je pense quand même qu’il a déjà un peu de recul sur son smartphone car il ne voit pas l’intérêt de l’emmener au lycée puisqu’il y retrouve ses copains. Pour définir des règles d’utilisation, nous avons décidé avec lui d’observer ses activités via une application de contrôle parental. Avec ma femme, nous avons culpabilisé d’utiliser cet outil… Je ne trouve pas très glorieux d’avoir accès à ces informations. Mais, en même temps, quand on a vu qu’un jour il avait passé six heures sur YouTube on s’est dit qu’il fallait agir. Depuis, nous avons défini un temps limite et supprimé Instagram de son smartphone car il passait beaucoup de temps à papillonner. »
Nathalie – 40 ans – architecte d’intérieur – Tel Aviv
3 enfants : Raph, 12 ans, Noam, 8 ans et Ellie, 7 ans
« En Israël, les enfants ont des téléphones plus tôt qu’en France car ils sont souvent autonomes dans leurs trajets dès le début de l’école primaire. Mes deux aînés ont eu leur premier smartphone en CE2, pour assurer leur indépendance et ma tranquillité d’esprit. J’essaie de leur montrer que je leur fais confiance, que ce n’est pas parce que le monde est horrible que je vais faire comme mes copines qui fliquent leurs enfants en les géolocalisant sans qu’ils le sachent. En accord avec eux, nous avons donc installé un outil de contrôle parental. Mais mon rôle c’est aussi de rester méfiante. Ils sont encore innocents et n’ont pas la faculté de repérer le danger comme moi. Deux à trois fois par semaine, je m’assure donc qu’ils n’échangent pas de messages avec des numéros que je ne connais pas parce que ça me fait peur. Il y a un mois, mon cadet a envoyé un message WhatsApp à un youtubeur qu’il adore en l’invitant à se rendre dans notre ville. Comme cette personne fait partie de son quotidien, mon fils ne s’est pas dit que le numéro de téléphone pouvait être celui d’un inconnu… Il aurait été capable de lui donner notre adresse ! J’ai effacé le message et le numéro mais, comme je ne peux pas lui expliquer que j’ai fouillé dans son portable, je lui en ai parlé de façon détournée, en disant qu’on ne sait jamais qui se cache derrière une photo de profil ou un numéro trouvé en ligne. »
Julie – 43 ans – restauratrice de mobilier d’art – Orgeval (78)
2 enfants : Maud, 15 ans, et Élodie, 11 ans
« La façon dont moi et mon mari utilisons nos écrans déteint sur nos enfants. Comme nous n’allons pas sur les réseaux sociaux, nos filles n’y vont pas non plus. Notre crédo ce n’est pas d’interdire mais de mettre des règles. Je me souviens d’amis à moi à qui on avait interdit des choses, la télévision par exemple, et qui sont entrés dans une logique de surcompensation par la suite. On a acheté un smartphone à nos enfants quand elles ont commencé à faire des trajets seules entre l’école et la maison : en sixième pour Maud et en CE2 pour Élodie. La plus grande a aussi un ordinateur et la plus petite une tablette. Elles s’en servent pour communiquer avec leurs amis, faire des recherches ou jouer à des jeux en ligne avec des gens qu’elles connaissent. Chez nous, le repas du soir est sacré : on discute et on ne touche pas à nos portables. À certaines occasions on a pu aborder la question du cyberharcèlement ou des bons comportements à adopter dans la société numérique. En revanche, c’est plus difficile de parler de pornographie, elles n’aiment pas aborder ce sujet avec nous. On sait pourtant qu’au collège tous les smartphones ne sont pas équipés d’un contrôle parental et donc que nos filles peuvent être confrontées à ce genre d’images. »
Julien – 43 ans – patron d’un studio de jeu vidéo – Lyon (69)
Un enfant : Jules, 18 ans
« Le sujet avec Jules a vraiment été les jeux vidéo. Dès ses trois ans, je lui ai proposé des applications éducatives car je considère que cela peut être un super vecteur d’apprentissage : il a appris le solfège en trois jours grâce à une app ! Vers ses huit ans, il a eu une tablette et s’est mis à jouer à des jeux vidéo comme Minecraft. J’avais fixé une limite de temps à 25 minutes par jour mais ça a donné lieu à beaucoup de discussions et de filouteries de sa part. Ce n’était vraiment pas évident de poser un cadre qui tienne la route. D’autant plus que certains jeux sont programmés pour créer des mécanismes d’addiction qui génèrent de la FOMO (fear of missing out, qui désigne la peur de rater un événement) chez les joueurs. Mais le vrai problème est apparu quand Jules est entré en 5e et qu’il a eu son premier ordinateur personnel. Ce n’était pas indispensable mais c’était plus simple pour faire ses devoirs. Pour garder le contrôle, j’ai passé un deal avec lui et installé un tracker sur son PC pour connaître le temps qu’il y passait. Quand j’ai commencé à trouver louche l’écart entre ce que le tracker mesurait et ce que je percevais, j’ai installé un deuxième tracker en secret. Je me suis rendu compte qu’il se levait à 6 heures du matin pour jouer à Fortnite puis effaçait ses plages de données. Il s’est retrouvé sans PC pendant plusieurs mois ! Mais, malgré cet épisode, nous partageons toujours un lien fort autour du jeu vidéo. Il y a quelque temps, il m’a invité à regarder le stream Twitch de la partie de Counter Strike qu’il disputait avec son équipe. Ça m’a rappelé les terrains de foot de son enfance, quand j’allais voir ses matchs le week-end. Comme lui, j’ai passé pas mal de temps à pratiquer le E-sport (qui consiste à s’entraîner aux jeux vidéo en vue de participer à des compétitions) dans ma jeunesse, donc je sais que cela ne l’isole pas du reste du monde. »
Laure – 46 ans – historienne de l’art – Liège (Belgique)
2 enfants : Elise, 11 ans et demi, Lucie, 8 ans
« Elle nous a fait du chantage en nous disant qu’elle était la seule de sa classe à ne pas avoir de smartphone, que cela l’empêchait d’être au courant des conversations qui se poursuivaient après l’école sur les différents groupes Whatsapp. On a tenu face à cette pression jusqu’à ses 11 ans, juste avant qu’elle entre au collège. Au début, on a limité son temps d’utilisation à une heure par jour mais elle réclamait plus. Comme elle a bien réussi son certificat d’études de base (examen permettant d’accéder au secondaire en Belgique), on a augmenté ce temps à 3 heures et on l’a autorisée à installer TikTok. Deux ou trois fois par mois, je m’assois avec elle et je m’intéresse à son fil TikTok. Elle regarde surtout des vidéos de cuisine ou de maquillage. J’essaie de ne pas dire que ces contenus me semblent débiles pour qu’elle se sente en confiance et me parle si un jour elle rencontre un problème ou se sent en danger. Le fait de parler avec elle des vidéos de beauté m’autorise à lui faire remarquer que certaines influenceuses utilisent des filtres qui déforment la réalité. Elle est réceptive à ces échanges, ça lui permet de prendre du recul sur ce qu’elle voit. »
Connaissez-vous le sharenting ? Issue de la contraction des mots anglais share et parenting, cette pratique désigne la publication par des parents de photos ou de vidéos de leurs enfants sur les réseaux sociaux. Apparu pour la première fois en 2012 sous la plume du journaliste américain Steven Leckart, le phénomène est loin d’être une mode. L’étude « Parents influenceurs », publiée en 2023 et commandée par l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (OPEN), révèle ainsi que 53 % des parents français, particulièrement les jeunes parents, ont déjà partagé du contenu sur leur(s) enfant(s) sur les réseaux sociaux, dont 43 % ont commencé dès la naissance de ce(s) dernier(s).
