En quoi consiste ce phénomène de submersion du littoral et quelles en sont les causes ?
Éric Chaumillon : On parle de submersion marine lorsque de l’eau de mer pénètre dans les terres, en raison d’une élévation inhabituelle du niveau des mers. Il ne faut pas confondre cela avec l’érosion du littoral, qui désigne le recul du trait de côte, même si les deux phénomènes agissent parfois de concert – il peut arriver qu’une submersion entraîne de l’érosion, ou à l’inverse, que celle-ci favorise un épisode submersif. La submersion touche principalement des zones dominées par la marée, c’est-à-dire les estuaires, les lagunes ou encore des baies où les dunes littorales offrent peu de résistance. Il convient de distinguer deux types de submersion : il y a ce qu’on appelle la submersion « lente », qui est liée à l’élévation globale du niveau des mers, laquelle est elle-même liée au réchauffement climatique (à cause de deux raisons principales : la fonte des glaces et la dilatation des océans). On la dit « lente » parce que c’est de l’ordre de 4 mm par an – soit 40 cm par siècle – en moyenne sur la planète Terre. Et il y a la submersion rapide, qui désigne une élévation locale et très rapide du niveau des mers, principalement liée à deux facteurs principaux : soit les tempêtes, soit les tsunamis. Sur nos littoraux français, on est plutôt exposé aux tempêtes, même si les territoires hors métropole – dans le Pacifique ou l’océan indien, notamment – connaissent des risques de tsunamis non négligeables. Ce qui va s’avérer déterminant, ensuite, face à ce risque, c’est l’altitude de la zone littorale, et on constate de très fortes inégalités par rapport à ça : il y a des côtes qui sont hautes et rocheuses, et puis il y a des côtes qui sont tellement basses qu’elles sont déjà sous le niveau des plus hautes mers, aujourd’hui. Parmi les zones les plus vulnérables, on retrouve la Camargue en Méditerranée, et le marais poitevin, ainsi que les tous les marais charentais.
E. C. : On mesure une élévation sensible du niveau des mers depuis la révolution industrielle : avant, on était sur une élévation extrêmement lente, d’une vingtaine de centimètres en 2 000 ans. Mais depuis le début du XIXe siècle environ, on a eu plus de 20 cm d’élévation, donc on peut parler de véritable accélération. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’avec le changement climatique, il y a comme un double effet : en plus de l’élévation du niveau des mers, l’augmentation de l’intensité des tempêtes accroît également le risque de submersion.
Quel est le niveau de responsabilité humaine, derrière ça ?
E. C. : Les responsabilités sont multiples : il y a bien entendu celle dans le réchauffement climatique, et de ce point de vue là, il est donc urgent de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Comme le dit bien la climatologue Valérie Masson-Delmotte, chaque dixième de degré compte, et notre première ambition collective devrait être de ne pas induire d’élévation de température pour réduire l’élévation du niveau des mers. Mais nous avons également une responsabilité dans l’aménagement du littoral, que nous avons rendu vulnérable. Les côtes, lorsqu’elles sont laissées à leur libre évolution, reçoivent des sédiments de la mer leur permettant ainsi de s’élever à mesure du niveau de l’eau. Mais nous avons déréglé cela en créant des polders à des fins agricoles, avec une volonté de maîtriser la circulation de l’eau – résultat, les sédiments n’arrivent plus et ne protègent plus les sols près du niveau des mers.
Quelles sont aujourd’hui les solutions envisagées pour réduire ce risque ?
E. C. : D’abord, il convient de mieux anticiper et ne pas attendre qu’une nouvelle catastrophe advienne pour remettre le débat à l’agenda. La dernière grande submersion marine, ce fut lors de la tempête Xynthia en 2010. Cela avait été extrêmement brutal, on avait soudainement pris conscience que les submersions pouvaient être catastrophiques, provoquer des morts et coûter très cher. Mais qu’a-t-on pris comme décision, à la suite de ça ? Il n’y a pas eu de profonde remise en question, alors même qu’il faut opérer un véritable changement de paradigme. Nous restons dans l’héritage du technosolutionnisme, c’est-à-dire que nous continuons de vouloir résoudre tous nos problèmes avec de la technologie, de l’aménagement, etc., alors que nous en voyons toutes les limites. Ce que la communauté scientifique défend aujourd’hui, dans la lignée du dernier rapport du Giec, c’est la renaturation et la préservation de ces écosystèmes littoraux, qui font tampon devant ces variations climatiques et nous offrent tant de services. Au lieu de lutter contre la nature, travaillons avec elle !
Concrètement, faut-il envisager la fin de toute construction en bord de mer ?
E. C. : Aujourd’hui, on n’a déjà plus le droit de construire trop près de la côte, dans certaines zones basses. Mais il y a des solutions intermédiaires, qui ne sont pas si violentes, qui peuvent par exemple consister à penser des installations amovibles – qu’on installe en bord de mer, l’été, quand le risque de tempête est moindre, et qu’on retire ensuite l’hiver, quand les plages sont beaucoup plus soumises à l’érosion. En fait, il faut raisonner en termes de « mixité des usages » : pour des grandes villes côtières comme La Rochelle ou New York, il ne pourra pas s’agir de tout déménager, évidemment. Il faut donc maintenir une politique de « défense » de côte plus classique, avec des aménagements en dur. Mais prenez ce que New York a fait après l’ouragan Sandy, en 2012 : des zones entières de dunes côtières ont été renaturées. Aujourd’hui, on constate non seulement que ces lieux sont a priori mieux protégés, mais qu’en plus ils ont retrouvé une vraie attractivité !
Quels sont les principaux facteurs de vulnérabilité du marais poitevin, en matière de submersion ?
Pascal Duforestel : Le marais poitevin est un ancien golfe qui a été comblé et travaillé de manière ingénieuse pour réguler le cycle de l’eau. Par nature, comme tous les polders de France ou des Pays-Bas, il est très exposé aux risques de submersion, a fortiori dans un contexte de réchauffement climatique. Le marais poitevin doit gérer une masse d’eau très importante du côté de son bassin versant. Le possible cumul d’une montée des eaux de la partie maritime avec un épisode de crue – comme celui vécu l’année dernière – en cas de fortes pluies rend notre territoire d’autant plus vulnérable. Aujourd’hui, 90 % des habitations de ce territoire se trouvent à environ 3m50 en dessous du niveau de la mer.
Quels seraient les grands impacts, en cas de submersion ?
P. D. : Le cas de la tempête Xynthia, qui avait directement touché le marais poitevin dans sa partie vendéenne en 2010, nous en a donné un premier aperçu dramatique et nous a rappelé qu’on ne peut pas prendre ces phénomènes à la légère. Dans les communes les plus touchées, telles que la Faute-sur-mer (85) ou Charron(17), il y a eu des morts et des dizaines de maisons et d’infrastructures détruites. Dans les projections les plus catastrophistes, on évoque la possibilité que la mer parvienne jusqu’à Niort (79). Je prends avec prudence les prévisions « alarmistes », mais elles indiquent le niveau de danger. Les conséquences sur l’ensemble des activités humaines seraient colossales, notamment en matière d’agriculture, en touchant la grande zone de culture qui constitue la partie aval de la Sèvre niortaise. Idem pour la mytiliculture (l’élevage des moules, ndr), la moule de Charron est une appellation importante, dans l’économie locale. Avec Xynthia, les cultures ont été particulièrement touchées par l’augmentation de la salinité. Sans oublier tous les impacts en matière de biodiversité, bien entendu.
Existe-t-il un chiffrage du coût économique potentiel d’une nouvelle submersion ?
P. D. : Pas véritablement. Il n’y a pas suffisamment d’études à ce sujet, je le regrette. En France, nous avons tendance à attendre qu’une catastrophe ait lieu pour prendre en charge le problème. On ne sait pas suffisamment prévenir, on s’applique surtout à guérir.
Quel peut être le rôle d’un assureur comme la Macif face à ces défis ?
P. D. : La Macif se trouve au cœur de ces enjeux. D’abord, parce que son métier est directement impacté, à l’heure où « l’assurabilité » même de certains territoires est mise en question. Sans même évoquer la question de la tarification, pouvoir encore assurer des territoires particulièrement vulnérables est aujourd’hui en débat. Face à un avenir aussi incertain, nous avons intérêt à mutualiser nos connaissances et à travailler à une meilleure prévention plutôt que de devoir faire d’énormes chèques après les catastrophes. Mieux se préparer est un enjeu collectif.
