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  • Vrai-Faux – Est-ce que mon smartphone m’espionne ?

    Vrai-Faux – Est-ce que mon smartphone m’espionne ?

    1 Mon portable m’écoute en permanence

    C’est plus compliqué

    Il faut distinguer écoute et espionnage !

    À l’été 2023, les députés ont approuvé la possibilité d’activer à distance les smartphones pour écouter et filmer des individus visés par des enquêtes pour terrorisme ou criminalité organisée. Si cette disposition du projet de loi de programmation pour la justice illustre la faisabilité technique de l’espionnage via le microphone de notre smartphone, elle ne doit pas nous faire tomber dans la paranoïa.

    Selon Corinne Hénin, experte en cybersécurité auprès de la cour d’Appel de Montpellier, croire que nous sommes tous susceptibles d’être espionnés à travers nos portables relève du « fantasme » car une telle opération « requiert des moyens considérables » : « Pour pouvoir activer un micro à distance, il faut soit installer un logiciel, et donc y avoir accès physiquement, soit pirater le smartphone en profitant d’un bug dans son logiciel entre deux mises à jour, ce qui représente une fenêtre d’attaque assez courte. » Sauf si vous êtes un criminel patenté, il y a donc peu de chance que votre portable soit utilisé comme cheval de Troie pour vous espionner.

    Toutefois, il vous est sûrement déjà arrivé de discuter d’un sujet très spécifique, votre smartphone posé à côté de vous, et de recevoir dans les jours qui suivent une publicité ciblée en lien avec cette discussion. Comment l’expliquer ? « Dès lors qu’on donne l’autorisation à une application d’accéder au micro de notre smartphone et que celle-ci est active, l’enregistrement du son ambiant est techniquement possible », explique Corinne Hénin. Il peut s’agir de toutes les applications qui permettent de passer des appels vocaux, comme les messageries instantanées, mais également de toutes celles qui spécifient dans leurs conditions générales utiliser les données des utilisateurs et utilisatrices à des fins commerciales.

    En fait, les assistants vocaux, dont sont équipés les smartphones et d’autres objets connectés, sont particulièrement sous le feu des critiques. Programmés pour se déclencher lorsque certains mots-clefs sont prononcés, ils sont par définition toujours en train d’écouter. Dans son livre blanc « À votre écoute », la CNIL (Commission Nationale de l’informatique et des libertés) rappelle que « ce n’est que lorsque le mot-clé a été reconnu que les enregistrements audio sont traités pour interprétation et exécution de la commande, ce qui se traduit dans de nombreux cas par un envoi à des serveurs distants via Internet. »

    Toutefois, des expérimentations menées par le Laboratoire d’innovation numérique de la CNIL et par des universités anglaise et américaine confirment que même lorsqu’ « aucun ordre spécifiquement destiné à l’assistant n’a été formulé, de nombreuses activations ont été enregistrées et sont visibles dans l’historique d’utilisation ».

    2 Les données que nous générons sont utilisées pour nous profiler

    Vrai

    Selon Jean-Jacques Latour, directeur de l’expertise en cybersécurité de la plateforme cybermalveillance.gouv.fr, toutes les applications qui utilisent notre micro peuvent également générer de la publicité ciblée à partir d’une écoute de mot-clef. Le hic, c’est que cela est « dur à documenter » car « on rentre dans la boîte noire de ces éditeurs qui, pour se couvrir par rapport à la loi, écrivent dans leurs conditions générales utiliser les données à des fins marketing » sans forcément spécifier comment.

    Nom, adresse, localisation…toutes les informations personnelles nous concernant intéressent les plateformes car leur modèle économique en dépend. C’est le fameux « si c’est gratuit, c’est vous le produit ». En effet, elles revendent nos données personnelles à des entreprises tiers. Et plus ces données personnelles sont précises, plus elles ont de la valeur car elles permettent d’affiner le ciblage publicitaire.

    « Tous les usages que l’on va faire de notre téléphone mobile ou de notre ordinateur peuvent être captés à des fins marketing, confirme Jean-Jacques Latour. Le profilage est utilisé pour pouvoir déterminer vos domaines d’intérêts afin de vous envoyer la publicité à laquelle vous êtes le plus susceptible de céder. »

    3 Mon frigo et ma brosse à dent connectés peuvent être piratés.

    Vrai

    L’Internet des objets (IoT en anglais pour « Internet of Things ») désigne la mise en réseau d’objets du monde physique. Que ce soit dans la domotique (techniques utilisées pour rendre les bâtiments « intelligents »), l’industrie ou les transports, les appareils connectés à Internet sont en plein boom. De 38,6 milliards en 2025 leur nombre pourrait grimper à 50 milliards d’ici 2030, engendrant au passage une hausse de l’empreinte environnementale du numérique.

    L’avantage de l’IoT consiste à collecter des données en temps réel. Certains fabricants équipent donc leurs machines à laver, brosses à dent, et autres réfrigérateurs d’une adresse IP par laquelle ces équipements fournissent des informations aux consommateurs via une application. Souvent moins sécurisées que celles d’un ordinateur ou d’un smartphone, ces adresses IP sont particulièrement vulnérables aux attaques cyber.

    Pour les hackers, ces faiblesses sont des points d’entrée qu’ils peuvent exploiter pour mener des attaques. Le site spécialisé Cyberscoop a par exemple révélé qu’un bug dans le logiciel de certains modèles de machines à laver particulièrement utilisées dans les hôpitaux peut servir de brèche d’entrée pour accéder à d’autres objets connectés au même réseau.

    Aux États-Unis la menace est prise très au sérieux. Le gouvernement américain a annoncé le lancement prochain du Cyber Trust Mark, un label certifiant que les fabricants d’objets connectés respectent les standards sur la protection des données, les mises à jour logicielles et les mots de passe par défaut, pour mieux protéger les consommateurs. En Europe, le nouveau règlement sur la cyber résilience, qui entrera en vigueur en 2024, imposera également aux constructeurs, développeurs et distributeurs plus de transparence sur les vulnérabilités matérielles et logicielles.

    4 Il n’y a que les hackers qui espionnent notre vie privée

    Faux

    La cybersurveillance est l’une des formes de cyberviolence les plus répandues chez les couples. Une étude menée par le centre Hubertine Auclert en 2018 révèle que 21 % des femmes victimes de violences conjugales déclarent avoir été espionnées par un logiciel espion installé sur leur portable par leur conjoint.

    Mais la cybersurveillance, dont se disent victimes six femmes victimes de violences conjugales sur dix, ne se résume pas qu’aux stalkerware. Comme le rappelle Corinne Hénin, il suffit de se procurer physiquement un smartphone et de le déverrouiller pour le configurer à sa guise : « J’ai reçu beaucoup d’appel de femmes dont le mari avait pris le téléphone et modifié les paramètres de Google Maps pour pouvoir la géolocaliser en permanence ou bien ceux de sa boîte mail pour recevoir une copie de son courrier électronique ». Ces agissements sont punis par deux ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende.

    Dans un registre éducatif, selon une étude menée par l’Unaf et l’Observatoire de la parentalité et de l’Éducation numérique, 41 % des parents ont déjà utilisé un logiciel d’espionnage pour surveiller l’activité numérique de leur enfant. Parmi eux, seuls 30 % le font avec l’accord de leur progéniture, preuve que les inquiétudes parentales sont encore loin de faire l’objet de discussions apaisées au sein de la famille.

    5 Nous laissons de multiples traces en naviguant sur Internet

    Vrai

    « Internet n’oublie rien : quand nous postons quelque chose en ligne nous n’en sommes plus maîtres », avertit Corinne Hénin. D’une part parce que même si le site supprime le document comme nous lui demandons, nous ne sommes pas à l’abri qu’un autre internaute l’ait enregistré et conservé sur une autre machine. D’autre part, lorsque nous allons sur Internet, nous laissons tout un tas de traces. Les plus fréquentes sont les cookies, des données que les sites laissent sur notre disque dur à chaque fois que nous nous y connectons, et le cache de navigation, qui mémorise des parties d’une page web, notamment ses images, pour les aider à s’ouvrir plus rapidement lors d’une prochaine visite.

    Contrairement à la navigation standard, la navigation privée n’enregistre pas les cookies, les mots de passe ou l’historique web. Cela permet notamment d’éviter l’apparition de publicité ciblée lors d’une prochaine navigation. Mais si cette fonctionnalité présente sur les navigateurs web garantit plus de confidentialité, elle ne permet pas pour autant d’atteindre l’anonymat. Le fournisseur d’accès Internet, le site visité ou bien l’administrateur du réseau auquel on est connecté (lieu de travail, d’étude, etc.) ont, en effet, toujours accès aux traces laissées lors de la navigation.

    6 L’utilisation d’un VPN permet d’être anonyme

    Oui, mais…

    La vocation d’un VPN, ou réseau privé virtuel, est d’agir comme un intermédiaire entre l’utilisateur ou utilisatrice et Internet.Pour cela, un VPN va masquer l’adresse IP de votre appareil, pour vous rendre virtuellement intraçable par un tiers. « Utiliser un VPN c’est comme emprunter un tunnel : on est caché mais si quelqu’un découvre le point de sortie alors il connaîtra aussi le point d’entrée », nuance Corinne Hénin. Tout dépend donc du genre d’activité auxquelles on se livre lorsqu’on utilise un VPN.