1300 photos
En 2018, une étude menée par une agence publique britannique estimait qu’un enfant apparaît en moyenne sur 1 300 photographies publiées en ligne avant l’âge de 13 ans.
« Le sharenting est en nette hausse depuis la pandémie de Covid-19, en 2020, lorsque le besoin de rester en lien avec ses proches a poussé tout le monde, adultes comme enfants, à être très connectés », observe Socheata Sim, responsable de la mission sociale France de Caméléon, une association luttant contre les violences sexuelles faites aux enfants. Et la militante d’alerter : « Lorsqu’on publie les photos d’un enfant, il faut avoir en tête qu’elles pourront le suivre toute sa vie et tomber entre les mains de camarades harceleurs au collège ou de pédocriminels. »
Un risque d’exposition aux cyberagressions
L’année dernière, Caméléon a mené une campagne de sensibilisation alertant sur les dangers liés au sharenting, en particulier sur le risque que les images tombent entre les mains de cyberprédateurs. D’après une ONG américaine, 50 % des photos publiées sur les forums pédopornographiques proviennent en effet de clichés pris par les parents puis partagés sur les réseaux sociaux. Ce qui peut avoir des conséquences dramatiques. Grâce aux données glanées, les quelque 750 000 prédateurs sexuels qui sévissent en ligne disposent d’informations qu’ils peuvent ensuite utiliser pour entrer en contact physiquement avec leurs victimes ou pour se lier d’amitié avec leurs parents.
Quelques gestes simples permettent de limiter les risques de cyberagressions: faire attention aux arrières plans des photos trop facilement identifiables, éviter les tags ou de divulguer des informations personnelles concernant son enfant. Les associations de protection de l’enfance incitent également à en parler à son entourage. « Les parents ont beau être sensibilisés et veiller à ne pas partager publiquement des photos ou des informations permettant d’identifier leurs enfants, ce n’est peut-être pas le cas de leurs proches, rappelle Socheata Sim. Et dans ce cas, les photos ou vidéos peuvent vite sortir du cercle de confiance familial. »
Le sharenting pose aussi la question du consentement de l’enfant. La psychologue Aline Nativel Id Hammou rappelle que « la notion de consentement intervient autour de six ans, lorsqu’un enfant est capable de verbaliser un refus à ses parents s’il n’a pas envie d’être pris en photo », puis « autour de ses dix ans », lorsqu’il acquiert la compréhension de ce qu’implique le fait d’avoir sa photo publiée sur un réseau social. Ainsi, même si les parents éprouvent le besoin de partager du contenu « par fierté pour leur progéniture », la non prise en compte du consentement de cette dernière peut provoquer un « impact psychologique ».
Dans son cabinet de consultation, certains enfants lui déclarent ainsi subir une forme de pression, comme ce garçon de huit ans qui décrit devoir « prendre vingt fois la pose pour que papa et maman puissent faire la photo parfaite ». « Si cette non prise en compte du consentement devient récurrent, l’enfant peut avoir le ressenti de ne pas être considéré comme un être humain doté de volonté, d’être une sorte de poupée pour ses parents, poursuit la psychologue. À terme, cela peut ébranler la confiance de l’enfant en son parent. » Outre l’aspect psychologique, Socheata Sim estime que la publication de la photo d’un enfant sans son consentement « pose la question éthique de responsabilité des parents et du droit à l’image et à la vie privée des enfants ».
Arthur Melon, délégué général du Conseil français des associations pour les droits de l’enfant (COFRADE), attire également l’attention sur l’absence de référence au consentement des enfants quant à la gestion de leur image dans le droit français: « Le droit actuel prévoit que le droit à l’image de l’enfant est géré par ses parents, mais on constate qu’ils n’utilisent pas toujours ce pouvoir à bon escient et considèrent qu’ils n’ont pas à demander l’avis de leur enfant avant de publier une photo de lui. »
Un cadre juridique en évolution
Depuis janvier 2023, une proposition de loi visant à garantir le respect du droit à l’image des enfants est en discussion [texte toujours en discussion à la parution de cet article]. Déposée par le député Bruno Studer, à l’origine d’une autre loi encadrant le travail des enfants influenceurs, elle prévoit notamment que les parents doivent veiller au respect de la vie privée de leur enfant ou qu’un tiers puisse saisir la justice si la diffusion de l’image d’un enfant par ses deux parents porte gravement atteinte à sa dignité ou à son intégrité morale.
Le COFRADE, tout en saluant les avancées permises par ce texte, trouve néanmoins qu’il ne va pas assez loin. « La proposition d’aggravation de la sanction pénale en cas d’atteinte à la réputation de l’enfant n’a pas été retenue», regrette Arthur Melon. « La publication de certains contenus s’apparente à des violences éducatives, ce qui justifierait selon nous qu’une autorité, comme un juge aux affaires familiales ou la Cnil, soit saisie pour les retirer des plateformes », complète Socheata Sim.