Quelles solutions sont aujourd’hui envisagées pour réduire ces risques ?
P. D. : Comme l’explique très bien Éric Chaumillon, professeur à l’université de La Rochelle, spécialiste de la géologie marine et littorale, on ne peut plus se contenter d’outils uniquement techniques. Bien sûr, il faut continuer de protéger nos territoires au moyen de digues, par exemple, mais on sait que ce genre de solutions ne suffit plus. Il faut qu’on ait l’intelligence de combiner ces remparts à des solutions fondées sur l’observation de la nature, qui consistent notamment à « dépoldériser ». On redonne des terres à la nature, qui participe d’elle-même au système de protection par l’apport d’alluvions qui recréent des montées de niveau. Nous avons aussi engagé une politique de replantation d’arbres, qui jouent un rôle de freinage et de maintien des berges. Je pense qu’il faut aussi travailler à la question de la gouvernance et à la manière d’associer les habitants à cette lutte. Si l’on organise les choses uniquement par des décisions verticales venant d’en haut, on sait bien qu’on aura un problème d’acceptation des citoyens. Il faut essayer d’associer un maximum de monde au processus d’adaptation de ce territoire à la nouvelle évolution du climat. D’autant qu’il ne faut pas sous-estimer que cela représente une vraie remise en cause d’un mouvement séculaire qui a amené les sociétés humaines à maîtriser ces terres, contre la nature et contre la mer.
Le parc du marais poitevin s’engage depuis peu dans un tout nouveau projet européen, intitulé « Life Maraisilience » : en quoi cela consiste-t-il ?
P. D. : L’objectif est de parvenir à élaborer un observatoire du climat qui soit un véritable outil de pilotage pour les politiques publiques. Au moment d’établir leur stratégie et d’engager de grands chantiers de génie écologique, les collectivités ont besoin d’éléments d’aide à la décision plus performants, mais aussi plus transversaux. On fonctionne encore trop en silo. Cet observatoire aura donc à cœur de croiser différents enjeux, en matière de submersion, de météorologie, d’hydrologie, etc. Pour cela, nous allons travailler avec un ensemble de partenaires afin d’aider chacun, dans son domaine, à tirer les enseignements adéquats pour ne plus reproduire les erreurs du passé. Ça doit par exemple permettre aux communes de mieux travailler leurs plans d’urbanisme. Pour le milieu agricole, il s’agira plutôt de réfléchir aux modèles agroécologiques permettant de mieux s’adapter, et ainsi de suite. C’est un projet très ambitieux et propre à notre territoire, que nous engageons pour les quatre prochaines années, avec un budget total de trois millions d’euros venant de la communauté européenne. L’ambition est d’aboutir à des solutions reproductibles dans d’autres territoires européens assujettis, comme nous, à ce risque de submersion.
Quels sont les principaux facteurs de vulnérabilité du marais poitevin, en matière de submersion ?
Pascal Duforestel : Le marais poitevin est un ancien golfe qui a été comblé et travaillé de manière ingénieuse pour réguler le cycle de l’eau. Par nature, comme tous les polders de France ou des Pays-Bas, il est très exposé aux risques de submersion, a fortiori dans un contexte de réchauffement climatique. Le marais poitevin doit gérer une masse d’eau très importante du côté de son bassin versant. Le possible cumul d’une montée des eaux de la partie maritime avec un épisode de crue – comme celui vécu l’année dernière – en cas de fortes pluies rend notre territoire d’autant plus vulnérable. Aujourd’hui, 90 % des habitations de ce territoire se trouvent à environ 3m50 en dessous du niveau de la mer.
Quels seraient les grands impacts, en cas de submersion ?
P. D. : Le cas de la tempête Xynthia, qui avait directement touché le marais poitevin dans sa partie vendéenne en 2010, nous en a donné un premier aperçu dramatique et nous a rappelé qu’on ne peut pas prendre ces phénomènes à la légère. Dans les communes les plus touchées, telles que la Faute-sur-mer (85) ou Charron(17), il y a eu des morts et des dizaines de maisons et d’infrastructures détruites. Dans les projections les plus catastrophistes, on évoque la possibilité que la mer parvienne jusqu’à Niort (79). Je prends avec prudence les prévisions « alarmistes », mais elles indiquent le niveau de danger. Les conséquences sur l’ensemble des activités humaines seraient colossales, notamment en matière d’agriculture, en touchant la grande zone de culture qui constitue la partie aval de la Sèvre niortaise. Idem pour la mytiliculture (l’élevage des moules, ndr), la moule de Charron est une appellation importante, dans l’économie locale. Avec Xynthia, les cultures ont été particulièrement touchées par l’augmentation de la salinité. Sans oublier tous les impacts en matière de biodiversité, bien entendu.
Existe-t-il un chiffrage du coût économique potentiel d’une nouvelle submersion ?
P. D. : Pas véritablement. Il n’y a pas suffisamment d’études à ce sujet, je le regrette. En France, nous avons tendance à attendre qu’une catastrophe ait lieu pour prendre en charge le problème. On ne sait pas suffisamment prévenir, on s’applique surtout à guérir.
Quel peut être le rôle d’un assureur comme la Macif face à ces défis ?
P. D. : La Macif se trouve au cœur de ces enjeux. D’abord, parce que son métier est directement impacté, à l’heure où « l’assurabilité » même de certains territoires est mise en question. Sans même évoquer la question de la tarification, pouvoir encore assurer des territoires particulièrement vulnérables est aujourd’hui en débat. Face à un avenir aussi incertain, nous avons intérêt à mutualiser nos connaissances et à travailler à une meilleure prévention plutôt que de devoir faire d’énormes chèques après les catastrophes. Mieux se préparer est un enjeu collectif.
Quelles solutions sont aujourd’hui envisagées pour réduire ces risques ?
P. D. : Comme l’explique très bien Éric Chaumillon, professeur à l’université de La Rochelle, spécialiste de la géologie marine et littorale, on ne peut plus se contenter d’outils uniquement techniques. Bien sûr, il faut continuer de protéger nos territoires au moyen de digues, par exemple, mais on sait que ce genre de solutions ne suffit plus. Il faut qu’on ait l’intelligence de combiner ces remparts à des solutions fondées sur l’observation de la nature, qui consistent notamment à « dépoldériser ». On redonne des terres à la nature, qui participe d’elle-même au système de protection par l’apport d’alluvions qui recréent des montées de niveau. Nous avons aussi engagé une politique de replantation d’arbres, qui jouent un rôle de freinage et de maintien des berges. Je pense qu’il faut aussi travailler à la question de la gouvernance et à la manière d’associer les habitants à cette lutte. Si l’on organise les choses uniquement par des décisions verticales venant d’en haut, on sait bien qu’on aura un problème d’acceptation des citoyens. Il faut essayer d’associer un maximum de monde au processus d’adaptation de ce territoire à la nouvelle évolution du climat. D’autant qu’il ne faut pas sous-estimer que cela représente une vraie remise en cause d’un mouvement séculaire qui a amené les sociétés humaines à maîtriser ces terres, contre la nature et contre la mer.
Le parc du marais poitevin s’engage depuis peu dans un tout nouveau projet européen, intitulé « Life Maraisilience » : en quoi cela consiste-t-il ?
P. D. : L’objectif est de parvenir à élaborer un observatoire du climat qui soit un véritable outil de pilotage pour les politiques publiques. Au moment d’établir leur stratégie et d’engager de grands chantiers de génie écologique, les collectivités ont besoin d’éléments d’aide à la décision plus performants, mais aussi plus transversaux. On fonctionne encore trop en silo. Cet observatoire aura donc à cœur de croiser différents enjeux, en matière de submersion, de météorologie, d’hydrologie, etc. Pour cela, nous allons travailler avec un ensemble de partenaires afin d’aider chacun, dans son domaine, à tirer les enseignements adéquats pour ne plus reproduire les erreurs du passé. Ça doit par exemple permettre aux communes de mieux travailler leurs plans d’urbanisme. Pour le milieu agricole, il s’agira plutôt de réfléchir aux modèles agroécologiques permettant de mieux s’adapter, et ainsi de suite. C’est un projet très ambitieux et propre à notre territoire, que nous engageons pour les quatre prochaines années, avec un budget total de trois millions d’euros venant de la communauté européenne. L’ambition est d’aboutir à des solutions reproductibles dans d’autres territoires européens assujettis, comme nous, à ce risque de submersion.