    « La question est : pourquoi je veux protéger mon anonymat ? Si c’est pour commettre des cyberviolences, la police peut requérir une levée de l’anonymat au fournisseur de votre VPN », complète Jean-Jacques Latour.

    Une exception permet toutefois de nuancer l’affirmation. En avril dernier, la police suédoise est sortie bredouille de la perquisition du bureau de Mullvald VPN. Les policiers, qui enquêtaient sur une affaire de ransomwares, se sont heurtés à la politique de non-enregistrement des données utilisateur de la société, dont la réputation d’efficacité en matière de protection de la vie privée s’est trouvée renforcée.

    7 Avec l’essor des IA génératives, il va falloir se méfier davantage des contenus publiés

    Vrai

    Fruit des recherches en machine learning, les intelligences artificielles génératives connaissent un essor sans précédent depuis la sortie d’applications à destination du grand public comme ChatGPT ou Midjourney. Grâce à ces outils, il est possible de créer du contenu textuel, visuel ou audio à la demande.

    « Comme toute révolution technologique, il y aura du bon comme du moins bon, avance Jean-Jacques Latour. Il n’y a pas de raison que les cybercriminels n’essaient pas d’en tirer profit. Ils pourraient utiliser l’intelligence artificielle pour contrer les mécanismes de protection ou bien réaliser des campagnes de phishing dans toutes les langues, sans avoir besoin de passer par un traducteur. »

    Quelques deepfakes ont d’ores et déjà défrayé la chronique. Aux États-Unis, des kidnappeurs ont cloné la voix d’un enfant à partir de données glanées sur Internet puis ont utilisé ce deepfake pour appeler ses parents et exiger une rançon en leur faisant croire à un enlèvement. Sur le terrain de la désinformation, les deepfakes sont très utilisés, notamment en temps de guerre. En mars 2022, une fausse vidéo du président ukrainien Volodymyr Zelensky annonçant la capitulation de l’Ukraine face à la Russie avait par exemple été diffusée par une chaîne d’information piratée.

    Alors, que faire ? « Même si des intelligences artificielles sont développées pour détecter ces faux contenus, nous allons devoir apprendre par nous-mêmes à vérifier leur authenticité et développer notre sens critique », résume Jean-Jacques Latour.

  • « La course à pied s’est largement féminisée »

    « La course à pied s’est largement féminisée »

    Comment expliquer l’engouement actuel pour la course à pied ? Est-il récent ?

    Olivier Bessy : Le nombre de coureurs a considérablement augmenté depuis les années 1970, passant de 500 000 coureurs en 1975 à 16,5 millions en 2016, pour atteindre environ les 18 millions en 2020. À la fin des années 1970, on est passé de l’athlétisme, c’est-à-dire des épreuves organisées dans des stades, ou de cross-country, à la course à pied. Dans la mouvance de Mai 68, le sport s’est métamorphosé avec de nouvelles pratiques et s’est ouvert à de nouveaux publics. Les courses hors stade, ouvertes aux non-compétiteurs, se sont développées : il y eut la course pionnière de Marvejols-Mende créée en 1973, qui n’était, à l’époque, pas autorisée par la Fédération française d’athlétisme (FFA), Marseille-Cassis en 1979, le Marathon de Paris en 1976, celui du Médoc en 1985… Ces grandes épreuves populaires sortaient du carcan des Jeux olympiques. Entre les années 1970 et la fin des années 1980, on court pour le plaisir, pour s’épanouir, et on sort des contraintes classiques du sport de compétition. À partir des années 1990 et jusqu’à la crise financière de 2008, on bascule dans une société hypermoderne dont le récit est basé sur la performance, la surenchère.

    Dans ce contexte, les courses deviennent une occasion de se défier, de vivre des expériences de plus en plus extrêmes. Les ultra-marathons, les ultra-trails et les 100-kilomètres se développent : le Grand Raid de La Réunion est créé en 1989, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) en 2003… Dans ce que j’appelle la « troisième révolution », à partir de 2009, on observe dans la course à pied un éclatement des pratiques, en tension, entre une recherche de l’extrême et de la performance d’une part, et une pratique plus solidaire d’autre part, avec des courses comme Odysséa (en soutien à la lutte contre le cancer du sein), et écologique avec le développement d’éco-marathons et d’éco-trails, comme l’Écotrail de Paris. Le nombre de courses hors-stade organisées en France est passé de 5 en 1971 à 4253 trails et 3629 courses sur route en 2022, soit 7882 courses, d’après la Fédération française d’athlétisme.

    Le profil des participants a-t-il évolué ? Assiste-t-on à une féminisation des compétitions ?

    O.B. : La course à pied s’est largement féminisée depuis les années 1970. Auparavant, les courses étaient réservées aux hommes. En 1976, Kathrine Switzer est la première femme à faire le marathon de Boston, sans y être inscrite, et il faut attendre 1984 et les Jeux olympiques de Los Angeles pour que des femmes soient concurrentes. Au début des années 1980, à peine 10 % de femmes participent aux marathons, elles représentent aujourd’hui en moyenne 25 % des coureurs. Mais plus les courses deviennent « extrêmes », comme des ultra-trails, moins les femmes sont présentes. Une sorte de plafond de verre persiste. De même, la course à pied était autrefois réservée aux jeunes, mais depuis les années 1990, les quadragénaires et quinquagénaires sont largement dominants. Et les seniors sont de plus en plus représentés. On peut voir des participants de 65 à 90 ans sur des marathons. L’endurance ne diminue pas, contrairement à la vitesse, avec l’âge ! Aujourd’hui, on se met au trail à 35 ans, et si l’on ne s’est pas blessé plus jeune, comme c’est le cas pour de nombreux athlètes de haut niveau, on peut courir jusqu’à 70 ans. Mais les courses se rajeunissent aussi, en particulier les courses extrêmes : la victoire, en 2008, de l’Espagnol Kílian Jornet, alors âgé de 20 ans, à l’UTMB a été un moment décisif.

    Une sorte de plafond de verre persiste pour les femmes.

    Olivier Bessy, sociologue du sport

    Les courses sont-elles le lieu d’un brassage social ?

    O. B. : Au fil des révolutions évoquées plus haut, on a assisté à un processus de diffusion sociale des pratiques. Les classes intermédiaires, les employés et aussi des ouvriers, à moindre degré, se mettent à faire du jogging, se mettent à faire des courses en stade, des marathons, puis du trail et enfin de l’ultra-trail. Mais les inégalités d’accès à la pratique sportive en général et à la course à pied en particulier persistent : lorsque l’on compare la diffusion dans les différentes professions et catégories sociales (PCS), on s’aperçoit que les groupes sociaux aisés sont systématiquement surreprésentés par rapport au poids qu’ils pèsent dans la population active ; à l’inverse, les PCS les plus modestes sont sous-représentées. C’est ce que l’on peut observer sur certaines courses, comme le Marathon des Sables au Maroc ou le Grand Raid de La Réunion qui sont très coûteuses : le billet d’avion et l’inscription nécessitent de hauts revenus ! Néanmoins les bénéfices symboliques tirés de la participation à ce type d’épreuves sont tellement importants que des groupes modestes économisent pour y participer.

    Les compétitions s’ouvrent-elles davantage aux athlètes en situation de handicap ?

    O.B. : Oui. Il y a le Marathon pour Tous, aux prochains Jeux olympiques, en 2024, et sur certains ultra-trails des coureurs non-voyants peuvent être accompagnés par des voyants. Il y a aussi le phénomène des Joëlettes, lorsque des coureurs valides portent, en se relayant, des coureurs en situation de handicap.

    Quels bénéfices en tirent les régions qui les organisent ?

    O.B. : Dès la fin des années 1980, des marathons changent d’appellations pour y inscrire des territoires, comme le Marathon de la baie du Mont-Saint-Michel par exemple. Ces événements sportifs deviennent alors de véritables ressources territoriales au service d’enjeux économiques, touristiques et socio-culturels. Les épreuves les plus emblématiques sont celles qui sont créées sur des territoires qui leur correspondaient, comme le Grand Raid de La Réunion : il y a du dénivelé, des escaliers, des changements de climat, cela recréé complètement les conditions de l’aventure. Aussi, des villes comme New York, Paris, Londres, Madrid ou Venise offrent un décor exceptionnel pour courir, et les marathoniens s’approprient le patrimoine traversé en s’y mettant en scène.

    Hormis la course à pied, les sports que l’on peut pratiquer sans être inscrit dans un club sont-ils largement plébiscités ?

    O.B. : Depuis la fin des années 1970, toutes les pratiques qui se font en dehors d’un club (la course à pied, le vélo, la natation, la culture physique…) sont celles qui se développent le plus en loisirs comme en compétition. Depuis plusieurs années, les événements sportifs s’hybrident pour répondre à de nouvelles demandes : on a vu apparaître les « swim & run », les « run & bike », les triathlons, etc. Les activités sont croisées pour multiplier les sensations et deviennent plus conviviales, car elles sont faites à deux. Cette diversification des pratiques répond à une demande plus éclatée et est largement encouragée par l’économie, notamment les équipementiers qui sponsorisent les courses.

     

    Propos recueillis par Emma Flacard

  • Musculation en salle : « La mise en scène constante du corps »

    Musculation en salle : « La mise en scène constante du corps »

    Pour quelles raisons la musculation en salle se développe-t-elle ? À quand remonte ce phénomène ?