Au premier confinement, Noam, 13 ans à l’époque, reçoit son premier téléphone portable. « Comme je n’avais pas grand-chose à faire, je passais mes journées à installer de nouveaux jeux et à regarder des vidéos sur YouTube », se souvient l’ado de 17 ans. Cathy, sa mère, constate des chiffres qui font froid dans le dos : son fils passait plus de six heures par jour sur son mobile. Un cadeau empoisonné ? « En tant qu’orthophoniste, je suis très sensibilisée à la nocivité de la consommation des écrans à outrance. On a vu très concrètement à quel point c’est addictif. » De quoi alerter les parents qui n’ont eu d’autre choix que de mettre en place des stratégies pour limiter l’utilisation d’écrans. « Au début, on l’a obligé à laisser son téléphone en bas quand il montait dans sa chambre. Mais finalement on n’arrivait pas à surveiller en permanence », souligne Cathy.
Resserrer la vis
Cathy et son mari ont installé une application de contrôle parental qui permet de paramétrer les comptes des enfants. Depuis, les règles sont strictes : deux heures d’écran par jour en semaine, deux heures trente le week-end et le téléphone en off de 21h jusqu’à 7h30. « Si nos enfants veulent télécharger une application, on reçoit un message pour donner notre accord », complète Cathy. « Ces règles m’embêtent un peu. Mes amis ont le droit de jouer sur leur téléphone plus longtemps », confie Joshua, 13 ans, le fils cadet de Cathy. Le petit malin profite de ses séjours chez ses grands-parents pour rattraper le temps perdu. « Là-bas, je joue quatre heures par jour alors qu’à la maison, c’est une heure maximum. » Quant à la Switch, confinée dans le salon, Cathy est intransigeante : une heure de jeu par jour uniquement le mercredi et le week-end, et seulement si les devoirs sont faits. « Ce n’est pas en libre-service », insiste-t-elle. De son côté, Noam, l’aîné, avoue avoir piqué plusieurs fois en cachette un téléphone familial inutilisé pour jouer.
Depuis ses 17 ans, ses parents ont lâché du lest. « On a considéré que j’étais assez grand pour m’autogérer, mais je me suis vite rendu compte que je dépassais largement la limite de temps imposée avant. J’ai demandé à remettre le contrôle parental sur Instagram et j’ai supprimé TikTok, BeReel et tous les jeux », explique-t-il. Depuis, Noam le concède, il passe beaucoup plus de temps à l’extérieur, il a repris le piano et dessine énormément. « J’ai beaucoup plus d’inspiration et de créativité qu’avant. »
Pas de 5G
Dans la famille de Sandra et Régis, les règles sont plus sévères. Si leurs deux enfants ont eu droit à un téléphone dès la quatrième, le smartphone n’est autorisé qu’à partir du lycée. Mais sans 5G, et ce jusqu’au Bac. De sorte qu’ils aient « accès aux réseaux sociaux qu’à la maison ». Eux aussi ont installé un contrôle parental. Limite du temps d’écran ? Une heure trente par jour pour les jeux et les réseaux sociaux. « En revanche, on leur a laissé l’accès illimité aux applis d’informations comme celles du Monde ou de Courrier International », précise la mère. Mais elle le concède : les écrans sont une « lutte permanente ». « Même si on met des limites, il suffit qu’on tourne le dos pour qu’ils piquent notre tablette. Il a fallu mettre des codes sur nos portables, sur l’ordinateur de la maison et sur l’iPad. Mais les enfants réussissaient toujours à les retrouver. Ils se faisaient attraper et on changeait nos codes une nouvelle fois. »
Des subterfuges, le plus jeune fils, Kim, 15 ans, en a plusieurs. « Parfois j’utilise la tablette pour faire mes devoirs dans ma chambre. Mes parents ne captent pas que j’oublie de le ramener dans le salon. J’en profite pour aller sur YouTube le soir avant de me coucher. » Timo, l’aîné de 20 ans, se remémore un épisode : « Une fois, ado, j’ai été privé de téléphone pendant un mois parce que j’en abusais avant de m’endormir. Même si j’étais en colère au début, j’ai compris qu’après ça, je passais encore plus de temps qu’avant à faire d’autres activités. Je dessinais, je faisais beaucoup de skate, je voyais très souvent des potes. » Pour les jeux vidéo, c’est une autre histoire. Si Sandra et Régis ont veillé à ce qu’aucune console ne passe jamais la porte de la chambre des enfants – installée dans le salon, elle n’est autorisée que le week-end –, ils n’ont pas la même vision des choses. Sandra tolère difficilement les jeux vidéo. Régis, en grand amateur, les perçoit comme un loisir. « Je joue avec mes garçons, mais avec des restrictions. Ça me permet de partager quelque chose avec eux tout en contrôlant leur consommation de jeux vidéo. »
« Une manière de l’autonomiser »
Chez Thierry et Sandrine, la télévision est passée à la trappe il y a plus de treize ans. Reste que leur fils, Gabriel, a commencé dès sept ans à consacrer de longs après-midi aux jeux vidéo. « S’il avait terminé ses devoirs, on lui autorisait à jouer avant le dîner. Le week-end, il n’y avait pas vraiment de règles fixes », reconnaît Thierry, qui estime aujourd’hui avoir été probablement « trop permissif ». Au début, le couple s’était juré de ne jamais laisser le PC familial le soir dans la chambre de leur fils. « On a fait l’erreur de le mettre au bout du couloir qui mène à sa chambre. On lui faisait confiance, mais on s’est vite rendu compte qu’il le récupérait pour jouer le soir dans sa chambre », raconte le père.
Résultat ? Il a fallu trouver des cachettes : entre le matelas et le sommier du lit de la chambre d’amis ou entre les disques vinyle. Pourtant, Gabriel avouera plus tard qu’il finissait toujours par réussir sa chasse au trésor. « On a essayé plusieurs techniques, mais sans jamais vraiment réussir à aller jusqu’au bout. Au quotidien, c’est très compliqué et contraignant de surveiller en permanence, cède Sandrine. Parfois, on se réunissait pour lui expliquer les dangers des écrans. Mais souvent, il recommençait. » Au fur et à mesure que Gabriel grandissait, ses parents lui ont laissé plus de libertés. « Aujourd’hui, à 17 ans, on estime qu’il est en âge de se gérer. C’est une manière de l’autonomiser », juge Thierry.