Ils représentent 88 % des communes et 33 % de la population française. Les territoires ruraux sont importants en France, et si l’on a parfois l’impression que depuis quelques années plus de gens quittent la ville pour s’installer à la campagne, la réalité est plus complexe. D’ailleurs, les statistiques ne relèvent pas d’exode urbain, bien que la pandémie ait pu renforcer une durable tendance à la périurbanisation, mais les chiffres globaux masquent des réalités différentes selon les régions. Si certains départements comme la Haute-Marne ou la Nièvre continuent de se vider, la population de Vendée, comme celle des Landes, augmente, elle, rapidement. Comme l’explique la géographe ruraliste Claire Delfosse, il faut être encore plus précis : « Sur un même territoire, il existe parfois de grosses différences d’une commune à l’autre. »
Différentes dynamiques, qui impliquent différents défis. Pour une ville moyenne du centre de la France comme Tulle, préfecture de la Corrèze, l’enjeu est de maintenir sa population stable, du moins à l’échelle de l’agglomération. Comme le constate Michel Breuilh, président de Tulle Agglo et ses 45 000 habitants, « la ville centre a tendance à se vider au profit de la périphérie. On déménage de plus en plus loin ». À l’inverse, en Loire-Atlantique, la commune de Vallet, au cœur du vignoble nantais, doit gérer la hausse de sa population, qui va bientôt dépasser les 10 000 habitants. Pour son maire Jérôme Marchais, « il est clair que nous ne sommes pas dans une zone fragilisée. Le fait d’être sur un axe entre Nantes et Cholet, sur le passage d’une quatre voies, est un atout. Mais la problématique est de ne pas devenir une ville dortoir de ces deux grandes villes et qu’on puisse vivre pleinement sur notre commune ».
Lutter contre le vieillissement
Quel que soit leur dynamisme, les villes rurales luttent pour attirer une population jeune. « À Tulle, nos centres de formation, notamment pour apprentis, permettent d’attirer de jeunes adultes, détaille Michel Breuilh. Mais dès leur formation terminée, la faible perspective d’emploi les pousse à migrer vers les grandes métropoles. » On observe ainsi un creux démographique sur les personnes entre 30 et 60 ans. L’emploi est une priorité, mais l’accès aux services, comme des crèches pour les jeunes parents, est aussi indispensable pour travailler sereinement. « Les services, en particulier de santé, sont un critère majeur pour la population, expose Claire Delfosse. Mais pour attirer les professionnels de santé, il faut non seulement qu’ils trouvent des locaux pour s’installer, mais également de bonnes conditions de vie, comme un emploi pour le conjoint ou la conjointe. »
Le sujet est important à Tulle : « Sur ce plan, il y a une compétition entre territoires, qui rend difficile d’avoir des médecins. Pour résoudre ce problème, la ville de Tulle a choisi de recruter quatre médecins qu’elle salarie, ce qui permet d’éviter un manque quand un médecin part à la retraite, puisque le poste perdure et peut être offert à d’autres. » Grâce à son attractivité, Vallet propose à ses habitants tous les services nécessaires, mais la commune fait face à un autre problème. « Le prix de l’immobilier grimpe à grande vitesse, regrette Jérôme Marchais, ce qui empêche les jeunes adultes de s’installer et ceux de la région de trouver une maison. On perçoit une nette stagnation dans nos écoles primaires, alors que les élèves en collège augmentent, car les nouveaux venus ont souvent eu une première partie de vie dans un autre territoire. »
Un coup de frein à la périurbanisation
L’accès au logement est un enjeu qui devient d’autant plus important depuis la loi ZAN du 20 juillet 2023, pour « zéro artificialisation nette ». L’objectif : réduire l’artificialisation des sols, et donc la construction de nouveaux bâtiments. Une mauvaise nouvelle pour qui veut bâtir sa maison en campagne. Et une inquiétude pour les maires. « Il y a eu des excès, et il fallait mettre un frein à la construction, admet Jérôme Marchais, mais la brutalité avec laquelle cela se fait augmente le prix de l’immobilier. Je me retrouve à la tête d’une commune avec une large superficie et pourtant en raréfaction de terrains à bâtir. » La commune a d’ailleurs fait le choix d’acheter certaines parcelles pour les revendre en dessous du prix du marché aux jeunes Valletais, « à un prix que je trouve encore élevé », soupire le maire.
Pour Michel Breuilh, la loi sur l’artificialisation s’applique mal aux territoires ruraux : « L’idée de la loi est de privilégier les constructions en hauteur, mais cela ne peut pas se faire ici. Malgré son bien-fondé, j’ai peur qu’elle accentue l’abandon progressif du secteur rural. » Claire Delfosse, quant à elle, voit dans cette loi « un enjeu majeur : celui de la rénovation. Cela implique aussi de revaloriser des savoir-faire artisanaux dans la construction, pour développer une économie circulaire ».
Elle découvre également se développer d’autres manières d’habiter : « La location, la colocation ou l’habitat partagé. Mais il faut que les communes soient capables de répondre aux demandes, notamment l’accès à un jardin, ou des habitats adaptés aux personnes âgées. » Cela implique également de repenser la mobilité, qui ne peut plus reposer uniquement sur la voiture. La plupart des départements ont ainsi mis en place des plateformes de mobilité, qui visent à accompagner les publics les plus fragiles, en les aidant à trouver un véhicule, une solution de covoiturage ou de transport à la demande.
Une question d’image
Au-delà des conditions matérielles, l’image d’un territoire joue énormément sur l’envie de s’y installer. « J’ai récemment participé à un jury de thèse qui était très clair là-dessus, explique Claire Delfosse. Il portait sur l’installation de jeunes vétérinaires en milieu rural, et constatait que des départements comme l’Yonne étaient délaissés, car associés à ce qu’on se représente comme la diagonale du vide. » Une prophétie qui devient ainsi très vite autoréalisatrice. Pour autant, ce n’est pas une fatalité. « Le dynamisme des associations et la multiplication des projets culturels font beaucoup pour l’image d’un territoire, poursuit la géographe. Il suffit parfois d’une MJC active, mais aussi les projets non culturels comme des garderies, pour donner une image dynamique d’un territoire rural. »
C’est dans cet esprit que la ville de Tulle a misé sur le projet artistique Lost In Traditions, qui mêle création musicale et théâtrale. La commune de Vallet s’est quant à elle lancé dans la création d’une salle de spectacle qui accueille également une école de musique, un tiers-lieu et bientôt une micro-folie, un musée virtuel développé par avec le ministère de la Culture et le Parc de la Villette à Paris. L’objectif : permettre l’accès à une large offre culturelle. Pourtant, renforcer l’attractivité a aussi son revers de médaille : « À force de grandir, on perd son état d’esprit rural, observe Jérôme Marchais. Et il est parfois difficile de faire comprendre aux personnes installées de longue date sur la commune du bienfait de ce changement. »
Que ressentent concrètement les personnes atteintes par l’éco-anxiété ?
Claire Wallez : Les symptômes dépendent beaucoup de leur tempérament, de leur vécu, et enfin, du moment de vie lors desquels ils ressentent de l’éco-anxiété. Globalement, on ressent une angoisse vis-à-vis de l’avenir et un énorme sentiment d’impuissance, souvent couplé à une perte de sens. L’éco-anxiété se nourrit par exemple de craintes d’effondrement économique, de crise sociale, de risques politiques ou géopolitiques. Ou encore de questions existentielles avec souvent une remise en question des projets de vie. Faut-il faire des enfants ? Quelles études choisir ? Soudain, le monde tel qu’on le voyait, l’idéal tel qu’on se l’imaginait, en se basant sur des envies qui ne sont pas durables, tout cela doit être remis en question. C’est ce qui revient beaucoup chez les jeunes qui ne désirent plus faire d’enfants. Ils me disent que si on venait à subir des catastrophes climatiques, ils préféreraient être seuls dans la barque.