    Guillaume Vallet : C’est un processus qui apparaît dès le milieu du XIXᵉ siècle en Europe continentale et en Suède, avec la création des premiers gymnases. Dans une société en pleine industrialisation et de plus en plus urbaine, on cherche à occuper les gens pour des raisons hygiénistes et sociales. Le corps devient un objet de fascination que l’on exerce dans des salles spécialisées. À partir des années 1940, le cinéma se démocratise et véhicule une image fantasmée du corps à travers des modèles. C’est en Californie, temple du cinéma, qu’apparaissent les premières grandes salles de musculation. La pratique s’élargit ensuite aux grandes villes du pays, avec des motivations liées au bien-être et à la santé, puis au reste du monde à partir des années 1960, avec des figures comme Arnold Schwarzenegger ou Sylvester Stallone, à la fin des années 1970. Les premières salles dédiées à la musculation arrivent en France au début des années 1980, et sont souvent tenues par d’anciens champions de bodybuilding. Il ne s’agit pas, au départ, d’une pratique de masse ! Et puis l’on assiste, dans les années 1980, à un basculement dans le « capitalisme des vulnérabilités » : l’État se désengage de plus en plus, en particulier dans le domaine de la santé, et le modèle de l’entreprenariat est de plus en plus valorisé. Ainsi, l’individu est incité à trouver lui-même les réponses aux difficultés de son quotidien, en se tournant, par exemple, vers le sport. C’est à partir des années 2000, avec l’arrivée des nouvelles technologies, que se diffusent à grande échelle des salles de musculation qui proposent un ensemble de nouvelles offres (crossfit, cardio, salles low-cost, salles premium, etc.). L’arrivée des réseaux sociaux dans les années 2010 et la mise en scène constante du corps a également encouragé la pratique de la musculation : les jeunes générations veulent produire un corps valorisé.

    Le processus du travail du corps dans la salle de musculation met en valeur l’individu : c’est lui qui s’organise, qui planifie les entraînements, et les résultats sont immédiats.

    Guillaume Vallet, sociologue

    La salle de musculation constitue-t-elle un lieu de brassage social ?

    G.V. : Nous sommes dans une pratique de masse. L’idée de se tourner vers son corps pour le développer et mettre en avant une certaine musculature est très partagée. La France compte plus de 13 millions de pratiquants réguliers d’activités liées au fitness et aux sports de combat (pas forcément exercées en salle). Statistiquement, on retrouve beaucoup plus de catégories populaires (65%) dans des activités comme le bodybuilding. Cela peut s’expliquer par la volonté de compenser, par le travail du corps, un travail professionnel dévalorisant. Celui-ci peut être aliénant, on se sent exploité, on est le rouage d’une chaîne, on ne maîtrise pas le produit final… En comparaison, le processus du travail du corps dans la salle de musculation met en valeur l’individu : c’est lui qui s’organise, qui planifie les entraînements, et les résultats sont immédiats. Il y a aussi une fascination de l’objet (ici le corps) qui est d’ordre artisanale : on peut augmenter ou réduire la masse musculaire ici ou là. En revanche, j’ai relevé, lors de mes observations, une dynamique différente pour les cadres qui font du bodybuilding. Pour ceux-ci, il s’agit davantage d’une complémentarité entre leur travail professionnel et leur travail à la salle de musculation. Et si le bodybuilding est plus pratiqué par des catégories populaires, le crossfit [
    Contraction de cross fitness (en français : entraînement croisé), qui mélange différentes activités physiques et sportives.], à l’inverse, est beaucoup plus attractif chez les CSP ou les CSP+. Cette activité est souvent exercée en ville, et les abonnements sont plus chers que dans les salles de musculation, où sont parfois pratiqués des prix avantageux. Le crossfit requiert également la présence d’un coach, ce qui augmente encore le prix des séances.

    Les femmes sont-elles nombreuses à pratiquer la musculation ? Y a-t-il des différences de pratiques entre les femmes et les hommes ?

    G.V. : Oui, les femmes représentent aujourd’hui 63 % du total des pratiquants de sports de forme ! Mais on retrouve encore des différences en termes de vision du muscle, donc des pratiques genrées, même si cela évolue. Les hommes travaillent par exemple davantage les biceps et les pectoraux, parties du corps considérées comme « masculines », quand les femmes travaillent plus les abdos-fessiers, par exemple. Mais ce n’est pas aussi binaire : la musculation est devenue une pratique de masse et chacun essaie d’y trouver son compte, dans une logique individualisée. Il y a des hommes et des femmes qui entrent dans cette logique de différenciation genrée des pratiques, et des femmes bodybuildeuses qui, elles, savent qu’elles cassent les codes classiques de la féminité dans le but de travailler leur corps, sans se préoccuper des normes de genre.

    Avec le développement des réseaux sociaux et des plateformes de vidéos en ligne, nombreuses sont les personnes faisant maintenant des exercices de musculation devant leur ordinateur en suivant des influenceurs. Comment analysez-vous ce phénomène ?

    G.V. : Les réseaux sociaux fonctionnent à travers la catégorisation et l’acquisition d’un statut social des individus par rapport à l’image et ont tendance à démultiplier les désirs. C’est cette démultiplication qui a créé la demande de coaching en ligne. Mais ce n’est pas une logique égalitaire : comme toutes formes d’entreprises, seules certaines survivent. Les réseaux sociaux diffusent des informations et, dans une perspective capitaliste, ils permettent de vendre de l’information à grande échelle, à des individus qui en ont besoin. De plus, le coût d’entrée pour devenir quelqu’un sur les réseaux sociaux semble très faible : n’importe qui peut considérer qu’il peut mettre en avant son image et ses techniques d’entraînement.

    S’agit-il d’une recherche narcissique ou d’un phénomène de construction d’une identité et de valorisation de soi par rapport aux autres ?

    G.V. : Le mythe de Narcisse, c’est le mythe de quelqu’un qui s’admire tellement qu’il s’y perd. Dans le cas des bodybuilders et autres adeptes de musculation, y a-t-il une réelle admiration d’eux-mêmes ? S’aiment-ils vraiment ? Ce sont des gens fondamentalement en recherche d’un « meilleur corps ». Cela rappelle davantage la mythologie d’Adonis, jeune homme remarquable par sa beauté : si le fabricant du corps peut se regarder s’entraîner ou admirer ses muscles par l’intermédiaire de son propre regard ou des miroirs omniprésents dans la salle, il le fait indirectement à travers le regard des autres, à la salle ou sur les réseaux sociaux désormais. Cet effet de mirroring social donne une validation à sa « beauté » : ce sont les autres qui construisent celle-ci.

     

    Propos recueillis par Emma Flacard

  • « Face à la mer, on est tous les mêmes »

    « Face à la mer, on est tous les mêmes »

    Matthias préfère qu’on l’appelle « Mat ». Il a les cheveux épais et très bruns, qui lui encerclent le visage à la manière d’un casque noir, et porte une combinaison en néoprène de la même couleur. Depuis la plage nord de Biscarrosse (Landes), il jauge l’océan sans grande conviction : « C’est très plat quand même, ce matin », lâche-t-il. De fait, mer d’huile à l’horizon, à peine quelques vagues se cassent-elles sur le sable jaune en faisant de la mousse. Si le paysage est fort appréciable pour le promeneur, pour les surfeurs, c’est une autre histoire. « Il faut des vagues plus grosses pour prendre de la vitesse », précise Mat. Lui fait du surf depuis dix ans. « Du handi surf », précisent ses parents. Matthias, à l’instar des cinq autres jeunes qui l’accompagnent en cette matinée de juin, est porteur d’un trouble du spectre autistique.

    Combis à l’envers et papas à l’eau

    Chaque week-end depuis la fin avril, l’association M en Rouge réunit ses membres les plus hydrophiles pour deux heures de cours à Biscarrosse. Avant la mise à l’eau, la préparation a tout d’un échauffement classique, à part peut-être pour l’enfilage des combinaisons, qui semble un peu plus long qu’ailleurs : l’une est à l’envers, la manche de l’autre pose problème. Pour le reste, les jeunes s’allongent sur des planches de surf bleues en mousse alignées sur la plage, s’entraînent à ramer, jetant des gerbes de sable sur les parents attentifs, puis décomposent les mouvements d’un « take-off », avant de bondir sur leurs pieds, avec plus ou moins d’aisance. Il y a des rires, des cris, peu de discipline, mais l’enthousiasme de professionnels lorsqu’il s’agit de courir à l’eau.

    Matthias réussit à surfer une vague, puis une deuxième. Idem pour Ethan, Eliott, Alissa et Christopher. Stanislas, le benjamin du groupe, reste allongé sur le ventre, mais parvient jusqu’à la plage. À chaque prénom, sa petite victoire, célébrée par un pouce en l’air et une volée d’applaudissements. « En cinq ans, le progrès a été incroyable », assure Dorian Lafitte, le coach. « Au début, il fallait un cours particulier à chacun, maintenant plus de la moitié est en autonomie », ajoute le trentenaire, qui prend le temps de discuter sur le sable, avant de se faire rappeler à l’ordre par ses élèves : « Dorian, tu viens ou on sort de l’eau ! » La clé, insiste-t-il, c’est la patience et surtout, la confiance. « Le pairing, le matching, en gros le lien social, voire affectif. Pour les personnes porteuses d’autisme, c’est crucial, elles doivent être à l’aise avec moi et ne jamais se sentir forcées. » Sur ce point, le talent de l’entraîneur fait l’unanimité : « Dorian est resté assis une demi-heure à côté de mon fils, sans rien dire, juste pour établir le contact. Puis il s’est levé et mon fils l’a suivi à l’eau. J’étais sidérée », témoigne Patricia Hocquard, la mère de Noah, qui a surfé durant la session précédente. Il faut dire que Dorian, très bon surfeur, a été très bien formé à l’accompagnement aux personnes en situation de handicap. Il travaille le renforcement musculaire, l’équilibre, la proprioception et « toutes ces choses qu’un surfeur pro travaille aussi ».