Un pari réussi ? Quoi qu’il en soit, Gabriel l’avoue, il ne joue plus beaucoup aux jeux vidéo. « J’ai moins le temps, j’ai beaucoup de devoirs, je fais plus de sport qu’avant et je vois souvent mes potes. Et puis j’ai pris conscience que geeker, c’était du temps gaspillé et que ça ne m’instruisait pas. » Aujourd’hui, les parents voient des aspects positifs dans le laxisme de leur gestion des écrans. « Si on a été flexibles c’est aussi parce qu’il a toujours eu de bons résultats scolaires, que sa consommation d’écrans ne déteignait pas sur sa santé mentale et qu’il continuait à faire des activités extérieures, du sport ou écouter de la musique et voir ses amis. »
« C’est vraiment la base du développement de l’enfant. » Pour Florence Dupont, directrice de crèche et éducatrice de jeune enfant (EJE) diplômée, le jeu est central pour tout enfant, des premiers mois jusqu’à ses 3 ans, et même pour la suite. C’est même inscrit dans la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, rédigée par les Nations Unies en 1989. L’article 31 met ainsi en avant le « droit au repos et aux loisirs, de se livrer au jeu et à des activités récréatives propres à son âge, et de participer librement à la vie culturelle et artistique »(1). Mais pas besoin de dizaines de jouets et encore moins d’écrans (rappelons cette règle tacite : pas d’écran avant 3 ans). Il faut surtout bien s’adapter à ses besoins – sans vouloir trop en faire.
Diversité de jeux et d’apprentissages
Jeux moteurs type toboggans, jeux de construction, livres d’images, jeux symboliques comme la poupée… Les façons de jouer sont nombreuses et favorisent chacune à leur façon le développement de l’enfant : de la compréhension de son corps et du monde à la découverte de l’autre et l’expression de ses émotions. C’est pour cela que miser sur leur diversité est essentiel. « Dans notre crèche, l’espace est aménagé pour que chaque enfant ait accès à tous types de jeu pendant la journée, en fonction de ses besoins », explique Florence Dupont. En alternance de ce temps en autonomie, des activités collectives sont proposées « avec des règles, ce qui est aussi important pour se construire, et bien sûr apprendre à être en société ». Durant sa formation, elle a pu apprendre et appliquer les théories pédagogiques de grands pionniers comme le Suisse Jean Piaget, premier à poser les grandes phases du développement de l’enfant, ou Maria Montessori, qui a largement réfléchi aux façons d’apprendre par le jeu.
« On peut bien sûr très bien aussi ne pas fréquenter les crèches et grandir à la maison, souligne l’éducatrice. Dans ce cas, il est essentiel pour le parent d’être disponible, physiquement, mais aussi psychiquement, donc en mettant de côté son portable. Le jeu commun est important, mais également une simple présence par quelques encouragements est bénéfique. Il est par ailleurs très important pour l’enfant d’avoir du temps pour jouer seul, afin de développer son imagination et son autonomie. » Ce qui implique d’aménager la maison pour la rendre sécurisée et propice au jeu.
C’est notamment ce que fait Jeanne, chercheuse en sciences sociales basée à Montpellier, avec son fils de deux ans et demi. « Il sait trouver ce qu’il veut dans nos placards, et on le laisse faire au maximum. C’est là qu’il va vraiment se concentrer sur ce qu’il fait. C’est le meilleur moyen de l’intéresser : on lui fait essayer des choses, même si souvent il change d’avis au bout de 10 minutes. Et quand il s’agit d’un atelier peinture pour lequel on a passé 30 minutes à bien préparer les choses, c’est assez décourageant. »
Il faut donc beaucoup l’observer, ce qui n’est pas toujours simple quand on travaille : « On le confie à une assistante maternelle en journée, à qui on demande toujours ce qu’ils ont fait ensemble pour être bien au clair sur ce qui l’intéresse en ce moment. » Cette question de la disponibilité a également été difficile pour Frank, professeur de musique à Nantes. « À la naissance de mon premier fils, qui a bientôt 8 ans, je travaillais énormément et j’avais peu de temps pour lui. Je le regrette aujourd’hui, notamment parce que la disponibilité, ce n’est pas juste être auprès de lui, mais c’est aussi dégager du temps mentalement pour prendre un peu de recul sur les activités, ne pas être tout le temps dans l’improvisation. »
Ce manque de temps l’a poussé à favoriser l’essentiel : le cadre affectif, avec des jeux tactiles comme chat. « J’ai un second fils de 3 ans, pour lequel j’essaye d’être plus présent, mais en réalité, il a moins besoin de moi pour jouer, car il est très sollicité par son grand frère. »
Des jeux adaptés à tout âge
Ce cadre émotionnel implique aussi de l’orienter vers des jeux adaptés. « Sinon, l’enfant risque de se retrouver trop souvent en difficulté et développer des frustrations, explique Florence Dupont. Dans les premiers mois, par exemple, l’enfant veut plutôt explorer les choses sensoriellement. Il va notamment tout découvrir par la bouche, il faut donc toujours lui proposer des objets qui ne présentent aucun danger. » Par la suite, il faut surtout bien coller à son rythme d’apprentissage.
Un aspect que Frank a découvert sur le tas : « J’ai tenté très tôt des jeux pour lui apprendre sa gauche et sa droite, mais c’était prématuré. De toute façon, on ne peut pas faire autrement que suivre l’apprentissage de l’enfant : si ce n’est pas le bon moment, il est inutile de s’obstiner. » De son côté, Jeanne a appris à être dans l’accompagnement de ce rythme : « Quand on voit qu’il est très concentré et qu’il ne nous sollicite pas, on essaye de ne pas casser cette bulle. Ce qui fait que ça ne se passe pas toujours bien : parfois il va être frustré parce qu’il veut faire quelque chose de trop compliqué. À ce moment-là, notre rôle est de réajuster : changer de jeu ou bien l’aborder autrement, mais en tout cas de l’aider à retrouver le calme et la confiance. Parfois sans succès, mais c’est comme ça. » Par ailleurs, Florence Dupont rappelle que, du point de vue de l’enfant, tout est un jeu, même l’activité la plus sérieuse.