Peut-on considérer que l’éco-anxiété est une maladie mentale ?
C. W. : Beaucoup de personnes qui souffrent d’éco-anxiété se disent, sûrement à raison : ce n’est pas nous qui avons un problème, c’est la société, qui ne regarde pas le problème en face. Je pense qu’il faut distinguer deux choses dans le phénomène de l’éco-anxiété. D’une part, l’éco-lucidité, c’est-à-dire vouloir comprendre ce qu’il se passe, qui peut entraîner un changement de comportement au sens large (consommer, façon d’être dans le monde, de penser, d’être avec les gens). Cela ne peut pas être considéré comme une anomalie. En revanche, ce que cela génère en moi, comme l’angoisse, la peur, la colère, l’impuissance, c’est-à-dire la part souffrante de la prise de conscience, doit être accompagnée.
Certains professionnels considèrent le phénomène d’éco-anxiété comme un trouble individuel qui serait comparable au syndrome de stress post-traumatique. Qu’en dites-vous ?
C. W. : La prise de conscience écologique peut être vécue comme un choc brutal. Encore beaucoup de professionnels de la santé mentale sous-estiment l’éco-anxiété rapportée par leurs patients. Cependant, il faut être prudent. C’est un mal-être d’un genre nouveau qu’il faut prendre le temps d’étudier. Surtout, il y a autant de types d’éco-anxiété que de patients qui en souffrent. Il faut pouvoir la considérer, autant qu’un autre type de traumatisme, car l’incompréhension, voire le refus de dialoguer s’installent vite et peuvent générer un isolement social et augmenter l’éco-anxiété chez la personne qui en est atteinte.
On dit que se mettre en action est l’un des principaux remèdes à ce sentiment d’angoisse. Que peut-on faire d’autre ?
C. W. : D’abord, aller voir un psychologue pour ce genre de problématiques, ce n’est pas idiot. Je le précise, car beaucoup sous-estiment ce mal-être en se disant que c’est moins grave qu’une crise d’angoisse déclenchée pour une autre raison. L’éco-anxiété vient réveiller des corps sensibles. Pour aller mieux, il est important d’agir, reprendre le contrôle, se recentrer sur ce qui fait sens pour nous, tout en gardant un œil à notre santé mentale et en évitant le burn-out militant ou le trop-plein informationnel. Même dans l’action, il est important de ne pas s’oublier pour durer.
Besoin de soutien psychologique ?
Parce qu’un problème de santé mentale ne doit pas être négligé, avec la Macif vous pouvez bénéficier d’un soutien psychologique.
S’invitent désormais à table les débats sur la consommation, l’alimentation, le choix des destinations pour les vacances d’août et les manières quotidiennes de se déplacer. Aucun répit donc lorsqu’il s’agit d’écologie. En 2019, 55 % des foyers français disaient en discuter au moins une fois par semaine. Souvent, ce sont les adolescents, fraîchement politisés – depuis 2018, des milliers d’adolescents suivent ainsi la grève scolaire pour le climat tous les jeudis ou vendredis –, qui envoient remontrances et sentiment de culpabilité à leurs parents.
À raison ? Un enfant né en 2020 connaîtra sept fois plus de vagues de chaleur que ses grands-parents baby-boomeurs. Les réseaux sociaux, vecteurs d’un grand nombre d’informations relatives au réchauffement climatique, exposent davantage les jeunes à cette thématique. Alors sans surprise, en 2022, la protection de l’environnement est l’enjeu le plus préoccupant chez les 18-24 ans, alors qu’elle vient en deuxième position pour l’ensemble de la population, après le pouvoir d’achat.
Jeunes vs leurs parents : un décalage parfois important
Par ailleurs, 75 % des 15-25 ans considèrent leurs parents responsables de la situation actuelle. « Cette année c’est l’humanitaire au Maroc, et ensuite un voyage imprévu en Islande parce qu’un copain débarque. Ils vont sans doute aussi partir loin en automne, histoire de se changer les idées, et n’oublions pas le traditionnel match de rugby au Pays de Galles de la fin d’année, qui s’ajoutent aux allers-retours précédents », désespère Nicolas, dont les parents se sont installés en Corse pour la retraite, l’obligeant à exploser son empreinte carbone. Des reproches qui peuvent vite agacer les concernés. Sur le groupe Facebook Parents d’ados, suivi par 60 000 personnes, les parents exaspérés par les nouvelles convictions écologiques de leurs bambins se lâchent. Parmi les messages publiés à ce sujet, une image valant mieux que mille mots : « Un million d’adolescents veulent nettoyer la Terre. Un million de parents voudraient qu’ils commencent par leurs chambres. »
L’écologie, un pont intergénérationnel ?
Le sujet est en tout cas devenu brûlant, à tel point que l’Ademe, en sorte un rapport nommé Le dialogue intergénérationnel sur l’environnement, où l’on apprend que 71 % des jeunes ont déjà fait remarquer à un de leurs parents qu’une de leurs habitudes était mauvaise pour l’environnement. L’agence pour l’environnement insiste toutefois sur le fait que le dialogue n’est pas si conflictuel que l’on pourrait le penser, car 69 % des jeunes se sont aussi déjà fait remarquer par l’un de leurs parents que leurs habitudes, elles aussi, étaient mauvaises pour l’environnement. « On est choqués par leur consommation de viande et eux par nos achats de fringues en fast-fashion… » résume Lisa, 17 ans, lycéenne à Salon-de-Provence. Par ailleurs, que l’on ait 15 ans, 27 ans, ou 56 ans, une chose fait consensus : les conclusions scientifiques. Selon le même rapport, 79 % des jeunes jugent que les climatologues évaluent correctement les risques du changement climatique, soit la même proportion que chez les 55-75 ans (80 %).
S’il est un sujet de tensions, l’écologie peut aussi devenir l’occasion rêvée d’un vrai échange… pour aboutir à des convictions partagées. « Nos trois enfants n’étaient clairement pas passionnés de jardinage avant que l’on organise des sessions collectives avec les enfants des voisins. Il n’y a pas de secret : il faut rendre ça ludique, et c’est un moyen de vivre des moments privilégiés en famille », témoigne Sarah, 33 ans, mère de trois enfants à Saint-Omer. Par ailleurs, les jeunes n’ont-ils pas aussi à apprendre des « boomers » ? « Pratiquez-vous le recyclage scolaire ? », interroge Claude, sur le groupe Parents d’ados. « Nos enfants sont tellement soumis aux regards des autres, et à la société de consommation. Petite, j’avais un beau cartable, une belle boîte de crayons de couleur, et ça me faisait au moins trois ans. Quand j’entends le mot écologie perpétuellement je me dis que si on commençait déjà par là ça pourrait être un début », termine-t-elle.
Conserves, réparation, vélo, faible niveau de consommation… Les recettes de grand-mère vont très souvent dans le sens de la sobriété. Et puisque l’écologie est intimement liée à la question sociale, les parents ne sont-ils pas des écolos qui s’ignorent ? « Mes ados prennent de longues douches, utilisent un maximum d’électricité… De 50 €/mois, je suis passée à 150 €. Je suis maman solo et ça devient compliqué », explique Véronique, 46 ans. Le duo fin du monde/fin du mois pourra-t-il mettre tout le monde d’accord ?
Il faut sillonner des paysages vallonnés dans le brouillard du mois de décembre pour arriver jusqu’à Mergieux, hameau aveyronnais entouré de bois jouxtant la commune de Najac. Là-bas se niche l’une des dix-neuf écoles Être, qui forment les jeunes éloignés de l’emploi de 16 à 25 ans aux métiers de la transition écologique, de l’écoconstruction au maraîchage. Dans le garage d’un ancien centre de vacances où les bâtisses en pierre et les prairies environnantes plantent un décor bucolique, sept stagiaires tâtonnent les freins et les amortisseurs de vélos fatigués, dans l’espoir de leur offrir une seconde vie à la ressourcerie du Rouergue, non loin d’ici. Le concret de la formation séduit ces jeunes qui ont décroché du milieu scolaire ou stagnent dans le chômage de longue durée.