    Lorsque les conditions lui semblent mauvaises, il n’annule jamais, mais propose des parcours sur la plage, de la slackline, du bodyboard. Il assure également des cours en piscine d’octobre à début mai, grâce au service des Sports de la Ville de LaTeste-de-Buch. Certes, tous les élèves ne parviennent pas à se mettre debout sur la planche. Les cours ne sont pas des plus techniques, concède le coach, qui ne s’empêche pas, pour autant, de parler « backside » et « frontside » à ses élèves. « Il faut s’adapter à chaque cas, faire de la pédagogie individuelle », explique Dorian. Et pour les moins autonomes, des papas sont à l’eau. Eux aussi ont suivi une formation adaptée auprès de l’association nationale Handi Surf.

    Le pairing, le matching, en gros le lien social, voire affectif. Pour les personnes porteuses d’autisme, c’est crucial.

    Dorian Lafitte, moniteur spécialisé

    Une bande de potes

    Si Matthias était « déjà très souple », pour d’autres la glisse a permis de considérables progrès en termes de motricité. Noah, par exemple, souffre de lourdeurs dans les jambes. « Je le sens plus agile, raconte sa maman, et surtout, je parviens à lui faire enfiler une combinaison, alors qu’il ne supportait pas qu’on le touche. » Même évolution pour Stanislas qui haïssait avoir les cheveux mouillés. « Le surf permet une stimulation sensorielle qui l’aide beaucoup au quotidien », considère sa mère. Surtout, ces cours collectifs impliquent une sociabilisation, d’ordinaire compliquée pour les personnes souffrant d’autisme. Beaucoup, au début, ne disaient pas un mot, ni ne saluaient personne. Désormais, ils se « check », poing contre poing et se sourient. « On n’aurait jamais pensé au surf pour Ethan », confie Jérôme, son père. « Il faut dire que ma femme a la phobie de l’océan », s’amuse-t-il. Chaque week-end, ils font le déplacement depuis Bordeaux, convaincus des effets thérapeutiques de la discipline sur leur fils. « On l’a inscrit à diverses activités en groupe. Le basket lui plaisait bien, mais les autres ont fini par le trouver trop lent et le mettre de côté. Il nous arrivait de l’emmener à des matches pour qu’il ne joue qu’une minute. Il a voulu arrêter », raconte le papa. Depuis cinq ans qu’il le pratique, Ethan s’avère fidèle au surf.

    Chloé est presque majeure. Le visage parsemé de taches de rousseur, elle pétille de joie. Son handicap à elle n’est pas invisible : elle souffre d’une hémiplégie gauche, une paralysie du côté gauche du corps qui provient d’une blessure neurologique. Très active, elle confie avoir essayé plusieurs sports : « Mais j’ai toujours fini par me sentir différente », regrette-t-elle. « Le surf, c’est autre chose. Face à la mer, face à une vague qui s’apprête à se fracasser sur notre figure, on est tous les mêmes », rigole-t-elle.

    De fait, à y regarder de plus près, excepté le flocage « handi surf » sur les lycras bleus des jeunes de M en Rouge, rien ne les différencie du groupe d’à côté, en maillot vert. À travers le surf, Chloé travaille l’équilibre qui lui fait défaut, évacue ses émotions, ainsi que le stress des examens et ne sent plus « le poids de son corps ». Avec un tapis à l’entrée de la plage et un Tiralo® – un fauteuil roulant de baignade –, la plage de Biscarrosse et le surf-club M en Rouge sont équipés pour recevoir les personnes à mobilité réduite ou polyhandicapés. Le risque de blessure n’est toutefois pas absent. « Chloé, par exemple, s’est luxé l’épaule récemment », illustre Dorian.

    Le parasurf aux Jeux paralympiques 2028

    À l’origine de la discipline, il y a l’association nationale Handi Surf qui en a déposé le concept et se consacre, depuis 2008, à rendre la pratique du surf inclusive et solidaire. Fondée par deux amis surfeurs, Jean-Marc Saint-Geours et François Gouffrant, qui ont découvert une initiative similaire au Mexique, elle s’appuie sur un réseau de 150 structures labellisées pour diffuser le handi surf partout en France. Avec, toujours, ce joli slogan : « Quand le handicap se dissout dans l’eau ». En ce qui concerne M en Rouge, le handi surf y est proposé depuis 2014 et l’arrivée de Carol Combecave dans l’association. T-shirt de « rideuse », casquette blanche vissée sur une coupe au carré, Carol est une « amoureuse de la glisse ». Ancienne athlète de roller artistique, elle a été éducatrice sportive, avant d’être élue au comité de la Fédération française de surf et responsable de la commission parasurf. « Hyper compète » de son propre aveu, c’est elle qui a poussé les jeunes de M en Rouge à faire de la compétition, « car ils sont capables comme les autres ». Et elle a visé juste : Matthias est vice-champion de France de parasurf adapté chez les plus de 18 ans, et Eliott est champion des moins de 18 ans.

    Ils ne sont toutefois pas concernés par le niveau paralympique, celui-ci étant réservé aux personnes en situation de handicap moteur et sensoriel. La discipline pourrait d’ailleurs devenir sport additionnel lors des Jeux paralympiques de 2028 à Los Angeles. « La décision du Comité international paralympique sera rendue lors des prochains championnats du monde, qui se tiendront du 5 au 11 novembre 2023 en Californie », précise Carol, qui lance un appel aux sponsors et aux partenariats en soutien à l’équipe de France, vice-championne du monde en 2022. En attendant, les jeunes de M en Rouge vivent des remises de récompenses avec d’autres jeunes surfeurs ordinaires. « On avait peur qu’ils craignent le bruit et la foule. Finalement, ils sont toujours ravis de monter sur le podium », salue Carol. Ils s’avèrent même être de féroces compétiteurs. « Chaque compète, c’est Peyo qui arrive premier. Il gagne toujours ! », fulmine Matthias. « Mais il surfe en Guadeloupe il faut dire, c’est autre chose qu’ici », souligne-t-il en tournant le regard vers la mer, toujours aussi plate.

     

    Reportage de Marion Lecas

  • Handicap : faire la fête comme les autres

    Handicap : faire la fête comme les autres

    Pouvoir déambuler de scène en scène, apercevoir artistes et musiciens, siroter une bière et se restaurer… En 2023, 5,3 % des Français, en situation de handicap moteur, ne jouissent pas de cette liberté. Pour ces 2,3 millions de personnes, l’expérience du festival et de la fête en général peut au contraire s’apparenter à un parcours du combattant. Accessibilité en demi-teinte, personnel peu formé, le milieu de la fête est souvent synonyme d’obstacle, qu’il soit visible ou invisible.

    « La société est validiste, c’est-à-dire qu’elle fait preuve de discrimination envers les personnes en situation de handicap : la fête n’y échappe pas, elle en est parfois l’incarnation même », assure Charlotte Puiseux, 34 ans, membre du collectif handiféministe Les Dévalideuses. Selon elle, la société peine à considérer la fête pour toutes et tous. « On pense souvent à tort que les personnes handicapées n’auront de toute façon pas le cœur à se divertir, on a de trop lourds problèmes à gérer à leurs yeux ! », poursuit Charlotte Puiseux.

    Femmes, handicap et fête : la crainte des agressions sexuelles

    Au-delà de ce préjugé, la fête est parfois synonyme de frayeurs pour les personnes en situation de handicap. L’euphorie du public, le fourmillement des spectateurs ou encore les lumières éblouissantes peuvent causer des peurs décourageantes pour les porteurs d’un handicap. Sans compter les risques d’agressions sexuelles pour les femmes. « On se sent rapidement en insécurité dans les lieux de fête : le déplacement est très difficile, il fait sombre, un tas de cas d’attouchements sexuels nous sont remontés chaque année », déplore Charlotte Puiseux, à l’initiative d’une étude sur les femmes et le handicap dans l’espace public. Gérer son état d’ébriété et celui des autres devient alors une charge mentale qui incombe aux personnes handicapées. Et pas aux organisateurs ni aux autres festivaliers.

    Des référents handicaps pour améliorer l’accueil en festival

    Anthony Penaud, 42 ans, non-voyant depuis la naissance et président de l’association Oréa, a un avis plus nuancé sur la question. « Je trouve que les choses évoluent dans le bon sens : les organisateurs d’évènements commencent à questionner les personnes en situation de handicap pour améliorer leurs conditions d’accueil », admet-il. Depuis quelques années, il est devenu référent handicap de plusieurs festivals nantais comme le festival Hip Opsession, où les battles de rap sont désormais retranscrites en audiodescription. « Il ne suffit pas d’être un lieu accessible : je recommande toujours un accompagnement humain sur place », ajoute-t-il.