La chercheuse Josette Serres, docteure en psychologie du développement, va même jusqu’à dire que le jeu est un concept d’adulte : « L’enfant ne joue pas, il explore, il fait des expérimentations, il veut comprendre, il veut chercher à comprendre le monde. »(2) Pour Florence Dupont, cela va de pair avec son rythme : « Observer les feuilles des arbres bouger, c’est déjà un jeu qui va aider sa créativité. Pour nous adultes, il s’ennuie, mais l’enfant qui est dans l’observation ne s’ennuie pas. Il ne faut pas avoir peur de le laisser être dans la pause. »
Ne pas trop en faire
Tout le monde a envie d’être un parent parfait. Mais il faut faire attention à ne pas trop en faire. Notamment dans l’organisation des jouets : « Plus il y a de jeux, plus l’enfant est perdu et ne sait plus choisir, appuie Florence Dupont. Mieux vaut laisser quelques jeux à disposition et les renouveler régulièrement que tout proposer d’un coup. » Et inutile de dépenser des fortunes : dans la nature ou dans les objets du quotidien, les sources de jeu enrichissantes sont infinies. Jeanne le constate chez elle : « En ce moment, il est dans une phase de mimétisme, donc il utilise beaucoup nos ustensiles de cuisine. »
Autre tendance : l’envie de se renseigner sur tous les bons réflexes à avoir. Une intention louable, mais attention à l’abondance de ressources, en ligne ou ailleurs. « C’est peut-être par un réflexe de chercheuse, poursuit Jeanne, j’ai voulu collecter tous les bons conseils de jeune parent. Mais il y en a trop, et c’est difficile de bien se les approprier. » Florence Dupont abonde : « Il faut rester spontané, naturel, et garder son bon sens. Trop d’informations peuvent perdre les parents, d’autant qu’une information trouvée dans un livre peut finalement être mal comprise. Il vaut mieux se faire confiance, ou alors s’orienter vers des professionnels, par exemple la puéricultrice lors des visites mensuelles des premiers mois. » Et surtout ne pas avoir peur de faire des erreurs : « L’enfant expérimente par le jeu, et ses erreurs vont l’aider à comprendre les choses. Mais c’est pareil pour les parents. L’erreur est parfois bénéfique. » Peut-être faut-il au fond garder son âme d’enfant ?
Que ce soit les familles expatriées ou les familles dont le couple ne parle pas la même langue, beaucoup se posent des questions sur l’apprentissage linguistique. Thibaut et Suzanne en font partie : il y a un an, ces jeunes parents ont accueilli leur premier enfant, prénommé Hugo. Lui est français, elle est américaine et tous deux ont opté pour Copenhague, capitale du Danemark, comme lieu de résidence. Pourquoi faire simple ? « Avant la naissance, on a naturellement lu beaucoup d’articles en ligne, raconte-t-il. On s’est rendu compte qu’il y avait plusieurs écoles : certaines disent qu’il faut garder une langue à la maison et une langue pour l’extérieur. Mais ce qui revenait le plus souvent – c’est ce qu’on fait depuis – c’est que chacun parle sa langue maternelle. Autrement dit, moi le français, l’anglais pour ma compagne. »
Une stratégie que valide Ranka Bijeljac-Babić, psycholinguiste et membre du Laboratoire Psychologie de la perception à l’université Paris-Descartes. « Le plus simple est que les parents parlent la langue dans laquelle ils se sentent le plus à l’aise », affirme-t-elle. Si pour certains parents, il s’agira de leur langue maternelle, cela peut aussi être une langue acquise plus tardivement, voire la langue du pays d’accueil. Le plus important : que l’enfant soit exposé à chaque langue, de manière équilibrée. « Par exemple, sur les livres qu’on achète, on s’assure qu’il ait autant de livres français qu’anglais, poursuit Thibaut. Même chose pour ses jouets qui parlent. »
« Ni handicap ni retard »
S’il n’y a pas de chiffre exact, on estime que plus de la moitié de la population mondiale est bilingue et que deux tiers des enfants dans le monde grandissent dans un environnement où se croisent plusieurs langues. Si les combinaisons linguistiques sont multiples, un élément rassemble les parents bilingues : ils doutent. Cela va-t-il défavoriser mon enfant ? Va-t-il se mettre à parler plus tard que les autres ? La psycholinguiste répond : « Maintenant, on le sait, les études qui existent dans le domaine scientifique sur l’acquisition du langage des enfants bilingues le disent : il n’y a pas de difficultés, il n’y a pas de handicap ni de retard. » Au contraire, le bilinguisme ou plurilinguisme comprend de nombreux bénéfices. Sur le plan cognitif, les enfants sont plus attentifs et repèrent plus facilement les changements. « Ils vont être capables d’utiliser certains processus cérébraux et mentaux, leur permettant de ne pas mélanger les langues, précise Ranka Bijeljac-Babić. Et s’ils la mélangent, contrairement aux idées reçues, ce n’est pas né d’une confusion. C’est juste la possibilité qu’ils ont, d’utiliser plusieurs registres, surtout lorsqu’au début, des mots leur manquent. »
La psycholinguiste a également observé des avantages dits métalinguistiques. Elle s’explique : « Très tôt, les enfants bilingues ont une conscience linguistique, ils réfléchissent à leurs langues. Ils vont faire des comparaisons entre elles de façon totalement spontanée, inconsciente. Des connaissances que les enfants monolingues acquièrent ou utilisent seulement lorsqu’ils commencent à écrire. » Pour finir, on dit des petits plurilingues qu’ils sont plus tolérants. Ils acceptent plus facilement les difficultés de leurs interlocuteurs ou la non-maîtrise complète d’une langue.