Pendant deux semaines, ils apprendront à déchiffrer la mécanique des vélos, une occasion d’emmagasiner des compétences pratiques et manuelles où la finalité du travail s’observe à l’œil nu. Deuxième étape : la construction d’un four solaire, objet d’avenir qui n’émet aucun CO₂ et réduit les dépenses, sa source d’énergie étant gratuite et inépuisable : le soleil. Deux secteurs d’activité qui promettent un besoin de bras et de cerveaux dans les décennies à venir.
Ici, personne ne se reconnaît dans le dénominatif élève, malgré un jeune âge et une volonté d’apprentissage. « On tient à décentrer le rapport sachant/apprenant propre au modèle éducatif traditionnel qui n’a pas laissé que des bons souvenirs », précise Florent, encadrant technique de l’école aveyronnaise. Le sentiment de passivité provoqué par les cours magistraux ou encore le harcèlement scolaire en a démotivé plus d’un. « Ici, la seule théorie se glisse dans la pratique et le maître mot est la bienveillance », plaide l’encadrant. « Un petit coup de brosse à dents sur la chaîne rouillée et c’est reparti ! », lance Sofiane, inhabituellement enthousiaste. Lycéen avec une énergie à revendre dans un établissement catholique « hyper strict » puis titulaire d’un BTS ébénisterie, ce garçon d’une vingtaine d’années a toujours subi douloureusement ses expériences scolaires, jusqu’à ce qu’il se découvre une passion où la rigueur ne représente plus un effort. « J’ai dessiné tous les plans de mon camion aménagé sur des logiciels. C’est du concret, j’adore. Prochaine étape : mon tour de France sur la route ! », s’exclame-t-il, redressant son béret en souriant. Comme les six autres stagiaires, Sofiane est à la recherche d’un avenir où la carrière est moins importante que l’épanouissement personnel ou l’utilité sociale.
Tête pleine, rien dans les mains
Avant d’arriver dans le froid de Najac, Geoffrey, urbaniste de formation originaire de la région Pas‑de‑Calais, arpentait les cols et les sommets de l’autre côté de la frontière, en Espagne. Réparer des vélos n’est pas son métier de rêve, mais ce stage représente pour lui des compétences pratiques en plus dans sa besace. « Certains jeunes que l’on accueille ont une tête pleine de savoirs mais rien dans les mains. Ils viennent ici pour remédier à ça », précise Florent, architecte de formation qui s’est lui aussi tourné vers les écoles Être comme encadrant pédagogique par quête de sens. Changer de voie des dizaines de fois au cours de sa carrière professionnelle n’effraie pas ces jeunes ruraux. Bien au contraire. « Souvent, la route est tracée avant de réellement savoir ce qu’on veut. On est engagés dans un boulevard sans grande conviction », soutient Max, bonnet en laine et corps longiligne, qui ne trahit en rien ses années passées chez un carrossier.
La plupart ont grandi dans un environnement agricole, et n’ont connu que la ferme de leurs parents, où le travail était rude. Physiquement éloignés de l’emploi et de la sociabilité, ils rêvent désormais de rencontres et de partage. « J’ai fait de l’animation pendant des années, mais j’ai perdu le goût du métier et ma confiance en moi. Je veux aller vers quelque chose qui me ressemble plus », affirme Laura, 24 ans, seule femme de la formation.
Finalement, peu importe la mission, ce qui compte est le contexte dans lequel ils exercent leur métier. « Par exemple, le métier de comptable me déprime. Mais faire de la compta pour le festival Trans Musicales à Rennes, j’ai adoré », nuance Maxime, un Aveyronnais passionné de rock, en resserrant avec force les freins d’un vélo. À sa droite, Adam s’étonne lui-même de réussir à se plier aux horaires précis de la formation. « Il y a quelques années à peine, j’allais au lycée un jour sur trois, la boule au ventre. J’ai compris qu’il fallait arrêter de forcer, que ce n’était pas pour moi. Ici, en petit comité, avec un objectif précis, je me sens bien », assure-t-il, la moue rassurée. La phobie scolaire, qui l’a marqué au fer rouge, l’a longtemps isolé de toute forme d’engagement social. L’absence de jugement entre les stagiaires qui règne dans cette formation le réconcilie avec les autres.
Décrocher en milieu rural, la double peine
En général, le décrochage scolaire se fait au lycée, suivi par quelques années d’errances, et des approches timides avec la Mission locale, lieux où ils sont repérés par les écoles Être. « Beaucoup de jeunes sortent du lycée avec une vision hyper négative du futur et de la société dans laquelle on vit. En venant ici, ils sont encore plus conscients de la merde dans laquelle on est collectivement, mais ils y découvrent une lueur d’espoir », nuance Florent. Les territoires ruraux comptent près d’un cinquième des effectifs des décrocheurs scolaires, soit 17 % des jeunes sortant du système éducatif sans diplôme. Le milieu rural est marqué par l’éloignement des services et des écoles post-bac.
L’absence d’écoles de la deuxième chance, comme des Établissements pour l’insertion dans l’Emploi (Epide), achève de creuser les inégalités territoriales des étudiants. Pour les jeunes de ces régions, le décrochage scolaire n’est pas nécessairement synonyme d’entrée précoce dans la vie professionnelle. Les petites villes de campagne, où le bassin d’emplois est plus restreint, réduisent également leurs possibilités d’avenir comme peau de chagrin. « Agriculteur, maçon, charpentier : soit on aime ça, soit on s’y plie », confirme l’un des stagiaires sur un ton désabusé. À l’échelle nationale, l’origine sociale est l’un des premiers facteurs du décrochage. Les enfants issus de familles monoparentales ou ceux dont les parents sont peu qualifiés ou peu impliqués dans la scolarité présentent un risque supérieur de désengagement. Pourtant, il se pourrait qu’ils représentent les acteurs du changement.
Un renversement des savoirs vertueux
En 2005, alors qu’il était éducateur spécialisé dans une Maison d’Enfants à Caractère Social (MECS) à Toulouse, Frédéric Mathis comprend que les jeunes défavorisés seront les premières victimes du réchauffement climatique en raison d’habitats mal isolés et du manque d’espaces verts, malgré une empreinte carbone inférieure au reste de la société. « Mais ils sont aussi l’espoir d’engager une transition concrète, avec des métiers pratiques dont on aura grandement besoin et que les jeunes favorisés ne veulent pas faire : c’est la raison d’être de notre réseau », assure cet ancien travailleur social. Convaincu de cette double réalité, il fonde les écoles Être, implantées dans dix-neuf régions françaises. Pas question de créer du bâti supplémentaire, les jeunes intègrent associations indépendantes et tiers-lieux locaux déjà implantés, qui sont labellisés par le réseau Être, et subventionnés par les Régions. Lainage, agriculture urbaine, maraîchage d’altitude, habitat durable, économie circulaire… Les formations, qui durent de deux semaines à un an, sont entièrement gratuites et sont accessibles à tous les intéressés partout en France. Un moyen de réinsérer les jeunes mais aussi de répondre aux défis qui se présenteront aux entreprises de demain. Ne serait-ce que dans le bâtiment, la rénovation annuelle de 500 000 logements permettrait la création de 75 000 emplois directs et indirects.
Quant aux énergies renouvelables, le secteur devrait créer près de 125 000 emplois d’ici 2025 (principalement pour l’installation et la maintenance dans le solaire et l’éolien). Dans son étude Les effets de la transition écologique sur l’emploi, de juillet 2022, l’Ademe (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie, établissement public qui a pour missions premières de favoriser la protection de l’environnement et les économies d’énergie) indique que les emplois directs de ces secteurs progressent de 72 % depuis 2006 pour atteindre le nombre de 357 730 ETP (« équivalent temps plein ») en 2019. « Quand nos stagiaires qui viennent d’un milieu très modeste donnent un cours d’installation de panneaux photovoltaïques aux étudiants de Sciences Po Paris, c’est un renversement des savoirs hyper vertueux ! », se souvient Frédéric Mathis, qui a organisé des rencontres entre étudiants aux origines sociales opposées.