    « Demander un tabouret en lieu festif est déjà un parcours de combattant »

    Peu à peu, les aménagements dédiés aux spectateurs en situation de handicap évoluent et ont même prouvé leur capacité d’innovation : des plateformes surélevées près des scènes pour mieux voir les artistes, des parkings, des toilettes, des places de camping accessibles en fauteuil roulant, ou encore des gilets vibrants pour permettre aux personnes sourdes et malentendantes de ressentir le rythme de la musique.

    À l’occasion de la traditionnelle Fête des Lumières à Lyon, les personnes en situation de handicap sont accueillies au Parc de la Tête d’Or par une équipe handi-accueillante munie de gilets verts qui leur propose un tour de la ville adapté. Dans la marche des fiertés, des cortèges handicap apparaissent comme de véritables lieux sûrs. « De tout petits aménagements changeraient tout : à l’heure actuelle, demander un tabouret en lieu festif est déjà un parcours de combattant ».

    Avec son collectif, Charlotte milite pour que des aménagements soient pensés dès la construction du lieu, pour éviter du bricolage par la suite.

    45 000 euros d’amende

    En France, la loi encadre l’accessibilité des lieux qui accueille du public depuis 2005 : le gérant d’un club ou l’organisateur d’une soirée dans un hangar qui n’a pas rendu sa fête accessible « à tous, pour tous » encourt une amende de 45 000 euros. Mais des dérogations existent et sont basées sur l’impossibilité technique, la disproportion manifeste du coût des travaux ou la préservation du patrimoine historique.

    Résultat : « À Paris, il y a encore un très grand nombre de lieux festifs très connus qui ne prévoient aucun accès spécifique », déplore Charlotte Puiseux.

    Manifestement, il reste encore beaucoup de travail pour que nous puissions tous faire la fête.

    Handicap : La Macif accessible

    Dans ses offres et services, la Macif s’engage à prendre en compte les besoins spécifiques.

  • “Il n’y avait pas de filles à l’école de rugby” – Nadège Fondraz

    “Il n’y avait pas de filles à l’école de rugby” – Nadège Fondraz

    En ce mercredi soir de fin de saison, les rires des cadettes de Chambéry s’élèvent du terrain d’entraînement de l’équipe de rugby. Devant des bannières noir et jaune où se détache la tête d’éléphant, emblème de l’équipe, les jeunes filles âgées de 15 à 18 ans improvisent des exercices sous l’œil bienveillant de deux de leurs éducateurs, Nadège et Jean-Christophe. Elles ont terminé leur parcours en huitième de finale cette année, mais continuent de se retrouver sur le terrain jusqu’à fin juin. « Maintenant, on s’amuse », souligne Jean-Christophe, alors que les filles tentent un mélange de rugby et de baseball, s’emmêlant dans les règles que l’une d’elles vient d’imaginer.

    Nadège Fondraz, cheveux châtains courts, seule femme parmi les trois entraîneurs, les encourage et les conseille. À 41 ans, l’ancienne joueuse de l’équipe senior du SOC (Stade olympique de Chambéry), passionnée par ce sport, coache les adolescentes depuis qu’une blessure aux cervicales l’a forcée à rester à l’extérieur des lignes. Technicienne de laboratoire au CHU de Grenoble, elle fréquente assidûment les terrains depuis près de vingt ans, mais s’est mise à jouer un peu par hasard. Bien qu’ayant grandi dans une famille très portée sur l’ovalie – avec un père, un frère, des oncles et des cousins présents dans les stades –, elle a mis du temps à franchir le pas. « Il n’y avait pas de filles à l’école de rugby, quand j’allais voir mon frère », explique-t-elle. À 22 ans, c’est sa cousine qui la pousse à chausser des crampons, alors qu’un club féminin se lance dans un village voisin, non loin du lac de Paladru, en Isère. La même année, elle rejoint également l’équipe féminine de son université à Lyon. « Depuis, je n’ai jamais arrêté ! », glisse Nadège Fondraz, amusée. Au début, son entourage y voit pourtant une « lubie qui ne durera pas ».

    La jeune femme fait face à de nombreux préjugés : garçon manqué, clichés liés à l’orientation sexuelle présumée des joueuses, remarques sur le physique… « Aujourd’hui, il y en a moins, note Nadège Fondraz, soulagée. On sait que les filles peuvent faire du rugby, on en voit à la télévision. Mais on entend toujours des idées reçues. Il faut aller au-delà. »

    Elle encourage les jeunes filles de son équipe, dont certaines craignent d’être trop musclées. « Je leur dis : “tu es un avantage pour nous ! Ta puissance, ton gabarit, sers-t’en !”. » Et le rugby attire des jeunes filles aux parcours et aux centres d’intérêt très variés. « Certaines arrivent parfaitement maquillées pour l’entraînement… même si elles ressortent couvertes de boue », s’amuse la coach. Pour elle, le rugby a été un moyen de s’affirmer, de prendre confiance en elle. « Quand on est adolescente, avec un corps qui ne correspond pas aux critères actuels de beauté, ce n’est pas toujours évident, se souvient Nadège Fondraz. Dans le monde du rugby, j’ai vu des armoires à glace, mariées, avec des enfants. Tout le monde a une place. Des ailières qui font 40 kilos aux avants qui sont très charpentées. Il y a forcément un poste pour son gabarit, toutes les morphologies sont représentées ».

    Plus il y aura de filles qui encadreront et plus il y aura de référentes dans les bureaux, plus il y aura une équité et plus le rugby féminin se développera.

    Elle s’enflamme en parlant de ce sport, qui représente beaucoup pour elle et dont elle défend les valeurs. La très grande majorité de ses amies sont issues de ce milieu. Elles vont à des concerts ensemble, organisent des week-ends. « J’aime ce sentiment d’appartenir à un groupe. Ça m’a beaucoup aidée, quand j’étais plus jeune, pour la confiance en moi.» Aujourd’hui, elle prend les cadettes sous son aile et les intègre au sein des Fillass’, le collectif des joueuses de Chambéry qui se voient aussi en dehors du terrain. Aujourd’hui, elle est l’une des rares femmes à former au rugby et milite pour que davantage de femmes s’engagent dans cette voie. « On constate qu’il n’y a pas assez d’entraîneuses et d’éducatrices. Les femmes ont tendance à ne pas se sentir légitimes vis-à-vis des hommes qui prennent beaucoup de place, confie-t-elle. Mais heureusement, de plus en plus de mamans veulent s’investir auprès des jeunes ! » Elle-même était la seule femme, il y a trois ans, dans sa formation pour obtenir le brevet fédéral en vue de coacher les cadettes. Elle a dû se faire violence pour réussir à se sentir à la hauteur, alors même qu’elle a été très bien accueillie par les autres apprentis-entraîneurs. « Plus il y aura de filles qui encadreront et plus il y aura de référentes dans les bureaux, plus il y aura une équité et plus le rugby féminin se développera », souligne-t-elle.

    Sur le bord du terrain, les adolescentes apprécient particulièrement la présence de Nadège. « Avoir une femme comme entraîneuse, c’est important. Elle comprend mieux certains de nos problèmes, on peut lui parler plus facilement, quand on a nos règles par exemple », souffle Juliette, 18 ans. « Ou pour les straps, ajoute Maya. C’est plus facile si c’est elle qui nous les fait ! » Et surtout, elle les comprend dans leur pratique : « Coachs hommes ou femmes ne connaissent pas le même rugby. C’est important d’avoir les deux », ajoute Alison. Très attentive à elles, Nadège leur tend toujours une oreille. « On échange beaucoup avec les filles de l’équipe, explique l’éducatrice. J’en ai connu certaines à 15 ans, elles en ont 18 aujourd’hui et arrivent en voiture ! Entre temps, on a parlé scolarité, rugby, ce que ça leur apporte, etc. Certaines arrivent toutes timides et s’affirment, arrivent à faire partie de l’équipe. » Maya confirme : « Nadège, c’est un peu comme une grande sœur ».

    Son collègue Jean-Christophe entraîne aussi bien des filles que des garçons, mais constate l’évolution du rugby féminin. « Avant, on n’arrivait pas à remplir les stades, ils nous donnaient les places pour aller voir jouer les filles. Maintenant, il faut payer les billets », se réjouit-il. Pour autant, le nombre de joueuses est encore très inférieur à celui des garçons. Ainsi, pour former une équipe féminine de cadettes en Savoie, il a fallu mobiliser plusieurs clubs. À la vingtaine de licenciées du club de Chambéry sont venues se greffer huit filles du BAAR d’Annecy ainsi que deux du SOUA, le club d’Albertville. La trentaine de joueuses, revêtues d’un short rouge et d’un maillot rouge avec une croix blanche, arborent fièrement les couleurs des Pays de Savoie, en Élite 2. Au pied du massif des Bauges, qui surplombe le stade, sous les banderoles « Fiers d’être savoyards », Nadège entend bien continuer à développer sa passion conjuguée au féminin.