Une mémoire protégée
Parler deux langues, c’est deux possibilités d’écrire le monde. « C’est une vraie richesse culturelle », ajoute Ranka Bijeljac-Babić. Un avis que partage le jeune couple franco-américain. Un an s’est passé, Thibaut et Suzanne constatent déjà l’éveil linguistique de Hugo. « Pour le moment, ça concerne des actions répétitives, celles qui composent sa routine du quotidien comme manger, faire dodo, les besoins primaires, observe-t-il. Même s’il ne comprend pas encore qu’il y a une langue d’un côté et une deuxième de l’autre, il comprend déjà des mots dans les deux langues. » Exemple : lorsque son père lui demande un bisou, le petit garçon va immédiatement faire le geste – sans doute le plus mignon – d’envoyer un baiser avec sa main en partant de la bouche. Si sa mère mentionne un « kiss » (l’équivalent en anglais, ndr), l’action sera la même. « Preuve qu’il fait déjà le pont entre nos deux langues maternelles. Il a compris que “bisou” et “kiss” veulent dire la même chose, sans pour autant saisir que d’un côté, c’est en français et en anglais de l’autre. »
Au-delà d’une flexibilité mentale, parler deux ou plusieurs langues pourrait même avoir des bienfaits sur la santé, plus particulièrement sur la mémoire, rapportait le New York Times en avril dernier. Si l’hypothèse n’est pas nouvelle, une récente étude publiée dans la revue Neurobiology of Aging vient la consolider. Après avoir rassemblé près de 750 patients âgés de 59 à 76 ans, des chercheurs allemands ont constaté que « ceux qui déclaraient utiliser deux langues quotidiennement depuis leur plus jeune âge obtenaient de meilleurs résultats aux tests d’apprentissage et de mémoire », que les patients monolingues.
Inutile de se forcer
Attention, cela ne veut pas dire qu’il faut impérativement parler à son enfant dans deux langues différentes. Surtout si l’on en maîtrise qu’une seule. « Si vous souhaitez parler en anglais à votre enfant, pourquoi pas, mais si votre niveau est académique et non “naturel”, ne vous attendez pas à ce qu’il soit bilingue. Ce n’est jamais néfaste, mais la simplicité et le naturel prévalent à tous les projets linguistiques que les parents peuvent avoir parfois à la naissance. » Et qu’en est-il de l’accent ? Certains enfants en garderont un, d’autres non.
« Les gens pensent à tort que l’accent serait la mesure de la maîtrise de la langue. Lorsqu’on apprend deux langues étant petit, on va certainement acquérir de “bons accents” dans les deux langues. Mais une langue va tout de même dominer, influant donc sur l’accent. Ce qui est sûr, c’est que l’accent ne change en rien la maîtrise de la langue. » En août dernier, Hugo a rejoint l’équipe des pingouins au sein d’une crèche danoise. Seul hic : aucun de ses parents ne maîtrise la langue scandinave. « Ce sera l’occasion pour nous d’apprendre enfin trois mots, s’amuse le jeune père. Plus sérieusement, il n’y a aucun souci à ce que notre fils maîtrise le danois, on s’assurera juste de toujours prioriser le français et l’anglais », confie-t-il avant de rappeler l’un des points les plus importants du bilinguisme : une langue non pratiquée, c’est une langue perdue.
« Besoin de conseils pour gérer vos ados ? De partager des expériences entre parents ? Vous êtes au bon endroit », clame le message de bienvenue du groupe Facebook Parents d’ados, qui regroupe plus de 40 000 membres. Sur le fil de discussion, les posts fusent – plus de dix nouvelles publications par jour. Excédés par les nouveaux défis TikTok de leurs ados, agacés par leurs nouvelles habitudes (« Neuf mois à se casser la tête pour leur trouver un prénom pour que quinze ans plus tard ils s’appellent tous “frère” », se désole Émilie), ou profondément inquiets de leur santé mentale, les nombreuses publications rappellent à quel point l’adolescence est une période charnière dans la vie d’un parent.
Tantôt face à la nonchalance de leur progéniture, tantôt face à l’intensité de leurs états d’âme, la majorité des parents sont traversés par cette question : comment instaurer une relation et un dialogue équilibré avec un(e) adolescent(e) excédé(e), souvent en contradiction et qui revendique plus de liberté ? « Comme c’est le cas dans la petite enfance, l’opposition de l’adolescent marque en réalité un besoin. Le plus souvent, il s’agit du besoin de gagner en autonomie, du besoin qu’on lui fasse confiance », analyse Michèle Prados, infirmière puéricultrice à Fréjus, mère de deux ados, âgés de 11 et 17 ans.
L’écoute, toujours l’écoute
Plus qu’une véritable révolution dans le foyer, l’adolescent serait surtout à la recherche d’un moyen d’expression, passage obligatoire dans la construction de son identité. Le bon réflexe à avoir : lui accorder de l’importance. « Consacrer chaque jour, 10-15 minutes à l’écouter parler de tout et de rien, à réagir à ce qu’il vous raconte, à lui montrer que ce qu’il vit ou ce qui le passionne a de l’intérêt pour vous, lui montrer que sa parole compte » conseille Michèle Prados.
Mais alors : doit-on s’intéresser à tout ce que dit notre ado, même lorsqu’on a la sensation qu’ils parlent pour ne rien dire ? « Oui, c’est important de les laisser dire leurs bêtises, exprimer leurs points de vue, sans monter sur nos grands chevaux. Peu de temps après, on s’aperçoit qu’ils ont changé de vision, ou qu’ils sont animés par autre chose », relativise Léa Vigier, mère de deux ados.
Savoir modérer ses exigences
Pour Aude, mère de trois garçons de 16 ans, la responsabilité du conflit se niche parfois du côté des parents. « Beaucoup sont en attente de l’enfant tel qu’ils l’avaient idéalisé », confie-t-elle. De bons résultats scolaires, une facilité sociale et du sérieux… L’adolescence est en effet liée à une augmentation des exigences de la part de l’entourage, avec une forte attention portée sur son avenir professionnel. « En tant que parent, il peut être utile de garder en tête qu’avant d’être un élève, et un futur adulte, c’est un individu en construction, qui a besoin de se définir et s’épanouir pour lui-même, avant d’avoir à répondre d’exigences sociales », complète Michèle Prados. Les phobies scolaires et sociales, en augmentation ces dernières années auprès des collégiens et lycéens, préoccupent particulièrement les parents.