Transition écologique et greenwashing
Une offre de formation sérieuse, comme le propose le réseau éducatif Être, est d’autant plus nécessaire depuis l’arrivée de formations privées plus douteuses dans le secteur de la transition écologique. Intitulés de diplômes pompeux, frais de scolarité exorbitants, greenwashing : les écoles privées spécialisées fleurissent dans le paysage de l’enseignement supérieur. Près d’une trentaine de nouvelles formations privées ont surgi sur le territoire, en grande partie depuis la crise sanitaire, avec les mêmes éléments de langage entre écoles concurrentes… Le sérieux n’est pas toujours au rendez-vous et l’argumentaire probusiness va bon train : « Sauver la planète d’un désastre écologique est une opportunité de 12 000 milliards de dollars », lit-on sur le site de l’une d’entre elles. Des slogans qui provoquent des haussements de sourcils parmi les intéressés. « Encore des tentatives du capitalisme vert ! », scande l’un des élèves, les mains remplies de cambouis.
Quand l’horloge affiche 17 h et annonce la fin de journée, il est temps de revenir sur le travail accompli. « Vous pouvez vous féliciter, on a réparé une dizaine d’épaves », sourit Rémi, intervenant sur la réparation vélo, laissant un silence planer. « Je parlais des deux-roues, pas de vous hein », clarifie-t-il, suivi d’un rire général.
Cet article est issu du numéro 2 du magazine Vous! par Macif. Pour découvrir le sommaire : c’est ICI.
La vision d’une casse automobile dans laquelle s’entassent des véhicules cabossés et rouillés paraîtra-t-elle bientôt aussi anachronique que celle d’une locomotive à vapeur crachant une fumée noire ? C’est le vœu des écologistes, mais aussi des constructeurs automobiles. De Renault, qui ambitionne de devenir le leader européen de l’économie circulaire automobile, à BMW, qui promet de commercialiser une voiture utilisant 100 % de matériaux recyclés d’ici 2040, en passant par Stellantis qui a ouvert en novembre un hub dédié à la récupération et à la réutilisation des matériaux automobiles, la question de la fin de vie des véhicules semble être devenue une préoccupation pour les acteurs de l’industrie automobile, alors qu’en France, le ministère de la Transition écologique évalue le nombre de véhicules neufs mis sur le marché national à environ 2 millions par an, contre 1,3 million pour ceux mis hors d’usage.
Pas encore assez de matières recyclées
Environ 85 % d’une voiture serait recyclable, pourtant, « les nouveaux véhicules sont encore majoritairement fabriqués à partir de matériaux vierges », souligne Jean-Philippe Bahuaud, directeur général de The Future Is Neutral, entité spécialisée dans les solutions d’économie circulaire créée par Renault l’an dernier. D’après la Commission européenne, seules 19 % des matières plastiques provenant des véhicules hors d’usage (VHU) sont recyclées, tandis que l’électronique et les matériaux composites le sont à peine. « Une matière neuve est parfaitement calibrée, explique Jérôme Lavernhe, consultant en innovation pour le secteur automobile. Le problème avec les matières recyclées, c’est la stabilité des performances. Avec le métal, on arrive à maintenir des propriétés constantes, il y a moins de variations. Mais avec les plastiques, du fait de leur constitution, au fur et à mesure qu’on les broie, on fatigue la matière. Ce qui fait que c’est un peu compliqué de remettre du recyclé dans des pièces où il y a des attentes importantes en matière de sécurité, pas seulement de longévité. »
Une amélioration qui passe par un meilleur tri, juge-t-il, et le développement d’usines de déconstruction avec du personnel qualifié. « Savoir identifier les bons plastiques et éviter que des matières non prévues atterrissent dans des lots, c’est le premier maillon pour pouvoir faire du recyclage à la plus haute valeur ajoutée possible. »
Le reconditionnement, une pratique à la hausse
Mais avant l’étape du broyage des matériaux, la première façon de recycler un véhicule hors d’usage consiste à récupérer les pièces exploitables. Des pièces de carrosserie, de garnissage, des vitres, mais également des pièces de motorisation réutilisées après avoir été nettoyées, inspectées et testées. « Ce qu’on appelle des pièces en échange standard, de l’économie circulaire qui existe depuis des décennies, rappelle Vincent Delmas, directeur général du pôle Stellantis Pyrénées pour le groupe Emil Frey. La vraie évolution, ce sont les réseaux de déconstruction, qui ont été mis en place pour la plupart par des constructeurs, qui proposent en ligne des pièces de réemploi et les mettent à disposition des réparateurs rapidement. »
Même évolution concernant le reconditionnement des véhicules d’occasion. « Dans les réseaux de marque, depuis toujours, on reconditionne les véhicules qu’on reprend. On change les pneumatiques, les freins, on fait une révision mécanique, un peu de carrosserie. Ce qui est nouveau, c’est d’industrialiser le processus, de planifier le cycle de vie d’une voiture au-delà de deux possesseurs. » Ainsi, selon l’Anfa, il existe aujourd’hui une cinquantaine d’usines de reconditionnement de véhicules d’occasion en France, la première ayant été créée en 2013.
Seul bémol, l’essentiel des pièces mécaniques utilisées sur des véhicules reconditionnés reste des pièces neuves. « Quand vous cherchez certaines pièces dans l’économie circulaire, celles qui sont susceptibles de plus s’user ou qui subissent les chocs les plus fréquents, vous ne les trouvez jamais, constate Vincent Delmas. Pour la simple et bonne raison que tout le monde cherche les mêmes. »
Pour autant, une récente étude du SRA relève qu’entre 2017 et 2023, la part des pièces de réemploi dans le total des pièces remplacées est passée de 2,7 à 4,4 %.
Bénéfique pour tous, l’utilisation de pièces de réemploi doit être un réflexe pour limiter les coûts environnementaux et financiers.
Bertrand Delignon, Directeur IARD Macif
Un enjeu écologique et économique
Si l’idéal d’un cycle fermé, dans lequel le secteur automobile n’aurait presque plus besoin de faire rentrer de matières neuves pour produire et réparer des véhicules, semble encore loin, c’est un objectif affiché par le secteur automobile. « C’est devenu un sujet incontournable pour les constructeurs », considère Jérôme Lavernhe. Un enjeu qui est à la fois écologique et économique. La hausse du prix des matières premières, ainsi que les tensions sur la disponibilité de certains composants, rend « d’autant plus légitime l’emploi de matières recyclées », note ainsi Jean-Philippe Bahuaud sur le site de Renault Group.
Un idéal qui passera également par la traque aux véhicules hors d’usage (VHU) clandestins. Le Commissariat général au développement durable estime ainsi que plus d’un tiers de ces VHU, traités ou exportés irrégulièrement, disparaissent chaque année de la filière légale de traitement.
Préférant mener une vie de « chat de gouttière », Loïc Blaise quitte l’école adolescent. Mais à 23 ans, il reprend ses études pour devenir pilote d’avion. Pas n’importe quel pilote : l’un des plus jeunes, par exemple, à être qualifié pour piloter l’un des derniers hydravions PBY Catalina opérationnels, un patrouilleur-bombardier vétéran de la Seconde Guerre mondiale. Et puis, patatras : le 3 juillet 2012, à 34 ans, il apprend qu’il est atteint d’une sclérose en plaques. À l’annonce d’une détérioration inéluctable de son état de santé, s’ajoute la plus grande des privations : le droit de voler.
Mais l’homme n’est pas du genre à capituler : il va convaincre les autorités de l’autoriser à remonter dans un cockpit, et le cosmonaute russe Valeri Tokarev d’être son copilote pour une aventure inédite, le premier tour aérien du Cercle arctique. Six ans jour pour jour après le diagnostic, il s’envole pour un tour du monde des glaces, le long du cercle polaire arctique. Près de 23 000 km à travers trois continents, trois océans et sept mers pour sensibiliser l’opinion publique à la nécessité de ne pas se résigner face à la fatalité d’une maladie ou d’une catastrophe écologique. Une expédition qui lui vaudra le prix de l’aventurier de l’année 2018, décerné par le Festival international du film d’aventures de Dijon. Depuis, Loïc Blaise travaille à un nouveau projet d’expédition à bord d’un avion zéro émission.
Il compte y faire embarquer des héros de la transition écologique œuvrant dans les zones les plus isolées et menacées du globe pour les faire connaître au plus grand nombre. Avec toujours cette obsession en tête : prouver que rien n’est impossible et que face à l’urgence il y a obligation de moyens et de résultat.
Voler a toujours été votre rêve ?