  • Nélia Barbosa : « Ma prothèse fait partie de moi »

    Nélia Barbosa : « Ma prothèse fait partie de moi »

    Nélia Barbosa a 19 ans lorsqu’elle décide de la date de son amputation de sa cheville droite. Ce sera le 6 novembre 2017. L’hiver se prête à une rééducation longue et son membre atteint de neurofibromatose, une maladie génétique, la fait souffrir depuis toujours. « Avant même de savoir si je pourrai marcher ou courir à nouveau, se souvient-elle en buvant un diabolo fraise, j’ai demandé au chirurgien si je pourrai continuer le canoë-kayak. »

    Quelques semaines après l’opération, son coach fait livrer au centre de rééducation le vieux canoë rose tout rafistolé de Nélia. Des images d’archives la montrent pagayant tout son soûl dans une piscine de dix mètres de longueur. « Pendant cette période, explique-t-elle, assise à la terrasse d’une brasserie à Nanterre, j’ai tenu un carnet de bord sur lequel je dessinais l’aventure que je traversais. Dernièrement, je l’ai parcouru, j’ai retrouvé des souvenirs oubliés. »

    Depuis, Nélia Barbosa, 24 ans, est devenue vice-championne paralympique et vice-championne du monde de course en ligne en canoë-kayak. Toute son énergie et sa volonté sont désormais tournées vers les Jeux olympiques de Paris en 2024, puis ceux de Los Angeles en 2028, et enfin ceux de Brisbane, en Australie, en 2032. Nélia concourt en catégorie handisport dans le circuit international, tout en se prêtant aux compétitions valides dans le circuit régional et national.

    « J’ai longtemps été intimidée par la compétition, aujourd’hui, je la kiffe ! » dit-elle en mordant dans sa bavette de bœuf, son péché mignon. Métisse, féministe, artiste, Nélia Barbosa apparaît comme une jeune femme de son époque, engagée en faveur de la protection de la nature qu’elle admire depuis son canoë, et pour un changement de regard sur les personnes handicapées. Avec son large sourire, son regard direct et ses colliers de perles, rien ne révèle son handicap si ce n’est une légère claudication.

    Nélia Barbosa : « Ma prothèse fait partie de moi »

    J’avais 18 mois lorsque la neurofibromatose a été diagnostiquée, je suis fière de cette enfant qui s’est construite avec cette malformation au pied droit.

    À écouter la jeune femme, l’amputation a été une étape douloureuse comme chacun en traverse. Nélia naît à Lisbonne (Portugal), en 1998, d’un père guinéen et d’une mère française. Elle garde de son enfance un souvenir merveilleux. « Mon père possédait une ferme où nous pouvions vivre dans la nature avec ma sœur Maëva. À l’école, il y avait une grande ouverture culturelle, mes amis étaient japonais, allemands, marocains. » L’enfant timide découvre le violon, le dessin au stylo et la peinture à la gouache lorsque la crise économique au Portugal rattrape sa famille. « J’avais 8 ans lorsque mon père a perdu son emploi, nous sommes venus vivre en France, à Champigny-sur-Marne. »

    Nélia s’acclimate peu à peu à son nouveau cadre de vie. « À l’école, je ne connaissais aucun chanteur, ni aucune publicité, raconte-t-elle. Et je ne comprenais pas comment on pouvait passer un week-end devant la télévision ou des jeux vidéo. » Le sport et la découverte du canoë-kayak lors d’un camp d’été en Corse aide la collégienne à canaliser son énergie débordante et à construire son cercle d’amis. À cette même époque, les médecins diagnostiquent au père de Nélia un cancer du foie. Il décède six mois plus tard. « Ma résilience, dit-elle, débute avec cette épreuve-là. »

    Rester assise de 8h à 17h, cela ne me convenait pas.

    Nélia garde un souvenir mitigé des années de lycée. Selon elle, le système scolaire français ne convient qu’à une minorité. « Au moment du bac, c’était compliqué pour moi ; rester assise de 8h à 17h, cela ne me convenait pas. » Son besoin de se dépenser l’a fait abandonner le violon. « Cet instrument était trop sage pour moi. » L’adolescente découvre qu’elle aime apprendre seule. « Je déteste la contrainte. Pourtant mon entraîneur aujourd’hui dirait de moi que je suis scolaire. »

    Surtout, les douleurs enflent sévèrement dans sa cheville droite, jusqu’à l’automne 2017 où l’évidence éclate. « Je me suis battue jusqu’au bout », dit-elle, lucide. Quand elle choisit la date du 6 novembre, une nouvelle étape de sa jeune vie s’ouvre. Aujourd’hui, sur son compte Instagram, en jupe ou en short, avec à la main sa pagaie, une haltère ou la médaille de chevalier de l’ordre national du Mérite, Nélia s’expose sans complexe avec ses différents modèles de prothèse. L’une est composée d’une lame recourbée pour la course, l’autre reconstitue son pied et sa cheville pour les déplacements quotidiens.

    « Je veux rendre mon handicap visible, explique-t-elle. Lorsque je suis photographiée, il ne me viendrait pas à l’idée d’ôter mes lunettes. Pourquoi devrais-je cacher ma prothèse ? Elle fait partie de moi. Mon handicap a toujours existé mais, auparavant, il ne se voyait pas. »

    Si les prothèses permettent à Nélia d’être autonome dans tous les domaines de sa vie, leur coût reste élevé et conditionne sa participation aux compétitions. En 2021, alors que les Jeux olympiques de Tokyo se profilent, Nélia a besoin d’une troisième prothèse adaptée à la course en ligne dont le prix s’élève à 7 000 euros. « J’avais peu de sponsors, se souvient-elle. J’ai lancé ma propre levée de fonds sur Internet. » Elle y décrit son amour de la glisse et de la vitesse, ses études en graphisme, son goût pour la persévérance et le dépassement de soi. Cent cinquante-sept contributeurs sont au rendez-vous qui offrent à l’athlète 13 455 euros.

    Depuis, les victoires s’enchaînent et plusieurs sponsors soutiennent la championne désormais debout sur les podiums internationaux. « Tous les jours, je peux tout faire seule ; je n’ai besoin de personne et cela me va bien », conclut-elle alors qu’elle se lève pour rejoindre son lieu de stage de l’autre côté de l’avenue. Nélia a souhaité poursuivre en alternance sa licence en graphisme, pour garder une vie sociale et par amour pour le dessin et le design contemporain. « Aujourd’hui, je vis seule, fonder une famille ne fait pas partie de mes projets. » Elle exprime sa reconnaissance envers ceux qui l’entourent et la préparent physiquement. « Ils me disent “tu es la meilleure”, ils me répètent “tu vas gagner, tu vas en baver mais tu vas gagner”. »

    Optimiste et lucide, la jeune femme s’interdit de se réjouir trop vite, elle connaît les revers de la vie. Elle poursuit son chemin, fidèle à ses choix. Lors de son dernier anniversaire, Nélia s’est offert un violon.

  • Partir avec des ados : 3 conseils pour des vacances réussies

    Partir avec des ados : 3 conseils pour des vacances réussies

    Une mèche, des bagues et un panneau « interdit d’entrer » collé sur la porte de la chambre. Si à première vue le spécimen semble facile à cerner, la réalité est toute autre : loin des clichés, l’adolescent est une créature complexe, qui fait le bonheur tout autant que le désarroi de ses chers parents. Alors, quand sonne l’heure des vacances, le casse-tête est souvent de taille : « Si le quotidien se passe bien, que le lien est de qualité avec les parents, il y a de fortes chances pour que l’ado soit content de partir en famille, analyse Aline Nativel Id Hammou, psychologue clinicienne spécialiste de l’adolescence. D’autres fois, son entrain dépend de la destination, des personnes présentes (y a-t-il des membres de la famille hors du noyau nucléaire, comme les cousins par exemple ?), de la possibilité d’aller en camp de vacances avec ses copains la semaine d’après… Dans d’autres configurations, le contexte familial et la question matérielle ou financière peuvent créer de la frustration, voire de la déception ». Que son ado soit grincheux ou friand d’aventures, comment faire en sorte que les vacances en famille soient un moment apaisé pour tout le monde ? Quelques astuces simples permettent de mettre toutes les chances de son côté.

    Les ados sont très réceptifs au principe du donnant-donnant : je te fais plaisir et, en retour, tu me fais plaisir.

    Aline Nativel Id Hammou, psychologue clinicienne spécialiste de l’adolescence

    Inclure son ado dans les préparatifs

    Sophie et Marc sont les heureux parents de Zach, 15 ans et Roxane, 13 ans. Depuis quelques années, quand vient le printemps, ils ont pris l’habitude d’organiser des réunions de famille pour planifier les vacances : « On s’assoit autour d’une table et on expose nos préférences. Plutôt campagne, mer ou montagne ? Chacun vient avec ses arguments et parfois même ses photos à l’appui. Ensuite on débat, puis on vote pour la meilleure proposition ! En excluant ce qui ne colle pas en termes de budget. » Ces moments de décision collective leur permettent d’inclure les ados à la réflexion. « Ils se sentent écoutés et n’ont pas l’impression de subir les vacances. Le but c’est que tout le monde y trouve son compte ! », résume Sophie. Un très bon réflexe, selon Aline Nativel Id Hammou : « C’est un projet de famille, alors il est bon de faire un point ensemble pour réunir les envies, les centres d’intérêt, les besoins, les désirs de chacun, et trouver des compromis quand c’est nécessaire, sur le choix de la destination, des activités, de la durée du séjour… » Le tout crée un cercle vertueux, appuie l’experte : « Plus on les implique, plus les ados ont envie de participer ! »

    Plus on anticipe l’organisation, plus on évite le conflit.