Les ados, reflet de l’époque
Autre motif possible de conflit : la soudaine contradiction des adolescents avec l’ordre établi et les règles du foyer, qui ont pourtant toujours existé. À nouveau, pas d’inquiétude à avoir. « À l’adolescence, on met en doute notre système de valeurs, initié par les personnes qui nous ont élevées, c’est plutôt sain », nuance Aude. Pour certains ados engagés, leurs convictions peuvent aussi marquer un écart avec les parents, qui se sentent alors dépassés par leurs discours. « On est aussi le reflet d’une nouvelle époque, nos parents doivent essayer de la comprendre », retoque Léa, 16 ans, lycéenne près d’Aix-en-Provence.
Cependant, gare à ne pas trop se mettre la pression, les psychologues spécialisés en parentalité le rappelle : le parent parfait n’existe pas. Pour Michèle Prados, le secret réside en une chose simple : « Écouter sans jugement, leur donner des limites, car ça les rassure. Bref, rester leur phare dans la tempête. »
Les réseaux sociaux ou encore les jeux vidéo en ligne peuvent avoir un impact négatif sur la santé mentale des jeunes. En quoi ces plateformes sont-elles un terrain fertile pour le harcèlement ?
Pascal Minotte, psychologue et chercheur au Centre de référence en santé mentale (CRéSaM) à Namur, en Belgique : C’est vrai que dans l’imaginaire collectif, l’impact pressenti de ces plateformes est plutôt négatif, mais il y a des nuances à apporter. À savoir, pour ce qui est de l’usage des médias sociaux par les adolescents, qu’on observe un léger impact négatif en moyenne et non pas de raz-de-marée de dépression ou de troubles anxieux. Ce qui veut dire aussi, puisqu’on parle de moyenne, que pour certaines personnes, c’est aussi une ressource et une aide. Pour ce qui est du cyberharcèlement, il s’articule généralement à des problématiques de présentiel et à du harcèlement scolaire classique, phénomène qui existe d’ailleurs depuis très longtemps. Pour avoir interviewé beaucoup d’ados confrontés à ces situations, ils ne font d’ailleurs pas spécialement la distinction entre harcèlement et cyberharcèlement. Ce dernier apporte néanmoins certaines nouveautés, comme la question des photos compromettantes.
Romain Huët, maître de conférences en sciences de la communication à l’Université Rennes 2 : Le type d’interactions qu’engagent les réseaux sociaux sont des interactions assez lâches notamment du fait de la possibilité de l’anonymat, mais aussi des contraintes techniques de l’énonciation qui favorisent souvent des interactions extrêmement brèves et en rafale. La distance affective et la distance des corps font que la présence d’autrui ne produit pas la même tonalité affective quand on s’entretient avec lui et qu’on s’autorise peut-être plus de choses que dans la vie ordinaire. L’exercice de l’empathie est beaucoup plus facile dans une co-présence physique que derrière un écran.
20% des jeunes
auraient déjà été exposés à du cyberharcèlement et des cyberviolences.(1)
Quelles sont les spécificités de cette forme renouvelée du harcèlement scolaire et de son impact sur la santé mentale ?
Pascal Minotte : Il n’y a pas de symptôme spécifique au cyberharcèlement. On trouve chez les jeunes victimes potentiellement tous les symptômes classiques des ados qui ne vont pas bien, comme la détérioration de l’estime de soi. Cela va se manifester à travers des maux de ventre, des maux de tête, de l’absentéisme important à l’école… Bien sûr, l’impact est d’autant plus négatif que la situation est grave et dure longtemps. Ensuite, il y a effectivement des catégories de population, en particulier les 9-13 ans, pour lesquels la prévalence du harcèlement est plus importante. Si on prend le phénomène cyber, on observe que le début de l’adolescence est un moment critique. C’est le moment où les enfants entrent au collège, ils passent dans un autre système où ils ont plus de responsabilités. Et c’est surtout le début de la puberté, les adolescents se cherchent autant en termes d’identité que de sexualité et de rapport aux autres. L’autre chose que l’on observe est que le cyberharcèlement touche en fait autant les filles que les garçons en termes de fréquence, mais que la détresse psychologique que cela entraîne est en moyenne plus importante chez les jeunes filles. Le harcèlement en ligne s’attaque en effet directement aux marqueurs de l’identité féminine, à savoir l’apparence physique, la notion de « respectabilité » – toutes les choses pour lesquelles le regard du public sera plus indulgent concernant les adolescents et les hommes en général. Pourtant le fait de partager des photos intimes n’a rien à voir avec le respect. On a affaire à des phénomènes, en particulier le revenge porn, qui sont éminemment sexistes. Il y a beaucoup de choses à déconstruire en termes de stéréotypes de genre.
Romain Huët : Parmi les thématiques développées par les jeunes faisant appel aux associations de prévention contre le suicide [Romain Huët a été bénévole écoutant dans une telle association, ndlr], celle du harcèlement en faisait partie. Mais de manière générale, il était surtout question de la difficulté à nouer des rapports avec autrui et à s’épanouir relationnellement. Ce qui m’avait marqué dans l’étude que j’ai faite sur la souffrance, y compris chez les jeunes, c’est le très grand sentiment de solitude quand bien même la personne est très bien entourée. Sur les réseaux sociaux, autrui est toujours atteignable et on peut être sur des sujets de conversation extrêmement différents avec 4 ou 5 personnes en même temps. Cela modifie très clairement les rapports sociaux, la capacité à accorder de l’attention à l’autre. Cette solitude peut ainsi s’exprimer de plein de manières différentes, notamment par la difficulté à nouer une certaine consistance relationnelle.
Comment préserver la santé mentale des jeunes face aux phénomènes de cyberharcèlement ?
Romain Huët : Il faudrait peut-être déjà repenser dès l’école cette relation à autrui sur les réseaux sociaux mais pas seulement. Aujourd’hui, on va faire des cours d’éducation civique mais on réfléchit assez peu à ce qu’est un rapport à autrui alors que c’est la chose la plus nécessaire à nos existences. Pour moi, il faut une vraie politique de l’attention à l’autre et de la sensibilité. Il y a une tendance à une désensibilisation massive, à un assèchement affectif assez fort qui fait qu’on a un rapport beaucoup plus brutal au monde. Je pense que c’est lié au contexte social qui favorise des rapports de concurrence et de compétition.