Gamin, je trouvais ça beau, les avions dans le ciel ou le ballet des Canadairs dans la mer, à La Ciotat. Mais je n’ai jamais considéré que ce métier était pour moi. Déjà, j’avais super peur de l’avion ; ensuite, il n’y avait pas spécialement d’argent à la maison pour imaginer faire ce genre d’études ; et enfin, parce que je les ai arrêtées à 16 ans, les études ! Je m’ennuyais, ça ne m’intéressait pas. J’avais envie de gagner ma vie, de bouger. Quand j’ai arrêté l’école, j’ai fait plein de petits boulots, comme servir des couscous à Strasbourg, puis je suis tombé amoureux d’une Allemande, je suis parti vivre là-bas…
Quand et comment l’aviation est-elle devenue une passion ?
C’est parfois le hasard, la chance, qui permet de rencontrer son destin : un pilote fraîchement retraité m’a emmené faire un baptême de l’air. C’était vraiment très bizarre : lors de ce vol d’initiation, à la seconde même où j’ai touché le manche, j’ai su que j’étais à la maison. Il y a peut-être une question de génétique là-dedans, parce que j’avais un grand-père pilote dans l’armée, puis pilote de ligne. Mais il est mort longtemps avant ma naissance.
Devenir pilote, sans diplômes, est déjà une belle aventure.
Quand j’ai rencontré l’aviation, j’ai trouvé mon but. C’est comme quand on est amoureux : on déploie une énergie folle pour séduire cette jolie fille – ou ce joli garçon – dont on rêve ! J’ai repris mes études à 23 ans. Bac par correspondance, cours du soir, etc. Puis je suis devenu steward chez Air France – j’ai adoré être hôtesse de l’air ! –, tout en prenant des cours – très chers – de pilotage en aéroclub. Ensuite j’ai passé le concours de pilote de ligne, obtenu des bourses à la vocation… On a dû me trouver méritant !
Qu’est-ce qui vous a rendu amoureux de l’aviation ?
J’étais surtout intéressé par la dimension « artisanale » du métier, qui est la moins éthérée, celle qui fait le moins rêver, mais la plus noble. L’avion, c’est comme un instrument de musique, tu fais corps avec lui, c’est une chair vivante, tu le sens vibrer, bouger, et tout le jeu réside dans l’harmonie qu’il faut que tu préserves, l’équilibre. Tu fais des échanges polis avec ta machine et l’environnement. Les bonnes décisions peuvent faire gagner en énergie, en sécurité. Je me dis que le monde se porterait mieux s’il était gouverné ainsi, en ayant conscience que pour aller de A à B, on a le droit à tant de ressources et basta. On ne triche pas avec un avion : quand il n’y a plus d’énergie, les moteurs s’arrêtent et tu tombes. Tu ne traînes pas quand l’alarme dans le cockpit dit « feu moteur », tu as sept secondes pour régler le problème, sinon tu es mort. Depuis combien de temps sait-on qu’on est en « feu moteur » pour la planète ?
En 2012, on vous a diagnostiqué une sclérose en plaques. Quand on vous annonce cette maladie très grave, la conséquence la plus cruelle est de ne plus pouvoir voler, vraiment ?
Je ne supportais pas l’idée de ne plus être en l’air. Voler, c’était ma pulsion de vie, mon moteur. En perdant le ciel, j’ai perdu le désir de vivre, de me lever le matin. Cela a été très compliqué durant deux ans. J’ai paniqué et passé des mois dans mon canapé à enchaîner les pizzas surgelées en jouant à la PlayStation. Une catastrophe. Jusqu’au moment où j’ai réalisé que même sans avion j’étais encore pilote… de mon propre destin
Sachant que cette maladie ne peut que s’aggraver, comment vous êtes-vous accrochés à l’idée d’obtenir à nouveau le droit de voler ?
Ça a pris du temps, ça a commencé par une rencontre avec un moine qui m’a enfermé durant trois mois. Des semaines à se lever et se coucher avec le soleil, manger végétarien, réfléchir à éliminer tout ce qu’il avait de toxique en moi. La toxicité a de nombreuses significations différentes, du tabac à l’alcool en passant par la nourriture, le stress qui bousille la santé… J’ai compris que si je ne coupais pas les poisons, je n’arriverais pas à avancer. Que je n’étais pas étanche au monde autour de moi. S’il va mal, je vais mal. Ce n’est pas métaphysique, la qualité du monde dans lequel on vit, ce que l’on respire, que l’on mange, influe très concrètement sur notre santé. Cette retraite ayurvédique au Monténégro a été un déclic. J’ai retrouvé l’envie et l’énergie de me battre, pour moi, mon environnement et les autres parce qu’au fond c’est la même chose. Et puis, en me documentant, je me suis rendu compte de ce qu’était la réalité des mondes arctiques aujourd’hui, et j’y ai vu un parallèle évident avec ce que je vivais : un effondrement inexorable et permanent. Et si mon avenir devait signifier l’isolement et la paralysie, je devais mettre le cap sur les glaces, puisque ceux qui connaissent le mieux ces problématiques sont les gens du Grand Nord !
Dans un premier temps, l’idée est simplement de vous rendre sur place, à pied ?
Oui, j’ai puisé dans mes rêves de gosse. L’Appel de la forêt, de Jack London, est un des premiers bouquins que j’ai lu enfant, ma première grande évasion. C’est une énergie sous-estimée, les rêves de gosse. Il faut savoir retourner honnêtement vers celui qu’on était à 7 ans… C’est très jungien de s’adresser à son enfant intérieur ! Bref, en tirant les fils, j’ai découvert qu’il y avait un tour du monde inédit en avion du cercle arctique. Il y a eu des pilotes isolés, quelques pionniers français même, mais ils n’avaient fait que des portions du trajet. Je me suis dit qu’unifier des territoires qui sont tous sous le coup de la même menace, au nom d’une cause commune, était un bon préambule.
Ne pouvant voler, vous avez monté ce projet sans être certain de pouvoir être aux commandes ?
Oui, et cela a été une autre grande leçon : accepter de taire son ego. Mais j’ai finalement obtenu une dérogation pour pouvoir être commandant de bord à condition d’avoir un autre pilote qualifié dans la machine. Et puis j’étais limité sur la taille, le poids de l’avion, tout un tas de restrictions. Mais si je n’avais pas eu ces autorisations, je l’aurais fait en tant que passager. L’important c’est que les choses soient accomplies, ce n’est pas qui les fait. Si on arrive à comprendre ça, d’ailleurs, on ira beaucoup plus vite pour résoudre tous nos problèmes collectifs.
Cela a été une prouesse géopolitique de monter cette expédition Polar Kid à travers trois continents, sept mers et trois océans.
Ah oui, il s’agissait de traverser notamment la Russie et les États-Unis – et avec un avion et un copilote russes ! Pour convaincre chacun, il a fallu jouer sur des leviers différents. Pour les Russes tu fais appel à leur ego, la possibilité de participer à une aventure inédite – ainsi Valeri Tokarev, pilote d’essai et de chasse, cosmonaute qui a passé 189 jours dans la station spatiale internationale, n’avait pas besoin de mettre son nom dans l’Histoire encore une fois, mais c’était une opportunité qu’il a voulu saisir, un super bonhomme. Pour les Américains, tu vas leur présenter davantage le côté Rocky, l’abnégation, la combativité du grand malade… Il y a la conscience écologique et la préservation de la planète pour les Scandinaves. La lutte contre la sclérose en plaques pour les Canadiens. L’important, c’est que chacun a un moteur pour faire cause commune.
Comment est-ce de constater de ses propres yeux les effets du dérèglement climatique dans le Pôle Nord ?
Ce que j’ai vu sur place est bien pire que ce que je pouvais imaginer. Il y a 25 degrés d’écart dans l’Arctique entre les normales saisonnières et les pics de température. Au moment où nous nous parlons, il fait plus chaud au Groenland qu’à Paris. Il y a des endroits où il y avait deux mètres d’épaisseur de glace il y a quinze ans, et quarante centimètres aujourd’hui. On en est là. Je devrais être sur place en ce moment même avec des chiens, mais on a dû annuler parce que la glace est trop fragile. L’Arctique se réchauffe à une vitesse exponentielle par rapport au reste du monde. Ce sont des gens qui meurent, des villages rasés, des terres qui s’effondrent. Les pôles agissent comme un climatiseur pour l’ensemble du climat planétaire. Et les glaciers qui fondent, c’est la hausse du niveau de la mer, c’est de l’eau douce qui se mélange à de l’eau salée, ce qui bouleverse les courants et modifie les climats. Mais on n’est pas obligé d’aller si loin pour constater les dégâts : la mer de glace dans les Alpes recule à vue d’œil. Que faut-il pour que le monde comprenne l’urgence ?