    Aline Nativel Id Hammou, psychologue clinicienne spécialiste de l’adolescence

    Poser un cadre

    Pour éviter les frustrations sur place, la psychologue recommande également de bien définir le cadre en amont. Cela passe, notamment, par se mettre d’accord sur ce que l’on attend des vacances pour éviter les mauvaises surprises. Car ce qui fait le bonheur des uns ne fait pas forcément celui des autres : « Pour moi, le plus important, c’est de pouvoir me reposer. Mon idéal de vacances, c’est de bouquiner sur la plage, ce que je n’ai jamais le temps de faire le reste de l’année », confie Emmanuelle. Son fils Diego, 13 ans, n’a pas exactement les mêmes envies : « Il aime se dépenser, jouer au badminton, faire de la voile… Parfois tout cela est difficile à concilier, et ça crée des frustrations des deux côtés. » C’est donc là que la cadre intervient : « Plus on anticipe l’organisation, plus on évite le conflit. Si chacun exprime ses attentes en amont et qu’on définit un cadre auquel tout le monde adhère, il n’y a pas de mauvaises surprises », abonde Aline Nativel Id Hammou. Pareil pour les sujets fâcheux, comme l’heure du coucher : « Se mettre d’accord sur les horaires auxquels l’ado peut rentrer le soir, ça permet, une fois sur place, de justifier un refus quand il demande à changer les règles. On peut aussi mettre en place certaines choses comme de l’argent de poche, quand on en a les moyens. Ça permet de l’autonomiser et de le responsabiliser », conseille la psychologue.

    Lâcher prise et créer du lien

    Donner un cadre ne veut cependant pas dire être rigide : « Parfois, le conflit est inévitable. C’est aux adultes de lâcher prise, de se mettre “en mode vacances”. Outre les frictions sur la sécurité ou la mise en danger, on peut se montrer souple sur le reste. Au quotidien, il y a déjà beaucoup de choses que l’on impose aux enfants, en raison du cadre éducatif, des obligations scolaires, de nos exigences professionnelles… Les vacances sont censées relever d’une dynamique de plaisir et de détente », nuance l’experte.

    Sophie et Marc l’ont bien compris : s’ils ne le font pas forcément durant l’année, ils veillent par exemple à laisser leurs ados faire la grasse matinée pendant les congés. Et cela vaut aussi pour les moments de partage. Les vacances permettent de tisser d’autres liens avec son ado, à condition de choisir des activités qui font plaisir à tout le monde. Si son enfant a une peur bleue des sports aquatiques, pourquoi vouloir à tout prix l’initier au rafting ? « Les vacances en famille permettent de se redécouvrir en dehors des exigences du quotidien, de se rapprocher, de parler d’autres sujets… » conclut Aline Nativel Id Hammou. À condition d’y mettre chacun du sien !

    L’Essentiel de l’article

    Organisez les vacances avec votre ado pour que chacun y trouve son compte

    Partir ensemble, ne signifie pas passer tout votre temps ensemble

    Parents, essayez de lâcher prise ! Les vacances ne doivent pas être source de conflit

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  • Parmi les adeptes de skate, « la nouvelle génération arrive en force »

    Parmi les adeptes de skate, « la nouvelle génération arrive en force »

    À l’abri de la pluie, sous des barnums utilisés pour se protéger d’un soleil éblouissant quelques heures plus tôt, des enfants âgés d’une dizaine d’années dessinent sur leurs planches de skate avec des feutres. Certains portent des chaussures dédicacées par leurs idoles, d’autres sont vêtus de tee-shirts des marques emblématiques de la discipline. Emy, tee-shirt blanc extra-large et bob noir sur la tête, arbore fièrement ses baskets signées des mains de son skateur favori, le Havrais et multi-champion de France Joseph Garbaccio. Adepte de la planche à roulettes depuis deux ans, la jeune fille de 9 ans accompagne sa sœur aînée, Lilou Jupille, 17 ans, championne régionale Centre – Val-de-Loire, aux championnats de France à Pau. C’est elle qui l’a initiée et elles s’entraînent aujourd’hui au club Les Enfants du Skate et du Ride, à Châteauroux.

    Lire aussi : Skateboard et enfant : prévenir les risques pour qu’il pratique en toute sécurité

    Entre les passages des participants, Emy s’exerce sans relâche sur des rampes installées aux abords du skate-park. La jeune skateuse préfère la discipline du « street », « plus technique », qui consiste à faire des figures (« tricks ») en utilisant le mobilier urbain, à celle du « bowl », qui se pratique dans une grande cuvette toute en courbures. La semaine passée, elle concourrait aux championnats de France de street à Perpignan. « Ça lui a permis de voir le niveau des autres, à l’échelle nationale », affirme sa sœur Lilou.

    19 filles et 43 garçons

    Ici, le long de la voie ferrée, une centaine de skateurs vont s’affronter pendant trois jours pour le titre de champion et championne nationale de skate en bowl, sous le regard de plusieurs centaines de spectateurs. Les compétiteurs viennent de toute la France : des Sables-d’Olonne, de Pornichet, de Paris, de Marseille, de Bordeaux, et même de La Réunion. Champions et amateurs se côtoient dans une ambiance très détendue. David Lefebvre, président de l’association Skab, le club palois qui accueille la compétition, s’en réjouit : « Nous avons des champions, comme les Marseillais Vincent Matheron et Tom Martin ou la jeune Leucatoise Louise-Aïna Taboulet. » Les jeunes de moins de 16 ans sont nombreux à concourir pour les qualifications en demi-finale : 19 filles contre 43 garçons. Dans la catégorie des plus de 16 ans, les filles, au nombre de 12, se présenteront directement en demi-finale.

    Les skateuses en force

    Sur place, plusieurs entraîneurs le constatent : le développement des compétitions officielles a attiré de nombreux jeunes dans les clubs, notamment des filles. Maxime Blandin, entraîneur au club Roulettes Mates, aux Sables-d’Olonne, partage cet avis. « Quand j’ai commencé le skate, il y avait très peu de compétitions, mais cette visibilité donne aujourd’hui envie à des jeunes de se lancer. » Son école compte 150 adhérents et 96 licenciés, dont beaucoup d’adolescents et d’enfants, et environ 30 % de filles. « Elles ne sont pas encore aussi nombreuses que les garçons, mais leur niveau a énormément augmenté en deux ans », affirme-t-il.

    Dans le club palois, David Lefebvre recense aussi environ 35 % de filles parmi ses élèves. Lilou, elle, est la seule fille de plus de 16 ans dans son club castelroussin, « c’est énervant, on ne peut pas se confronter aux autres filles de notre âge ». Parmi les moins de 16 ans, en revanche, elles sont en nombre, « la nouvelle génération arrive en force ! ». D’ici peu, elle souhaiterait passer son Brevet d’initiateur fédéral (BIF), un diplôme permettant d’encadrer bénévolement un cycle de découverte du skateboard. Son entraîneur, Éric Dimeck, s’enthousiasme : « Elle est super motivée, ça fait plaisir. »

    Entraînements intensifs

    Si les concurrents viennent de tout l’Hexagone, ils ne bénéficient pas des mêmes conditions d’entraînement. Marion Terrien, 15 ans, est originaire de Pornichet. Depuis sa découverte du skate, lors du premier confinement, elle n’a pas quitté sa planche. Elle s’entraîne tous les jours, « quand il ne pleut pas ». Le bowl le plus près de chez elle est à Saint-Nazaire, mais il est très fréquenté. « Je m’entraîne en vacances et sur la mini-rampe que l’on a installée chez moi. »

    Dans son club, Lilou a la chance de pouvoir s’entraîner sur une « méga-rampe verticale », mais a été impressionnée, en arrivant à Pau, par l’infrastructure. « Leur bowl a des courbes très pentues, à l’américaine. Dans le nôtre, on n’a pas autant d’amplitude ; pour apprendre à bien mener les courbes, c’est plus difficile », explique-t-elle. Dans la pratique du skate en bowl, les Marseillais dominent. « Il y a toute une culture du bowl là-bas, avec celui du Prado, qui est une institution », ajoute la championne régionale. À l’issue de la compétition, trois Marseillais se partagent le podium dans la catégorie des garçons de plus de 16 ans : Vincent Matheron, Jean Pantaleo et Tom Martin.

    Compétition et communauté

    Tout sourire, Marion s’élance dans le bowl. À sa sortie, son amie Naomi De Souza, la félicite. Pour les deux jeunes, qui se sont connues le jour-même et se sont préparées ensemble, la compétition est aussi un prétexte pour rencontrer les autres adeptes de leur discipline. « On se suit quasiment tous sur les réseaux sociaux », affirme Naomi. La championne Louise-Aïna Taboulet, âgée de 13 ans et surclassée dans les plus de 16, apprécie aussi le skate pour son aspect communautaire. « Quand tu réussis un run, tout le monde vient te féliciter ! » Habituée des compétitions, celle qui fréquente les skate-parks depuis l’âge de 5 ans s’est placée en 19e position aux Championnats du monde à Dubaï en février dernier. L’an dernier, elle remportait le titre de championne de France de skate en bowl dans les moins de 16 ans, cette année, c’est dans la catégorie au-dessus qu’elle accède à la première place.

    La technicité des skateurs de moins de 16 ans, Julien Laurent, docteur en sociologie et auteur de Le skateboard, analyse sociologique d’une pratique physique urbaine (L’Harmattan, 2012) la considère également au prisme de nouvelles méthodes d’apprentissage. « Il y a une précocité dans l’apprentissage avec des enfants capables d’apprendre énormément entre 7 et 9 ans : ils s’y mettent de plus en plus tôt et bénéficient d’un accès aux connaissances techniques que nous n’avions pas grâce à Internet. Tout est décrit, décortiqué, analysé, expliqué, observable. Dans les années 90, il fallait plusieurs mois pour apprendre une figure basique que nous ne pouvions parfois voir qu’en photo », souligne-t-il.