Pascal Minotte : Il faut aussi aider les jeunes à identifier ce qu’est le harcèlement parce qu’ils n’en n’ont pas toujours conscience, surtout les plus jeunes. Quelle est la différence entre le fait de faire une plaisanterie ou de taquiner quelqu’un et le fait de harceler ? Pour moi, il y a une coresponsabilité de l’école et des parents dans l’éducation des enfants sur ces sujets. La première chose à faire en tant que parent est d’avoir soi-même un comportement exemplaire. Quand on parle de gestion des émotions, certains adultes prêchent la bonne parole mais sont eux-mêmes en grande difficulté au moment de partager leurs émotions avec les enfants.
Quel rôle les plateformes ont-elles à jouer selon vous ?
Romain Huët : Il est intéressant de regarder comment les interactions sont organisées techniquement et comment elles participent à configurer le dispositif d’interaction. Par exemple, le pouce « j’aime » ou le cœur sont des façons très peu élaborées pour montrer son sentiment à l’égard d’une information. Par exemple, vous mettez une photo sur Instagram qui obtient 45 cœurs. Comment pouvez-vous être rassuré sur la reconnaissance ou sur ce que cela signifie vraiment ? Ces interactions peuvent aussi entraîner des formes de violences beaucoup plus crues : quand on réagit en 280 caractères [sur Twitter, ndlr], il y a des risques que ce soit plus violent parce qu’on n’utilise pas toute la subtilité du langage. L’enjeu serait donc de densifier ces interactions, de donner plus de possibilités de nuance.
Pascal Minotte : Certaines plateformes comme Instagram mettent en place des choses pour signaler les abus ou bloquer quelqu’un sans que la personne ne soit au courant. C’est très bien mais ça vient toujours en complément de l’éducation aux médias et de l’éducation tout court. Je trouve quand même intéressant d’insister aussi sur le fait qu’Internet, notamment pour les minorités qui sont souvent victimes de cyberharcèlement, peut aussi être une ressource. Les personnes LGBTQ+, par exemple, témoignent souvent du fait qu’au début de leur adolescence, c’est sur les médias sociaux qu’elles ont pu trouver des interlocuteurs avec lesquels partager leur vécu.
L’Essentiel de l’article
Le cyberharcèlement est souvent en prolongement d’un harcèlement en « présentiel »
L’anonymat et la distance physique donnent une impression d’impunité aux harceleurs
Les réseaux sociaux peuvent aussi être des ressources pour trouver de l’aide et du soutien
À Colmar, chez Céline, 41 ans, l’arrivée il y a dix ans d’Elsa et Arthur, des faux jumeaux, a tout chamboulé dans l’équilibre créé entre Manon, son aînée et Lucas, le benjamin. « On est passé de deux à quatre enfants. Ç’a été un peu un choc, surtout pour Manon », confie la maman. Aujourd’hui âgée de 16 ans, Manon, lui reproche, dans « ses moments de colère », de ne pas s’être arrêtée à deux.
De nombreuses études plus ou moins scientifiques
De son côté, Lucas, 4 ans à l’époque, a plutôt bien vécu d’endosser un nouveau rôle et perdre son rang de benjamin, souvent considéré comme étant la place du favori et se retrouver dans la position la plus délicate selon les préjugés : l’enfant du milieu. « Il n’a ni la place de l’aîné ni celle du petit dernier et peut très vite avoir l’impression qu’on le prive de sa place », constate Elena Goutard, coach parentale et familiale, autrice de Mon p’tit cahier. Frères et sœurs aux éditions Solar, coécrit avec Élodie Gossuin. Ici, dans la famille de Céline, c’est plutôt Manon, l’aînée qui a été la plus perturbée. De quoi déjouer les pronostics ?
Si plusieurs comportements au sein des fratries font l’objet de myriades d’études plus ou moins scientifiques, comme le fait que l’aîné soit le plus intelligent, que les fratries de filles soient plus fusionnelles que les garçons ou l’influence du caractère selon le rang de l’enfant, les stéréotypes sur les fratries ne se vérifient pas tout le temps. Lors de ses consultations avec des parents d’ailleurs, Elena Goutard a tendance à ne pas aborder ces préjugés pour « éviter d’engendrer de l’inquiétude, à un endroit où ils ne se posaient même pas de questions ».
Des jumeaux fusionnels, oui mais…
À la maison, Céline se rend bien compte que le lien entre ses enfants est unique et ne répond pas vraiment aux préjugés qu’elle lit et entend régulièrement. Ses jumeaux sont peut-être « très complices », mais ne s’enferment pas dans leur relation et « ont tissé des liens très fort avec leur frère et leur sœur ». Céline n’aime pas « utiliser le terme “chouchou” » quand elle parle du traitement réservé à ses derniers-nés, mais concède volontiers qu’elle et son mari ont été « très souvent accaparés par eux, dès la naissance, parce qu’ils étaient plus fragiles ». Déjouer des attitudes stéréotypées passe aussi par la manière dont les enfants sont éduqués. « On pourrait dire que les garçons sont plus bagarreurs et cherchent davantage le conflit. Moi, avec mes quatre garçons, j’ai de quoi déjouer les idées reçues : ils sont très fusionnels », déroule Elena Goutard.
Manon, elle, « fait très attention à ses cadets et est hyper responsable », admet Céline. Dès lors, elle respecte son étiquette d’aînée. Toutefois, que l’aîné endosse le rôle de deuxième parent peut s’avérer néfaste pour le bon équilibre de la famille : « Généralement, les enfants n’aiment pas être commandés par un autre enfant quand les parents ne sont pas là. Quelque part, les aînés vont endosser un rôle qui n’est pas le leur, insiste Elena Goutard. C’est aux parents d’intervenir et d’expliquer les règles et les limites pour éviter que l’aîné devienne un petit chef. »
La coach parentale et familiale rappelle d’ailleurs que même si certains « clichés se vérifient » et « partent d’une vérité générale », ils diffèrent en fonction des foyers, de l’éducation. « On va transmettre certains traits, mais tout reste assez relatif en fonction des tempéraments », conclut Elena Goutard.
L’Essentiel de l’article
Les préjugés sur les caractères des enfants en fonction de leur rôle dans la famille ne sont pas des vérités générales, puisque chaque enfant, chaque famille est unique.
De nombreuses études menées avec plus ou moins de rigueur scientifique observent tout et n’importe quoi au sujet des dynamiques des fratries : attention à ne pas se laisser berner.