Cette reconversion en explorateur lanceur d’alerte vous aide à accepter la fatalité de la maladie ?
Voler malgré la maladie est une façon de refuser la fatalité. La difficulté avec les maladies chroniques, quelles qu’elles soient, c’est de trouver l’énergie de se battre tous les matins. À chaque fois que je parle avec des gens malades qui me demandent comment je fais, je leur réponds que l’envie est un moteur puissant. Il faut trouver en soi quelque chose qui motive. Peu importe ce que c’est, mais il faut une motivation, sinon on ne tient pas ! L’essentiel, c’est aussi de comprendre qu’on n’est pas étanche au monde, que prendre soin de la planète, et des autres, ça revient à prendre soin de soi-même. Ce n’est même pas de l’altruisme. Mais des moteurs j’en ai d’autres – un petit garçon notamment. Que vais-je lui laisser comme image de l’homme qu’il peut devenir si son père devient un type en fauteuil ou dans le canapé qui a lâché l’affaire ?
On vous sent impliqué. Pas résigné, mais très en colère.
La colère est une énergie sous-estimée. Elle est perçue parfois comme destructrice, mais elle peut aussi être un moteur puissant. Notre devoir d’être humain est de protéger la planète et notre avenir, quel que soit le prix à payer. Quand on détruit les écosystèmes barrières, on ouvre la porte à une pandémie mondiale. En 2012, une transition énergétique complète pour l’ensemble de la planète coûtait 4 500 milliards de dollars. C’est énorme ? Mais combien ont coûté le Covid-19, les mégafeux, la désertification ? Beaucoup plus ! J’ai grandi avec Tchernobyl et l’Amazonie en péril. Qu’a-t-on fait depuis ? À un moment, je pense qu’il faut accepter de réagir par la contrainte et les limites planétaires.
Vous restez optimiste ?
Aujourd’hui ça bouge dans le bon sens, à plein d’endroits. Mais quand je vois des groupes pétroliers qui vantent leur investissement dans la transition énergétique, électrique, les fermes solaires, etc. Ce sont des gens qui ont toujours méprisé la vie. Ils connaissaient les conséquences de leurs actions sur le climat, mais qui ont fait passer le capital avant l’humain. Ce n’est pas seulement par le financier que l’on va réussir à changer la donne et parvenir à un arrêt massif de ces comportements de prédation vis-à-vis de la planète et du vivant. C’est par l’humain, le désir, l’empathie, la bienveillance.
L’impact de l’aviation civile sur le climat est de plus en plus vilipendé.
Je discute parfois avec des gens qui voyagent beaucoup pour leur plaisir, des courts séjours, loin. Ils me disent : « J’ai le droit, j’ai beaucoup travaillé. » Mais c’est quoi cette histoire de droit ? Un aller-retour Paris-Marrakech c’est grosso modo l’empreinte d’un village burkinabé pendant un an. Il faut arrêter de se faire des allers-retours en avion pour des week-ends, privilégier des voyages longs et de qualité.Bientôt, avec mes équipes, nous allons faire voler un avion de recherche et de sauvetage. C’est un avion qui pourra transporter du matériel et dix-neuf personnes, avec une empreinte zéro. C’est aujourd’hui, c’est possible et c’est le minimum. Il n’y a pas de recette magique, ni de technologie miracle. Il faut voler moins et mieux. Se poser la question de la fin et des moyens. Trop souvent, on nous vend des conquêtes spatiales ou de grandes aventures technologiques qui ne servent qu’à flatter l’ego de milliardaires comme Jeff Bezos. C’est obscène. Il faut se dépasser pour les bonnes raisons : au service de la planète et des populations, de l’intérêt général.
Cet article est issu du numéro 1 du magazine Vous! par Macif sorti en 2023. Pour découvrir le numéro 2, c’est ICI.
Si les précaires paraissent parfois moins engagés sur les questions environnementales et rechignent à se revendiquer écolos, ce sont pourtant les plus impactés par le dérèglement climatique. Que s’est-il passé pour que classes populaires et écologie militante se boudent ? Surtout, comment réparer ce que certains nomment la « fracture environnementale » ?
La lente réduction de la fracture numérique
À en croire l’Insee, plus de 15 % de la population française serait aujourd’hui « éloignée » du numérique. C’est mieux qu’en 2019, où l’illettrisme électronique touchait presque 19 % des Français, mais la fracture numérique reste réelle. Alors que 8 millions de personnes sont directement concernées, de nombreuses initiatives existent pour corriger la situation.
Vers un futur intergénérationnel
Les jeunes contre les vieux… L’époque serait-elle à la fracture générationnelle ? Pas forcément. Logements, crèches, ateliers, par pragmatisme ou solidarité, ces dernières années, dans les villes comme à la campagne, les initiatives visant à tisser des liens entre les générations se multiplient. Alors que le nombre de personnes âgées ne cesse de croître en France, la multiplication de ces solutions intergénérationnelles pourrait devenir incontournable.
La transition écologique pour vaincre le décrochage scolaire
Chaque année, 100 000 jeunes sortent du système scolaire sans diplôme. Dans les trente prochaines années, presque un million d’emplois seront créés dans le secteur de la transition écologique. Le réseau éducatif Être y voit une opportunité évidente. À Najac, dans l’Aveyron, des jeunes ruraux en décrochage scolaire remettent un pied à l’étrier, les mains dans la ferraille. Pour lire l’article, c’est ici.
Réenchanter les campagnes en déclin
La qualité de vie des habitants de certaines zones rurales se détériore à mesure que les services et les commerces de proximité disparaissent. Pour lutter contre ces inégalités, de nombreuses initiatives ont vu le jour, comme des foncières rurales soutenant la création de lieux de vie dans les centres bourgs ou des dispositifs itinérants offrant des consultations médicales ou du dépannage informatique dans les campagnes.
Vous! par Macif
Pour lire l’intégralité du magazine Vous! par Macif #2, c’est ICI.
Des tranches de vie
Rencontre avec l’actrice Noémie Merlant
Actrice engagée révélée dans Portrait de la jeune fille en feu, Noémie Merlant passe aussi derrière la caméra pour défendre les causes qui lui sont chères. Entre ses tournages de fictions, elle prépare un documentaire sur sa famille, sous le signe du courage des aidants. Pour découvrir l’interview, c’est ici.
Ursula, une femme résiliente
Une vie en BD par Marie Dubois Amputée des deux jambes après un accident à l’adolescence, Ursula n’a jamais laissé son handicap lui gâcher l’existence, bien au contraire. Sa vie, racontée en bande dessinée, est un modèle d’accomplissement et de dépassement de soi.
Charlotte Yven & Xavier Beauvois à l’assaut du Vendée Globe !
Prenez date, et plutôt deux fois qu’une : le prochain Vendée Globe s’élancera le 10 novembre 2024, soit trois jours avant la sortie du nouveau film de Xavier Beauvois, La Vallée des fous, qui est justement consacré à la plus emblématique des courses au large. Deux événements qui promettent ainsi de raviver cette grande question : qu’est-ce qui peut bien pousser des générations d’hommes et de femmes à entreprendre ce défi insensé d’un tour du monde en solitaire, et sans assistance ? Espoir de la voile française, Charlotte Yven a accepté d’en discuter avec le cinéaste.
Retraités et heureux
Qu’elle soit contrainte ou espérée de longue date, la retraite est un changement important dans la vie de chacun. Souvent redoutée, parfois mal vécue, elle peut être aussi une période enrichissante et joyeuse. Rencontre avec ces retraités heureux.
Transmission d’entreprise en France : pourquoi c’est complexe ?
Avec un nombre croissant d’entrepreneurs qui arrivent à l’âge de la retraite et les attentes parfois complexes des repreneurs, la transmission d’entreprise est devenue un réel enjeu de société. Comment relever ce défi et réussir une cession, notamment en termes de conservation d’emplois et de savoir-faire ?
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