    La culture du skate

    Au-delà de la pratique sportive, le skate s’inscrit dans une culture bien particulière. Comme l’atteste Julien Laurent : « le skateboard, c’est bien plus qu’une simple activité physique urbaine, c’est un élément prépondérant de l’identité et de la culture de celui qui le pratique. » Pour Emmanuel Camusat, enseignant à l’école des Beaux-Arts de Châteauroux et skateur depuis ses 16 ans, le skate est une affaire de transmission. Venu à Pau pour accompagner ses deux fils, à qui il a appris à se tenir sur une planche « depuis qu’ils savent se tenir debout », le quinquagénaire castelroussin constate l’évolution des pratiques : « Quand j’ai commencé le skate, on ne disposait pas de toutes ces infrastructures, on construisait des mini-rampes dans des lieux désaffectés, on apprenait à bricoler le bois et à utiliser une perceuse ».

    Il transmet aujourd’hui ces pratiques à ses enfants et à ses étudiants. La culture du skateboard est aussi indissociable de la ville. « Les skateurs ne conçoivent leur pratique que dans la rue, dans cet environnement qui n’est pas fait pour et qu’ils doivent exploiter pour faire en sorte que l’activité arbore sa totale dimension créative et culturelle », souligne Julien Laurent. Le rapport à la ville en est modifié, les bancs deviennent des obstacles, les rampes d’escaliers des endroits « skatables ». « Le sculpteur et skateur suédois Pontus Alv est dans cette approche : il bétonne les bâtiments pour les rendre skatables, il les “corrige”, en quelque sorte », ajoute Emmanuel Camusat.

    Les JO à l’horizon

    Si le développement des compétitions permet de recruter davantage de jeunes, la présence d’épreuves de skate aux Jeux olympiques et les tournois mondiaux ne suscitent pas l’adhésion de tous les pratiquants. Julien Laurent, lui, déplore l’importance d’enjeux financiers liés à ce qui « n’est pas un sport ». Pour Emmanuel Camusat, cette institutionnalisation revêt plusieurs aspects. « Cela peut donner un prétexte aux municipalités de contrôler le skate de rue, en sommant les skateurs de s’entraîner uniquement dans les lieux “dédiés”, c’est-à-dire les skate-parks », souffle-t-il. Mais pour le papa de deux skateurs qu’il accompagne lors des championnats, le problème n’est pas tant l’organisation de compétitions que la pression d’obtenir des résultats. « On peut faire de la compétition pour s’amuser, sans objectif de performance. »

    Ainsi ces trois enfants s’entraînent sur les rampes à l’entrée du skate-park. Louis et Nino ne se sont pas qualifiés pour les demi-finales, mais sont « contents d’être là ». « Moi, je suis arrivé dernier mais je m’en fiche, au moins j’ai participé », s’exclame l’un d’eux. Pour se détendre, ils font un « out », un jeu entre skateurs qui consiste à imposer une figure aux autres participants. « On fait un indy ! proclame-t-il en parlant de cette figure aérienne consistant à saisir le milieu de sa planche. C’est au tour de qui ? »

     

    Reportage réalisé par Emma Flacard lors des championnats de France en discipline bowl du 2 au 4 juin 2023

  • Au barbecue aussi, les clichés ont la peau dure

    Au barbecue aussi, les clichés ont la peau dure

    Quelques rayons de soleil suffisent pour que les Français et les Françaises redonnent un coup de jeunesse à leurs extérieurs et y installent le barbecue. Aujourd’hui, ils sont plus de 60 % à en posséder un (1)(au gaz, au charbon ou en plancha). Bien que cette activité ait le vent en poupe, de nombreux préjugés circulent encore. Exemples : « C’est pour celles et ceux qui ne savent pas cuisiner » (bien au contraire, la cuisine en extérieur est un art). Ou encore : « Ça empeste » (sauf si on l’utilise correctement). Mais ces idées reçues ne sont pas les plus répandues. En revanche, les trois qui font le plus de résistance, représentent parfaitement les inquiétudes de l’époque.

    1 La qualité de l’air au barbecue

    Beaucoup pointent du doigt le barbecue comme étant un polluant. Ce que confirme la Fédération ATMO Auvergne Rhône-Alpes, qui évalue la qualité de l’air : les barbecues au charbon de bois relâchent du dioxyde et du monoxyde de carbone ainsi que des particules fines. Pour donner une idée, l’usage d’un kilogramme de charbon de bois est responsable de l’émission de 3,7 kg de CO2 (2). Sans surprise, l’environnement n’est pas le seul touché : cette méthode de cuisson émet également des substances toxiques comme les Hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), reconnus cancérigènes probables. Mais à tout problème, il y a une solution : il existe notamment un charbon de bois dit « écologique » fait par exemple à base de coques de noisettes et de noyaux d’olives. Le plus efficace reste visiblement le barbecue au gaz puisque ce dernier émet 500 fois moins de particules fines (PM10) et 100 000 fois moins de Benzo(a)pyrène, un hydrocarbure cancérigène. Bref, des chiffres qui donnent à réfléchir…

    2 Le barbecue : « une affaire d’hommes »

    Le stéréotype numéro deux apparaît on ne peut plus clair. On se souvient d’ailleurs tous des propos de la députée EELV Sandrine Rousseau qui avait, permettez l’expression, soufflé sur les braises en affirmant que le barbecue était un « symbole de virilité ». Si personne n’a envie de faire éternellement persévérer le cliché de l’homme rôtisseur, de l’as de la plancha, du balaise-braises, du champion des tisons ou du roi des grillades, force est de constater que la pratique du barbecue au féminin reste encore assez rare. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : informe que chez les jeunes, 23 % des hommes considèrent que « le barbecue est une affaire d’hommes » (3). Un taux qui monte à 32 % chez les 25-34 ans.

    Pour tenter de percer le mystérieux mais ancré « t’inquiètes, je gère le barbeuk », les sociologues s’y donnent à cœur joie : une fascination pour le feu – bien que les femmes en étaient les gardiennes –, un rapport viril à la viande, mais tous – ou presque – s’accordent à dire que le barbecue renvoie surtout à une répartition des rôles très genrée datant de la préhistoire

    « Les hommes chassent le mammouth pendant que les femmes partent à la cueillette, vulgarise la professeure d’histoire Valérie Piette à la RTBF. Au-delà de ce rapport viril au feu, poursuit-elle, si les hommes monopolisent le barbecue, c’est surtout parce qu’ils se sentent investis d’un rôle de chef de tribu. Le barbecue est un repas festif et exceptionnel qui se passe à l’extérieur, au vu et au su de tous. Alors que les femmes sont généralement en charge de la cuisine répétitive et contraignante du quotidien qui se déroule plutôt à l’intérieur. »

    Si l’on suit le raisonnement de Valérie Piette, le barbecue ne serait donc pas seulement un objet, mais aussi « un lieu de pouvoir ». Mais bonne nouvelle : les choses seraient déjà en train d’évoluer. C’est en tout cas ce qu’observe Jean-François Dupont, président de la Fédération française de Cuisine en Extérieur, qui organise tous les ans – depuis 2013 – le Championnat de France de Barbecue. Selon ce dernier, de plus en plus de femmes s’illustrent dans cette compétition adressée aux as de la cuisson. Parmi elles, l’unique team 100% féminine « Filles à Côtelettes ».

    32 % des 25-34 ans

    pensent « le barbecue est une affaire d’hommes »

    3 Le barbecue : de la viande, quoi d’autre ?

    Enfin, nombreux croient – à tort – que le barbecue se résume aux merguez, aux brochettes de poulet et autres ventrèches. Solène connaît la chanson. Végétarienne depuis maintenant trois ans, cette jeune étudiante a dû longtemps s’adapter. « Très souvent, le barbecue végé se finissait par un steak de soja à la poêle…, rit-elle un peu crispée. Récemment, j’ai fait un barbecue chez des amis. Ils avaient évidemment prévu de la viande, mais aussi des légumes super bien assaisonnés ! Je me souviens qu’ils m’aient dit : “C’est vrai qu’avant, on avait tendance à dire : ‘Juste des légumes, ce n’est pas un vrai barbecue !’” Voir des carnivores admettre que des alternatives existent et revenir sur leurs propres critiques, preuve que les choses évoluent. »

    Les végétariens et vegans ne manquent pas d’idées pour varier les plaisirs. Pour le barbecue, les accompagnements deviennent souvent les plats principaux mais il est aussi possible de se procurer du fromage ou encore de la « viande » végétarienne telle que le tofu, le seitan ou le tempeh. Ce à quoi quelques cyniques répondront : « Oui, mais ça manque de goût… » Voilà pourquoi, il est fortement recommandé de les faire bien mariner avant de les griller. Il en va de même pour les clichés.

    L’Essentiel de l’article

    • 62 % des Français possèdent un barbecue (au charbon, au gaz ou en plancha)
    • 32 % des 25-34 ans pensent « le barbecue est une affaire d’hommes »
    • De nombreuses options végétariennes existent pour profiter aussi du barbecue !

    (1) BVA 2022

    (2) Natura Sciences

    (3) Baromètre 2023 du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE)