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  • Les enfants font-ils vraiment des caprices ?

    Les enfants font-ils vraiment des caprices ?

    En cette fin de journée qui s’est révélée longue entre le travail ou les transports, Laura n’a pas de temps à perdre et pas franchement envie de s’attarder dans le magasin où elle fait les courses. Mais voilà qu’au beau milieu des rayons, son fils de 5 ans refuse soudainement d’avancer et pique une crise en s’allongeant par terre. « Entre la pression d’avoir un autre impératif à gérer dans dix minutes, celle des gens autour qui te jugent en se disant que je ne sais pas gérer mon enfant ou que je ne l’élève pas bien… Forcément, ce n’est pas facile, admet cette mère de 38 ans, qui a deux garçons. Je sais bien que c’est un tourbillon d’émotions plus qu’un caprice, mais j’ai du mal à mettre des mots sur ce genre de comportement, d’autant qu’ils ne sont pas si rares. Lorsque cela arrive, on s’énerve et on culpabilise en même temps, d’autant plus quand on ressent une petite envie de les “massacrer” ! »

    Une réflexion que tout parent, ou presque, s’est déjà faite : face aux attitudes excessives de son enfant, comment réagir ? Faut-il lâcher ou au contraire se fâcher ? Est-ce que les enfants manipulent leurs parents ?

    Hiérarchiser les besoins, impossible pour un enfant

    « Ils te poussent, ils te poussent, ils te poussent… et j’ai l’impression que c’est une manière de tester notre patience de parents, reprend Laura, qui travaille dans la communication. Personnellement, lorsque mes fistons se mettent en rogne, il m’arrive souvent de les ignorer et de faire comme s’ils n’existaient pas. Quand ils sont calmés, on en discute à tête reposée. Le vrai risque, je pense, c’est de s’énerver et de répliquer d’une manière disproportionnée que nous n’oserions jamais afficher avec un adulte. »

    Sa sœur Maryon, psychiatre qui vient d’accoucher d’un petit Anatole après avoir eu une fille il y a quatre ans, a une perception différente de l’éducation : « Je crois que nos enfants essayent de nous manipuler et font tout pour arriver à leurs fins. Ce qui semble d’ailleurs naturel, puisqu’entre adultes nous le faisons aussi parfois. Par exemple, ma fille me fait des scènes pour regarder un dessin animé. Elle dit que ça lui fera du bien, elle pleure, elle se victimise… Ou bien elle devient sage et parfaite, pour ensuite nous dire qu’elle a mérité de se poser devant La Reine des Neiges. Mais en ce qui concerne le terme “caprice”, j’estime qu’il y a un malentendu entre les adultes et les enfants : regarder Pat’Patrouille constitue un besoin imminent pour l’enfant, car c’est une source de plaisir alors que ce n’est pas nécessaire aux yeux de l’adulte, qui n’arrive pas forcément à comprendre que son enfant ne peut pas hiérarchiser ses besoins. » Quand elle ne cède pas à sa demande, elle voit souvent sa fille fondre en larmes… mais ne change pas d’avis, ou pas souvent. C’est ensuite, lorsque le calme est revenu, qu’elle s’explique elle aussi avec ses enfants.

    L’enfant n’a pas conscience que son besoin n’est pas forcément vital.

    Morgane Cadu, pédopsychiatre

    Peut-on réellement parler de caprice ?

    La pédopsychiatre Morgane Cadu, installée à Toulouse, donne sa position sur le sujet : « Pour un nourrisson, et jusqu’à l’âge de 4 ou 5 ans environ, le moyen d’expression réside globalement dans les pleurs. Dès lors, un bébé va pleurer pour tout et n’importe quoi : quand il a faim, quand il a soif, quand il a un peu chaud… Avant son sixième anniversaire, on considère que l’enfant n’est pas capable de faire la part des choses entre ses besoins et il va les exprimer d’une façon parfois si intense qu’elle peut paraître excessive pour un adulte. Il a très mal, il va hurler. Il veut un bonbon, il va hurler autant. Autrement dit, le cerveau d’un enfant ne peut pas différencier les degrés d’émotion comme sait le faire un adulte. Ainsi, le terme caprice – qui a une connotation péjorative, généralement – n’est pas forcément adapté, puisque l’enfant n’a pas conscience que son besoin n’est pas forcément vital. Au fur et à mesure de l’apprentissage, ses demandes vont s’adapter de plus en plus. »

    Mais est-ce à dire qu’un enfant n’est en réalité pas capable d’élaborer des stratégies qui lui permettent de faire craquer ses parents dans sa quête d’un chocolat ou d’un jeu vidéo ? « Quand l’enfant grandit, et atteint notamment l’âge charnière où il teste inévitablement les limites qu’il ne connaît pas encore, il peut effectivement tendre à devenir “capricieux” lorsqu’il comprend, par exemple, que des hurlements suffisent pour atteindre un objectif », répond la spécialiste.

    Le cadre, secret anti-caprice

    « C’est là que rentre en compte le cadre posé par les parents et les proches qui s’occupent quotidiennement des enfants, poursuit Morgane Cadu. Le cadre sert à transmettre ou acquérir les codes sociaux. » Ce cadre parental ou éducationnel, justement, rassure l’enfant qui a besoin de connaître les limites auxquels il sera confronté toute sa vie. Il en aura besoin pour réussir à s’intégrer dans la société, mais aussi pour fonctionner avec les autres et comprendre la hiérarchie dans le monde professionnel. « Face au caprice, tout repose sur ce cadre, ajoute la pédopsychiatre. C’est lui qui déterminera, en partie bien sûr, comment le futur adulte saura gérer ses émotions… » Et s’il est plus doué qu’un enfant à ce niveau-là !

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    L’Essentiel de l’article

    • Avant 4-5 ans, un enfant exprime ses émotions par les pleurs
    • L’enfant ne peut pas comprendre que son besoin n’est pas vital
    • Mettre un cadre apprend à l’enfant à gérer ses émotions
  • Arnaque en ligne : « Je me suis fait avoir »

    Arnaque en ligne : « Je me suis fait avoir »

    Les arnaques en ligne, ça n’arrive pas qu’aux autres. 65 % des Français avouent s’y faire prendre, au moins de temps en temps(1). Qu’on parle de phishing, de spear phishing (sa variante avec des mails ciblés), ou plus récemment de smishing, son dérivé par SMS, auxquels s’ajoutent appels téléphoniques ou sites de rencontre via les arnaques aux sentiments appelés romance scams, les tentatives d’escroquerie ont mille visages. « Le phishing, au fond, c’est même plus vieux qu’Internet » expose Rayna Stamboliyska, spécialiste en cybersécurité et autrice en 2017 de « La Face Cachée d’Internet ». Selon elle : « se faire passer pour une personne ou un organisme de confiance pour des raisons crapuleuses, est vieux comme le monde. Les moyens se sont simplement adaptés à notre époque ». Aussi ne faut-il pas avoir honte de se faire avoir : ces arnaques prennent des formes toujours plus évoluées.

    Manipulation en ligne et abus de confiance digital

    Il ne faut pas croire que réaliser ce type d’arnaque nécessite de grandes compétences techniques. C’est ce qu’on réalisé à leurs dépens Nicolas et Marie, couple de trentenaires résidant à Nantes. « Il y a deux ans, on cherchait un appartement, raconte Nicolas. Et j’imagine que la fatigue et la frustration nous on fait baisser la garde. On a vu une annonce qui, avec le recul, était un peu trop belle pour être vraie, mais restait crédible. Je l’ai contacté par mail, puis, ce qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, il nous a demandé un dossier avant la visite. Ce qui ne se fait pas. Mais sans réfléchir, j’ai tout envoyé : cartes d’identité, RIB, avis d’imposition… ». Dans un premier temps, aucune réponse, et le couple finit par trouver un autre logement. Mais, quelques jours plus tard, Marie reçoit un appel de sa banque : un virement de 950 euros est en attente vers un compte bancaire en ligne à son nom, qu’elle n’avait jamais créé. « On a mis du temps à faire le lien avec la fausse annonce. Heureusement, le virement a été annulé, mais il a fallu déposer plainte. On est même allés voir la Banque de France pour être sûrs de ne pas être inscrits comme interdits bancaires. Surtout, on est restés plusieurs mois dans la peur que cela recommence. » C’est bien la simplicité de l’arnaque qui le frappe : une simple annonce sur Le Bon Coin, avec quelques photos et un tarif attractif, et une fausse adresse mail.

    Pas de solution miracle

    « Tout repose sur la manière de mettre le pied dans la porte, explique Rayna Stamboliyska, et d’amener la personne sur un terrain isolé, c’est à dire un autre site. Faire des clones numériques est bien plus facile à faire qu’on ne croit. Au fond, l’aspect technique est secondaire, il permet d’isoler plus facilement les victimes en jouant sur le fait que certaines personnes ne sont pas à l’aise avec le digital. Mais c’est surtout la capacité à donner confiance à sa victime qui est essentiel. » En réalité, lors de ses arnaques, même si elles se déroulent en ligne, il s’agit plus souvent de manipulation que de piratage pur et dur. Ce qui fait qu’il n’existe pas de solution miracle pour s’en protéger. Aucun logiciel de cybersécurité ne protège d’un excès de confiance. Comme l’explique Rayna Stamboliyska : « ce serait vouloir un vaccin pour toutes les maladies, même celles qu’on ne connaît pas ».

    Et tout peut aller très vite. C’est ce qu’a réalisé Gérard, quinquagénaire résidant à Dijon. Début juin, il recevait un mail soi-disant d’Amazon l’informant avoir souscrit à un abonnement d’un montant de 989 euros. Voulant l’annuler, il se retrouve sur un site, ressemblant trait pour trait à celui du vendeur en ligne, et remplit un formulaire. « J’ai quand même eu un doute et j’ai appelé le standard d’Amazon, et mon interlocuteur n’a rien remarqué non plus, alors qu’un autre employé m’a confirmé après coup que l’arnaque est connue chez eux. raconte-t-il. Donc c’est en toute confiance que je suis allé au bout de la démarche, en donnant le code de validation envoyé par ma banque. » Soucieux, il contacte rapidement cette dernière, qui lui confirme qu’il a en réalité été débité par l’arnaqueur. « C’est vraiment un concours de circonstances, poursuit-il, je reçois chaque jour ce type de mail, et d’habitude, je regarde toujours l’expéditeur. Mais là, j’avais utilisé Amazon quelques jours plus tôt. Je pensais avoir accidentellement activé cet abonnement et je ne me suis pas méfié. »

    Que faire ?

    On le voit bien : si la vigilance reste bien sûr de mise lors de la navigation, il suffit d’une seule erreur. Et comme le souligne Rayna Stamboliyska : « l’hypervigilance permanente n’existe pas. On a toujours d’autres préoccupations dans la journée. » Bref, tout le monde, peu importe son âge ou ses connaissances, peut se faire avoir. Dès lors, la bonne réponse face à une victime n’est pas de lui rappeler qu’elle a manqué de discernement. « Il faut un vrai changement de mentalités, poursuit la spécialiste. La réaction est souvent de culpabiliser. Mais, si les victimes ont honte de s’être fait avoir, elles ne vont pas oser en parler. » Laissant ainsi l’escroc impuni. Plutôt que des solutions individuelle, Rayna Stamboliyska préconise plutôt de renforcer les procédures, « en demandant, par exemple, deux ou trois vérifications indépendantes, impliquant différentes personnes ». C’est également l’intuition de Gérard, pour qui « on pourrait imaginer un système de délai des paiements, pour que l’argent ne parte pas immédiatement chez le voleur et laisser plus de temps au contrôle ». Car à l’évidence, la précipitation est souvent la source des arnaques.

    (1) Kaspersky

  • Première rentrée en maternelle : pas de panique, tout va bien se passer

    Première rentrée en maternelle : pas de panique, tout va bien se passer

    Cela fait des mois que l’évènement est dans toutes les discussions, avec les copains de la crèche, chez la nounou et en famille. Et le grand jour est enfin arrivé. Pour beaucoup, c’est une grande source d’émotions, voire d’angoisse. D’ailleurs, qui, des parents ou des enfants, sont les plus anxieux à la rentrée ? Pour Juliette Le Moing, professeure des écoles dans une maternelle bordelaise, cela ne fait aucun doute : « Les enfants qui arrivent stressés sont accompagnés par des adultes qui le sont eux-mêmes. »

    Leurs inquiétudes sont, en général, dues aux inconnues qui entourent cette nouvelle vie. « Dans certaines écoles, il y a jusqu’à trente enfants par classe, et des parents craignent qu’on ne s’occupe pas suffisamment des leurs », ajoute l’enseignante. D’autres sont déboussolés par la variété des équipes responsables de leur progéniture qui, en plus de l’enseignant, sera encadrée par des ATSEM (agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles), des animateurs, le personnel de la cantine et de la garderie.

    S’informer et se donner du temps

    Pour ne pas angoisser tout l’été, Farid, le papa d’une petite Nour, qui n’a pas d’autres enfants, ni de nièces ou de neveux, s’est renseigné auprès de son entourage. « J’ai interrogé mes voisins et des collègues qui ont des enfants scolarisés pour comprendre un peu comment ça marche », confie-t-il. Oriane, maman de Liam, qui soufflera sa troisième bougie en décembre, a, quant à elle, posé beaucoup de questions à la directrice de l’école le jour de l’inscription.

    Au-delà des appréhensions liées à la nouveauté, Juliette Le Moing pointe la difficulté, pour certaines familles, de faire confiance aux équipes pédagogiques. « Mais il s’agit de professionnels de la petite enfance qui savent trouver les mots pour les rassurer », rappelle-t-elle. Elle suggère de se donner un peu de temps et d’accepter que la séparation puisse être un peu compliquée les premiers matins. C’est d’ailleurs pour cela qu’Oriane a négocié avec son employeur de décaler ses horaires la semaine de la rentrée. « J’arriverai une heure plus tard au boulot et je serai moins pressée et stressée en déposant Liam le matin », se réjouit-elle.

    Bien s’organiser pour faire face à la charge mentale

    Dossiers à remplir, nouveaux horaires, calendriers des sorties, préparation du sac à goûter, inscriptions tous les jours à la cantine et à la garderie : pour certains parents, la gestion du planning et des tâches administratives est une source d’angoisse supplémentaire. « Respecter des horaires précis d’entrée et de sortie peut être compliqué, assure Juliette Le Moing. Or, quand les portes ouvrent à 8 h 20, nous organisons un temps d’accueil pour que l’enfant entre progressivement dans sa matinée de classe. »

    Les équipes mettent en place des stratégies et des outils pour sécuriser les jeunes élèves en les aidant à se repérer dans la journée. « Par exemple, poursuit l’enseignante, nous prenons des photos avec des éléments significatifs pour qu’ils identifient les différents moments de la journée comme les ateliers, la motricité, les récréations, la lecture d’histoires, l’heure du déjeuner, la sieste, la fin de journée et l’heure des parents ou de la garderie. Ensuite, nous déplaçons une flèche ou un petit personnage sur les photos pour qu’ils commencent à construire des repères dans le temps. Ça les rassure d’avoir une maîtrise de ce qu’ils sont en train de vivre et de savoir qu’ils vont retrouver leurs parents. Car parfois l’angoisse vient de là. »

    Les parents doivent aider leurs petits bouts à se projeter dans le temps en leur rappelant, le matin, s’ils iront, ou non, à la cantine et à la garderie, par exemple. Oriane a accroché une liste sur le frigo. Tous les jours, avant de partir, elle passe les différents points en revue avec Liam : « Goûter et gourde ? OK. Cantine ? Non, pas aujourd’hui ».

    « Tous les enfants, qu’ils soient propres ou pas, sont acceptés à l’école »

    Propreté, tétine, doudou, épinards : tous les enfants finissent par y arriver

    L’acquisition de la propreté donne aussi des sueurs froides à certains parents qui se demandent si leur enfant sera scolarisé alors qu’il y a encore des petits accidents. « Tous les enfants, qu’ils soient propres ou pas, sont acceptés à l’école », affirme Mme Le Moing. Mais elle insiste sur l’importance de travailler sur le passage des couches aux culottes en amont de la rentrée. Avec Nour, Farid a procédé par étapes : « On a enlevé les couches dans la journée dès le mois de mars, mais elle en remettait une pour la sieste. Depuis le mois de juin, elle n’en porte que la nuit », se félicite le papa. La maîtresse rappelle aussi que les journées en petites sections sont rythmées par des passages aux toilettes, et que les petits y ont accès sans restriction.

    Par ailleurs, Oriane redoutait que Liam, encore accro à son lapin, en soit brutalement privé dès la rentrée. Ça ne sera pas le cas, les objets transitionnels étant admis. « En général, les doudous et les tétines sont autorisés en petite section, rassure la professeure des écoles. Nous demandons simplement de les poser pour la motricité ou dans la salle d’hygiène. » Enfin, si la cantine n’a pas toujours bonne réputation, Oriane n’a aucune crainte : « Les menus se sont beaucoup améliorés par rapport à mon époque. Et il paraît qu’on ne force plus les enfants. D’ailleurs, ceux de mes amis répètent en boucle qu’ils y mangent mieux qu’à la maison. »

    Vivement la rentrée !

    Pour aller plus loin

    dans le podcast L’école maternelle, une journée dans la peau des enfants, une enseignante en école maternelle nous éclaire sur le déroulement de la journée scolaire que les petits ne sont pas encore en mesure de raconter.

    L’Essentiel de l’article

    • Des parents sereins = des enfants sereins !
    • Les doudous et les tétines sont autorisées en petite section
    • Tous les enfants, qu’ils soient propres ou pas, sont acceptés à l’école
  • « La course à pied s’est largement féminisée »

    « La course à pied s’est largement féminisée »

    Comment expliquer l’engouement actuel pour la course à pied ? Est-il récent ?

    Olivier Bessy : Le nombre de coureurs a considérablement augmenté depuis les années 1970, passant de 500 000 coureurs en 1975 à 16,5 millions en 2016, pour atteindre environ les 18 millions en 2020. À la fin des années 1970, on est passé de l’athlétisme, c’est-à-dire des épreuves organisées dans des stades, ou de cross-country, à la course à pied. Dans la mouvance de Mai 68, le sport s’est métamorphosé avec de nouvelles pratiques et s’est ouvert à de nouveaux publics. Les courses hors stade, ouvertes aux non-compétiteurs, se sont développées : il y eut la course pionnière de Marvejols-Mende créée en 1973, qui n’était, à l’époque, pas autorisée par la Fédération française d’athlétisme (FFA), Marseille-Cassis en 1979, le Marathon de Paris en 1976, celui du Médoc en 1985… Ces grandes épreuves populaires sortaient du carcan des Jeux olympiques. Entre les années 1970 et la fin des années 1980, on court pour le plaisir, pour s’épanouir, et on sort des contraintes classiques du sport de compétition. À partir des années 1990 et jusqu’à la crise financière de 2008, on bascule dans une société hypermoderne dont le récit est basé sur la performance, la surenchère.

    Dans ce contexte, les courses deviennent une occasion de se défier, de vivre des expériences de plus en plus extrêmes. Les ultra-marathons, les ultra-trails et les 100-kilomètres se développent : le Grand Raid de La Réunion est créé en 1989, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) en 2003… Dans ce que j’appelle la « troisième révolution », à partir de 2009, on observe dans la course à pied un éclatement des pratiques, en tension, entre une recherche de l’extrême et de la performance d’une part, et une pratique plus solidaire d’autre part, avec des courses comme Odysséa (en soutien à la lutte contre le cancer du sein), et écologique avec le développement d’éco-marathons et d’éco-trails, comme l’Écotrail de Paris. Le nombre de courses hors-stade organisées en France est passé de 5 en 1971 à 4253 trails et 3629 courses sur route en 2022, soit 7882 courses, d’après la Fédération française d’athlétisme.

    Le profil des participants a-t-il évolué ? Assiste-t-on à une féminisation des compétitions ?

    O.B. : La course à pied s’est largement féminisée depuis les années 1970. Auparavant, les courses étaient réservées aux hommes. En 1976, Kathrine Switzer est la première femme à faire le marathon de Boston, sans y être inscrite, et il faut attendre 1984 et les Jeux olympiques de Los Angeles pour que des femmes soient concurrentes. Au début des années 1980, à peine 10 % de femmes participent aux marathons, elles représentent aujourd’hui en moyenne 25 % des coureurs. Mais plus les courses deviennent « extrêmes », comme des ultra-trails, moins les femmes sont présentes. Une sorte de plafond de verre persiste. De même, la course à pied était autrefois réservée aux jeunes, mais depuis les années 1990, les quadragénaires et quinquagénaires sont largement dominants. Et les seniors sont de plus en plus représentés. On peut voir des participants de 65 à 90 ans sur des marathons. L’endurance ne diminue pas, contrairement à la vitesse, avec l’âge ! Aujourd’hui, on se met au trail à 35 ans, et si l’on ne s’est pas blessé plus jeune, comme c’est le cas pour de nombreux athlètes de haut niveau, on peut courir jusqu’à 70 ans. Mais les courses se rajeunissent aussi, en particulier les courses extrêmes : la victoire, en 2008, de l’Espagnol Kílian Jornet, alors âgé de 20 ans, à l’UTMB a été un moment décisif.

    Une sorte de plafond de verre persiste pour les femmes.

    Olivier Bessy, sociologue du sport

    Les courses sont-elles le lieu d’un brassage social ?

    O. B. : Au fil des révolutions évoquées plus haut, on a assisté à un processus de diffusion sociale des pratiques. Les classes intermédiaires, les employés et aussi des ouvriers, à moindre degré, se mettent à faire du jogging, se mettent à faire des courses en stade, des marathons, puis du trail et enfin de l’ultra-trail. Mais les inégalités d’accès à la pratique sportive en général et à la course à pied en particulier persistent : lorsque l’on compare la diffusion dans les différentes professions et catégories sociales (PCS), on s’aperçoit que les groupes sociaux aisés sont systématiquement surreprésentés par rapport au poids qu’ils pèsent dans la population active ; à l’inverse, les PCS les plus modestes sont sous-représentées. C’est ce que l’on peut observer sur certaines courses, comme le Marathon des Sables au Maroc ou le Grand Raid de La Réunion qui sont très coûteuses : le billet d’avion et l’inscription nécessitent de hauts revenus ! Néanmoins les bénéfices symboliques tirés de la participation à ce type d’épreuves sont tellement importants que des groupes modestes économisent pour y participer.

    Les compétitions s’ouvrent-elles davantage aux athlètes en situation de handicap ?

    O.B. : Oui. Il y a le Marathon pour Tous, aux prochains Jeux olympiques, en 2024, et sur certains ultra-trails des coureurs non-voyants peuvent être accompagnés par des voyants. Il y a aussi le phénomène des Joëlettes, lorsque des coureurs valides portent, en se relayant, des coureurs en situation de handicap.

    Quels bénéfices en tirent les régions qui les organisent ?

    O.B. : Dès la fin des années 1980, des marathons changent d’appellations pour y inscrire des territoires, comme le Marathon de la baie du Mont-Saint-Michel par exemple. Ces événements sportifs deviennent alors de véritables ressources territoriales au service d’enjeux économiques, touristiques et socio-culturels. Les épreuves les plus emblématiques sont celles qui sont créées sur des territoires qui leur correspondaient, comme le Grand Raid de La Réunion : il y a du dénivelé, des escaliers, des changements de climat, cela recréé complètement les conditions de l’aventure. Aussi, des villes comme New York, Paris, Londres, Madrid ou Venise offrent un décor exceptionnel pour courir, et les marathoniens s’approprient le patrimoine traversé en s’y mettant en scène.

    Hormis la course à pied, les sports que l’on peut pratiquer sans être inscrit dans un club sont-ils largement plébiscités ?

    O.B. : Depuis la fin des années 1970, toutes les pratiques qui se font en dehors d’un club (la course à pied, le vélo, la natation, la culture physique…) sont celles qui se développent le plus en loisirs comme en compétition. Depuis plusieurs années, les événements sportifs s’hybrident pour répondre à de nouvelles demandes : on a vu apparaître les « swim & run », les « run & bike », les triathlons, etc. Les activités sont croisées pour multiplier les sensations et deviennent plus conviviales, car elles sont faites à deux. Cette diversification des pratiques répond à une demande plus éclatée et est largement encouragée par l’économie, notamment les équipementiers qui sponsorisent les courses.

     

    Propos recueillis par Emma Flacard

  • Musculation en salle : « La mise en scène constante du corps »

    Musculation en salle : « La mise en scène constante du corps »

    Pour quelles raisons la musculation en salle se développe-t-elle ? À quand remonte ce phénomène ?

    Guillaume Vallet : C’est un processus qui apparaît dès le milieu du XIXᵉ siècle en Europe continentale et en Suède, avec la création des premiers gymnases. Dans une société en pleine industrialisation et de plus en plus urbaine, on cherche à occuper les gens pour des raisons hygiénistes et sociales. Le corps devient un objet de fascination que l’on exerce dans des salles spécialisées. À partir des années 1940, le cinéma se démocratise et véhicule une image fantasmée du corps à travers des modèles. C’est en Californie, temple du cinéma, qu’apparaissent les premières grandes salles de musculation. La pratique s’élargit ensuite aux grandes villes du pays, avec des motivations liées au bien-être et à la santé, puis au reste du monde à partir des années 1960, avec des figures comme Arnold Schwarzenegger ou Sylvester Stallone, à la fin des années 1970. Les premières salles dédiées à la musculation arrivent en France au début des années 1980, et sont souvent tenues par d’anciens champions de bodybuilding. Il ne s’agit pas, au départ, d’une pratique de masse ! Et puis l’on assiste, dans les années 1980, à un basculement dans le « capitalisme des vulnérabilités » : l’État se désengage de plus en plus, en particulier dans le domaine de la santé, et le modèle de l’entreprenariat est de plus en plus valorisé. Ainsi, l’individu est incité à trouver lui-même les réponses aux difficultés de son quotidien, en se tournant, par exemple, vers le sport. C’est à partir des années 2000, avec l’arrivée des nouvelles technologies, que se diffusent à grande échelle des salles de musculation qui proposent un ensemble de nouvelles offres (crossfit, cardio, salles low-cost, salles premium, etc.). L’arrivée des réseaux sociaux dans les années 2010 et la mise en scène constante du corps a également encouragé la pratique de la musculation : les jeunes générations veulent produire un corps valorisé.

    Le processus du travail du corps dans la salle de musculation met en valeur l’individu : c’est lui qui s’organise, qui planifie les entraînements, et les résultats sont immédiats.

    Guillaume Vallet, sociologue

    La salle de musculation constitue-t-elle un lieu de brassage social ?

    G.V. : Nous sommes dans une pratique de masse. L’idée de se tourner vers son corps pour le développer et mettre en avant une certaine musculature est très partagée. La France compte plus de 13 millions de pratiquants réguliers d’activités liées au fitness et aux sports de combat (pas forcément exercées en salle). Statistiquement, on retrouve beaucoup plus de catégories populaires (65%) dans des activités comme le bodybuilding. Cela peut s’expliquer par la volonté de compenser, par le travail du corps, un travail professionnel dévalorisant. Celui-ci peut être aliénant, on se sent exploité, on est le rouage d’une chaîne, on ne maîtrise pas le produit final… En comparaison, le processus du travail du corps dans la salle de musculation met en valeur l’individu : c’est lui qui s’organise, qui planifie les entraînements, et les résultats sont immédiats. Il y a aussi une fascination de l’objet (ici le corps) qui est d’ordre artisanale : on peut augmenter ou réduire la masse musculaire ici ou là. En revanche, j’ai relevé, lors de mes observations, une dynamique différente pour les cadres qui font du bodybuilding. Pour ceux-ci, il s’agit davantage d’une complémentarité entre leur travail professionnel et leur travail à la salle de musculation. Et si le bodybuilding est plus pratiqué par des catégories populaires, le crossfit [
    Contraction de cross fitness (en français : entraînement croisé), qui mélange différentes activités physiques et sportives.], à l’inverse, est beaucoup plus attractif chez les CSP ou les CSP+. Cette activité est souvent exercée en ville, et les abonnements sont plus chers que dans les salles de musculation, où sont parfois pratiqués des prix avantageux. Le crossfit requiert également la présence d’un coach, ce qui augmente encore le prix des séances.

    Les femmes sont-elles nombreuses à pratiquer la musculation ? Y a-t-il des différences de pratiques entre les femmes et les hommes ?

    G.V. : Oui, les femmes représentent aujourd’hui 63 % du total des pratiquants de sports de forme ! Mais on retrouve encore des différences en termes de vision du muscle, donc des pratiques genrées, même si cela évolue. Les hommes travaillent par exemple davantage les biceps et les pectoraux, parties du corps considérées comme « masculines », quand les femmes travaillent plus les abdos-fessiers, par exemple. Mais ce n’est pas aussi binaire : la musculation est devenue une pratique de masse et chacun essaie d’y trouver son compte, dans une logique individualisée. Il y a des hommes et des femmes qui entrent dans cette logique de différenciation genrée des pratiques, et des femmes bodybuildeuses qui, elles, savent qu’elles cassent les codes classiques de la féminité dans le but de travailler leur corps, sans se préoccuper des normes de genre.

    Avec le développement des réseaux sociaux et des plateformes de vidéos en ligne, nombreuses sont les personnes faisant maintenant des exercices de musculation devant leur ordinateur en suivant des influenceurs. Comment analysez-vous ce phénomène ?

    G.V. : Les réseaux sociaux fonctionnent à travers la catégorisation et l’acquisition d’un statut social des individus par rapport à l’image et ont tendance à démultiplier les désirs. C’est cette démultiplication qui a créé la demande de coaching en ligne. Mais ce n’est pas une logique égalitaire : comme toutes formes d’entreprises, seules certaines survivent. Les réseaux sociaux diffusent des informations et, dans une perspective capitaliste, ils permettent de vendre de l’information à grande échelle, à des individus qui en ont besoin. De plus, le coût d’entrée pour devenir quelqu’un sur les réseaux sociaux semble très faible : n’importe qui peut considérer qu’il peut mettre en avant son image et ses techniques d’entraînement.

    S’agit-il d’une recherche narcissique ou d’un phénomène de construction d’une identité et de valorisation de soi par rapport aux autres ?

    G.V. : Le mythe de Narcisse, c’est le mythe de quelqu’un qui s’admire tellement qu’il s’y perd. Dans le cas des bodybuilders et autres adeptes de musculation, y a-t-il une réelle admiration d’eux-mêmes ? S’aiment-ils vraiment ? Ce sont des gens fondamentalement en recherche d’un « meilleur corps ». Cela rappelle davantage la mythologie d’Adonis, jeune homme remarquable par sa beauté : si le fabricant du corps peut se regarder s’entraîner ou admirer ses muscles par l’intermédiaire de son propre regard ou des miroirs omniprésents dans la salle, il le fait indirectement à travers le regard des autres, à la salle ou sur les réseaux sociaux désormais. Cet effet de mirroring social donne une validation à sa « beauté » : ce sont les autres qui construisent celle-ci.

     

    Propos recueillis par Emma Flacard

  • « Face à la mer, on est tous les mêmes »

    « Face à la mer, on est tous les mêmes »

    Matthias préfère qu’on l’appelle « Mat ». Il a les cheveux épais et très bruns, qui lui encerclent le visage à la manière d’un casque noir, et porte une combinaison en néoprène de la même couleur. Depuis la plage nord de Biscarrosse (Landes), il jauge l’océan sans grande conviction : « C’est très plat quand même, ce matin », lâche-t-il. De fait, mer d’huile à l’horizon, à peine quelques vagues se cassent-elles sur le sable jaune en faisant de la mousse. Si le paysage est fort appréciable pour le promeneur, pour les surfeurs, c’est une autre histoire. « Il faut des vagues plus grosses pour prendre de la vitesse », précise Mat. Lui fait du surf depuis dix ans. « Du handi surf », précisent ses parents. Matthias, à l’instar des cinq autres jeunes qui l’accompagnent en cette matinée de juin, est porteur d’un trouble du spectre autistique.

    Combis à l’envers et papas à l’eau

    Chaque week-end depuis la fin avril, l’association M en Rouge réunit ses membres les plus hydrophiles pour deux heures de cours à Biscarrosse. Avant la mise à l’eau, la préparation a tout d’un échauffement classique, à part peut-être pour l’enfilage des combinaisons, qui semble un peu plus long qu’ailleurs : l’une est à l’envers, la manche de l’autre pose problème. Pour le reste, les jeunes s’allongent sur des planches de surf bleues en mousse alignées sur la plage, s’entraînent à ramer, jetant des gerbes de sable sur les parents attentifs, puis décomposent les mouvements d’un « take-off », avant de bondir sur leurs pieds, avec plus ou moins d’aisance. Il y a des rires, des cris, peu de discipline, mais l’enthousiasme de professionnels lorsqu’il s’agit de courir à l’eau.

    Matthias réussit à surfer une vague, puis une deuxième. Idem pour Ethan, Eliott, Alissa et Christopher. Stanislas, le benjamin du groupe, reste allongé sur le ventre, mais parvient jusqu’à la plage. À chaque prénom, sa petite victoire, célébrée par un pouce en l’air et une volée d’applaudissements. « En cinq ans, le progrès a été incroyable », assure Dorian Lafitte, le coach. « Au début, il fallait un cours particulier à chacun, maintenant plus de la moitié est en autonomie », ajoute le trentenaire, qui prend le temps de discuter sur le sable, avant de se faire rappeler à l’ordre par ses élèves : « Dorian, tu viens ou on sort de l’eau ! » La clé, insiste-t-il, c’est la patience et surtout, la confiance. « Le pairing, le matching, en gros le lien social, voire affectif. Pour les personnes porteuses d’autisme, c’est crucial, elles doivent être à l’aise avec moi et ne jamais se sentir forcées. » Sur ce point, le talent de l’entraîneur fait l’unanimité : « Dorian est resté assis une demi-heure à côté de mon fils, sans rien dire, juste pour établir le contact. Puis il s’est levé et mon fils l’a suivi à l’eau. J’étais sidérée », témoigne Patricia Hocquard, la mère de Noah, qui a surfé durant la session précédente. Il faut dire que Dorian, très bon surfeur, a été très bien formé à l’accompagnement aux personnes en situation de handicap. Il travaille le renforcement musculaire, l’équilibre, la proprioception et « toutes ces choses qu’un surfeur pro travaille aussi ».

    Lorsque les conditions lui semblent mauvaises, il n’annule jamais, mais propose des parcours sur la plage, de la slackline, du bodyboard. Il assure également des cours en piscine d’octobre à début mai, grâce au service des Sports de la Ville de LaTeste-de-Buch. Certes, tous les élèves ne parviennent pas à se mettre debout sur la planche. Les cours ne sont pas des plus techniques, concède le coach, qui ne s’empêche pas, pour autant, de parler « backside » et « frontside » à ses élèves. « Il faut s’adapter à chaque cas, faire de la pédagogie individuelle », explique Dorian. Et pour les moins autonomes, des papas sont à l’eau. Eux aussi ont suivi une formation adaptée auprès de l’association nationale Handi Surf.

    Le pairing, le matching, en gros le lien social, voire affectif. Pour les personnes porteuses d’autisme, c’est crucial.

    Dorian Lafitte, moniteur spécialisé

    Une bande de potes

    Si Matthias était « déjà très souple », pour d’autres la glisse a permis de considérables progrès en termes de motricité. Noah, par exemple, souffre de lourdeurs dans les jambes. « Je le sens plus agile, raconte sa maman, et surtout, je parviens à lui faire enfiler une combinaison, alors qu’il ne supportait pas qu’on le touche. » Même évolution pour Stanislas qui haïssait avoir les cheveux mouillés. « Le surf permet une stimulation sensorielle qui l’aide beaucoup au quotidien », considère sa mère. Surtout, ces cours collectifs impliquent une sociabilisation, d’ordinaire compliquée pour les personnes souffrant d’autisme. Beaucoup, au début, ne disaient pas un mot, ni ne saluaient personne. Désormais, ils se « check », poing contre poing et se sourient. « On n’aurait jamais pensé au surf pour Ethan », confie Jérôme, son père. « Il faut dire que ma femme a la phobie de l’océan », s’amuse-t-il. Chaque week-end, ils font le déplacement depuis Bordeaux, convaincus des effets thérapeutiques de la discipline sur leur fils. « On l’a inscrit à diverses activités en groupe. Le basket lui plaisait bien, mais les autres ont fini par le trouver trop lent et le mettre de côté. Il nous arrivait de l’emmener à des matches pour qu’il ne joue qu’une minute. Il a voulu arrêter », raconte le papa. Depuis cinq ans qu’il le pratique, Ethan s’avère fidèle au surf.

    Chloé est presque majeure. Le visage parsemé de taches de rousseur, elle pétille de joie. Son handicap à elle n’est pas invisible : elle souffre d’une hémiplégie gauche, une paralysie du côté gauche du corps qui provient d’une blessure neurologique. Très active, elle confie avoir essayé plusieurs sports : « Mais j’ai toujours fini par me sentir différente », regrette-t-elle. « Le surf, c’est autre chose. Face à la mer, face à une vague qui s’apprête à se fracasser sur notre figure, on est tous les mêmes », rigole-t-elle.

    De fait, à y regarder de plus près, excepté le flocage « handi surf » sur les lycras bleus des jeunes de M en Rouge, rien ne les différencie du groupe d’à côté, en maillot vert. À travers le surf, Chloé travaille l’équilibre qui lui fait défaut, évacue ses émotions, ainsi que le stress des examens et ne sent plus « le poids de son corps ». Avec un tapis à l’entrée de la plage et un Tiralo® – un fauteuil roulant de baignade –, la plage de Biscarrosse et le surf-club M en Rouge sont équipés pour recevoir les personnes à mobilité réduite ou polyhandicapés. Le risque de blessure n’est toutefois pas absent. « Chloé, par exemple, s’est luxé l’épaule récemment », illustre Dorian.

    Le parasurf aux Jeux paralympiques 2028

    À l’origine de la discipline, il y a l’association nationale Handi Surf qui en a déposé le concept et se consacre, depuis 2008, à rendre la pratique du surf inclusive et solidaire. Fondée par deux amis surfeurs, Jean-Marc Saint-Geours et François Gouffrant, qui ont découvert une initiative similaire au Mexique, elle s’appuie sur un réseau de 150 structures labellisées pour diffuser le handi surf partout en France. Avec, toujours, ce joli slogan : « Quand le handicap se dissout dans l’eau ». En ce qui concerne M en Rouge, le handi surf y est proposé depuis 2014 et l’arrivée de Carol Combecave dans l’association. T-shirt de « rideuse », casquette blanche vissée sur une coupe au carré, Carol est une « amoureuse de la glisse ». Ancienne athlète de roller artistique, elle a été éducatrice sportive, avant d’être élue au comité de la Fédération française de surf et responsable de la commission parasurf. « Hyper compète » de son propre aveu, c’est elle qui a poussé les jeunes de M en Rouge à faire de la compétition, « car ils sont capables comme les autres ». Et elle a visé juste : Matthias est vice-champion de France de parasurf adapté chez les plus de 18 ans, et Eliott est champion des moins de 18 ans.

    Ils ne sont toutefois pas concernés par le niveau paralympique, celui-ci étant réservé aux personnes en situation de handicap moteur et sensoriel. La discipline pourrait d’ailleurs devenir sport additionnel lors des Jeux paralympiques de 2028 à Los Angeles. « La décision du Comité international paralympique sera rendue lors des prochains championnats du monde, qui se tiendront du 5 au 11 novembre 2023 en Californie », précise Carol, qui lance un appel aux sponsors et aux partenariats en soutien à l’équipe de France, vice-championne du monde en 2022. En attendant, les jeunes de M en Rouge vivent des remises de récompenses avec d’autres jeunes surfeurs ordinaires. « On avait peur qu’ils craignent le bruit et la foule. Finalement, ils sont toujours ravis de monter sur le podium », salue Carol. Ils s’avèrent même être de féroces compétiteurs. « Chaque compète, c’est Peyo qui arrive premier. Il gagne toujours ! », fulmine Matthias. « Mais il surfe en Guadeloupe il faut dire, c’est autre chose qu’ici », souligne-t-il en tournant le regard vers la mer, toujours aussi plate.

     

    Reportage de Marion Lecas

  • Les jeunes consomment-ils différemment que leurs aînés ?

    Les jeunes consomment-ils différemment que leurs aînés ?

    Dis-moi quel âge tu as, je te dirai comment tu consommes

    On les imagine smartphones de seconde main en poche, sapes solidaires sur le dos, sneakers à impact positif aux pieds, encas vegan dans le ventre : à en croire les imaginaires, les jeunes formeraient un groupe homogène de consommateurs éveillés et responsables. C’est du moins ce que l’on pourrait déduire de la médiatisation de cette “génération Greta Thunberg”, marcheuse pour le climat, politiquement verte, adepte de Vinted et Biocoop, vent debout contre l’ancien monde des entreprises et celui des “boomers”.

    De fait, la prise de conscience existe bien chez certains : Romain, 24 ans, responsable de communication interne dans un fond d’investissement parisien, explique ainsi que ses habitudes de consommation ont évolué ces dernières années : « J’ai réellement plus conscience de mon impact écologique. J’achète beaucoup moins de produits transformés pour l’alimentation. Je n’achète plus ou alors très peu de vêtements issues du fast fashion par rapport à avant ». Maxime Delavallée, se félicite lui de rassembler 50 000 visiteurs actifs chaque mois sur le site de sa boutique en ligne de vêtements vintage de seconde main CrushOn. « Dans les nombreux retours de nos clients, la satisfaction provient à la fois de l’acte militant d’acheter de la mode de seconde-main sourcée par des commerçants indépendants à taille humaine, et de l’unicité stylistique et au glamour de porter du vintage » témoigne-t-il.

    Lire aussi : Comment consommer la mode de façon responsable ?

    Pourtant, il suffit de se pencher plus sérieusement sur les chiffres pour constater que ce seul constat est loin d’être pleinement représentatif des comportements d’achat des représentants de la jeunesse. Fin 2019, le Crédoc concluait son étude « Consommation et modes de vie » pour l’ADEME en notant que « les jeunes ont de fortes inquiétudes mais leurs comportements restent consuméristes ». Bien que l’environnement soit en tête de leurs préoccupations, ils sont toujours plus enclins à prendre l’avion et à faire les soldes que le reste de la population, et moins prêts qu’eux à calmer leur cadence d’achats. Laurène, 21 ans, étudiante à l’Ecole de Sage-Femme de Dijon, concède par exemple qu’elle « achète beaucoup plus de choses dites non essentielles (vêtements, produits multimédias…) » que ses parents, « alors qu’eux, qui avaient souvent moins de moyens, se concentraient sur des choses indispensables (voiture, loyer…) ».

    Les jeunes sont-ils touchés par une forme d’hypocrisie ? Non : c’est plutôt que les termes du débat sont mal posés.

    À la recherche du consommateur parfait

    « Jeune ou pas, personne ou presque ne fréquente exclusivement McDonald’s, ou exclusivement des Salad Bars vegan et il nous arrive tous de nous retrouver dans la situation de récupérer un panier d’Amap sur le chemin d’Ikea ou une commande Amazon en même temps qu’un colis Vinted » rappelle l’essayiste Jean-Laurent Cassely, spécialiste des tendances urbaines et nouveaux modes de consommation. « Dans une étude que j’ai pu mener avec l’ObSoCo (ndlr : Les jeunes urbains créatifs, contre-culture ou futur de la consommation, ObSoCo, 2018), on s’est demandé si les jeunes diplômés qui incarnent souvent l’avant-garde dans les médias étaient plutôt alter-consommateurs ou hyper-consommateurs : en fait la plupart des gens sont tiraillés entre ces deux modèles, et rares sont ceux qui ont un profil “pur ». »

    « Ce qui est clair c’est que l’alter-consommateur modèle ne correspond pas forcément aux comportements des “vrais gens”, y compris parmi les fameux Millennials »

    Jean-Laurent Cassely, spécialiste des nouveaux modes de consommation

    Quand on pose la question aux principaux intéressés, il est effectivement difficile d’obtenir des réponses tranchées : à choisir s’ils sont plus portés sur la fête commerciale du Black Friday ou son boycott, le Green Friday, Romain répond « ni l’un ni l’autre », Laurène « entre les deux extrêmes » et Léa, 27 ans, consultante en communication dans une agence parisienne, « les deux ».

    Pour beaucoup, cette ambivalence traduit en fait la mise en place d’un mécanisme de balancier, qui consiste à contrebalancer sa consommation non-raisonnable par des achats vertueux. « C’est un jeu des compensations qui s’observe beaucoup dans le discours de l’alter-consommation, précise Jean-Laurent Cassely. Plus on prend l’avion, plus on va chez McDo, et plus il faudra acheter des produits verts ou en vrac pour compenser ». Un constat qui abonde dans le sens du raisonnement de Romain, qui avoue « compenser avec des actions quotidiennes comme le tri des déchets ou le recours à l’économie circulaire » son « addiction à tout ce que peut apporter l’uberisation (commandes de nourriture, VTC) ».

    Lire aussi : Économie circulaire et collaborative : quels sont les enjeux ?

    D’ailleurs, un même comportement d’achat peut dissimuler des aspirations bien distinctes. Le fait de moins consommer, par exemple, peut cacher à la fois un sens des responsabilités aigu comme un simple manque de moyens. « On observe notamment du côté de la jeunesse ce qu’on appelle des comportements de transition, analyse Jean-Laurent Cassely. Si les jeunes n’ont pas de voiture ou qu’ils ne sont pas propriétaires de leur logement, c’est parfois tout simplement parce qu’ils ne sont pas stabilisés dans vie d’adulte, et qu’ils n’en ont pas encore besoin ». Un constat confirmé par une étude menée par le chercheur Richard Grimal sur une cohorte de jeunes français, dans laquelle il atteste que « les opinions et les attitudes de la génération Y ne jouent aucun rôle » dans le fait que les jeunes utilisent moins la voiture que leurs aînés, et que l’explication est plutôt à chercher du côté de leur non-entrée dans la vie d’adulte et dans l’obtention des moyens financiers qui l’accompagne. « Pour résumer, on peut dire que les jeunes prennent dès qu’ils le peuvent le même pli que les fameux boomers que l’on accuse aujourd’hui de tous les maux sur la consommation » ironise Jean-Laurent Cassely.

    « Un jeune, c’est un être humain pas très différent des autres »

    Jean-Laurent Cassely

    De la conso au discours : où est le fake ?

    C’est donc surtout dans les discours que la confusion règne. D’abord parce que saisir “les jeunes” comme un groupe uniforme est vain. Dans son livre Millennial Burn-Out (Arkhé, 2019), Vincent Cocquebert confirme que « derrière cet énième mythe générationnel » se cache « une armée de marketeurs et autres consultants avides d’alimenter la machine à poncifs pour faire tourner un juteux business ».

    Et pose, in fine, la question : « Et si les millennials n’existaient pas ? ».

    Mais la confusion vient aussi et surtout du fait que les projecteurs n’ont tendance à ne se braquer que sur une seule facette des modes de consommation. « Dans les faits, c’est souvent la recherche du meilleur prix qui l’emporte, mais dans le discours, c’est l’écologie, l’éthique ou la consommation responsable qui prend le pas, observe Jean-Laurent Cassely. La raison à cela, c’est que les catégories culturelles monopolisent le discours sur la consommation, alors que celles et ceux cherchent simplement le meilleur objet au meilleur prix ne prennent pas la parole ; non pas parce que ce modèle est honteux mais il ne fait pas l’objet d’un discours et d’une philosophie ».

    Dans son livre co-écrit avec la sociologue et directrice de recherche au CNRS Monique Dagnaud, Génération surdiplômée, les 20 qui transforme la France (Odile Jacob, 2021), Jean-Laurent Cassely rappelle ainsi que seul un Français sur cinq a un master ou le diplôme d’une grande école en poche, mais que ce petit groupe des 20% se retrouve aux manettes des prescription de tendances. Les modes de consommation semblent donc moins une question d’âge qu’une question de catégorie socio-professionnelle.

    Et si hypocrisie il y a, elle ne vient pas des jeunes, mais de son élite culturelle. « Depuis que la société de consommation existe, les intellectuels français s’y opposent, confirme Jean-Laurent Cassely. Il y a un décalage immense entre le discours critique sur la consommation et la place qu’elle occupe dans la société : la France est le second marché de McDonald après les US, la grande distribution traditionnelle, le discount et Amazon s’y sont très bien implantés, mais la condamnation de la “société de consommation” continue d’être la position dominante dans les médias et parmi les intellectuels, ce qui a tendance à creuser l’écart avec les consommateurs lambda qui sont pourtant conscients pour beaucoup des limites du consumérisme, mais en tirent également des satisfactions réelles ».

  • Comment soulager les douleurs sexuelles chez les femmes ?

    Comment soulager les douleurs sexuelles chez les femmes ?

    « Ça faisait dix ans que je me disais que les douleurs sexuelles que je ressentais étaient dans ma tête, puis on m’a diagnostiqué de l’endométriose à trente ans », regrette Céline*, 30 ans, chef de projet dans le secteur de la RSE. Depuis son premier rapport sexuel à l’adolescence, ses douleurs vaginales étaient aussi pénibles qu’inexpliquées. Des années d’errance médicale qui l’ont profondément affectée et surtout découragée à s’engager dans une relation. Depuis son changement de contraception à la suite du diagnostic, elle sent cependant du mieux, et espère un changement de paradigme dans la société.

    Léa Meunier, kinésithérapeute spécialisée dans la rééducation périnéale, les douleurs pelviennes et les troubles sexologique chez la femme, croule sous les rendez-vous. Son but : aider les femmes à identifier le point de départ de leur douleur et les soulager. « La majorité des douleurs sont mécaniques, ou liées à de l’endométriose », confirme-t-elle. Sur le pas de sa porte, des patientes aux profils très variés, tous âges et toutes catégories socioprofessionnelles confondus, mais surtout, des femmes empreintes de culpabilité.

    « Peu à peu, les douleurs sexuelles des femmes deviennent un sujet de société. Même s’il n’existe toujours pas d’études à grande échelle ! »

    Léa Meunier, kinésithérapeute

    Douleurs sexuelles : les femmes et leur culpabilité

    « C’est quasiment systématique : les femmes se disent que c’est forcément leur faute, qu’elles mettent leur couple en péril. On sent encore trop souvent le poids du devoir conjugal sur les femmes qui, même célibataires, essaient d’être au top pour le prochain », raconte Léa Meunier. Se forcer à faire l’amour sans envie ni plaisir pour ne pas décevoir son conjoint est une triste réalité vécue par beaucoup de femmes. « Je me suis déjà forcée bien sûr, heureusement mon partenaire actuel est très attentif et il entend que la pénétration n’est pas forcément centrale dans la relation sexuelle », confie Céline.

    D’après le dernier rapport du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, 33 % des Françaises ont déjà eu rapport devant l’insistance de leur partenaire et 37 % ont déjà vécu une situation de non-consentement. Si le sujet commence à être plus facilement évoqué, il l’est surtout par des trentenaires, les femmes appartenant à la génération précédente ne s’autorisant pas la confession. « Quand tu en parles autour de toi, énormément de femmes souffrent de douleurs sexuelles. C’est simplement que nos mères, nos grands-mères ne s’en inquiétaient pas », poursuit-elle.

    Ce n’est pas « que dans la tête »

    La cause du silence ? Une absence de clarté sur les causes de la douleur, mais surtout une sous-estimation constante de ces souffrances. « La société considère que les douleurs sexuelles sont uniquement psychologiques, liées aux émotions des femmes, à qui on va rabâcher qu’il faut se détendre », dénonce Léa Meunier, qui tente de déconstruire ces préjugés dans son cabinet. Les causes des douleurs sexuelles sont selon elle multiples et identifiables, encore faut-il aborder la question. Vaginisme, positions sexuelles inadaptées à certains utérus, bouleversement hormonal dû à un changement de pilules, endométriose, pathologies vulvaires, mycose, infections urinaires à répétition, chute sur le coccyx : tout cela peut engendrer des contractions musculaires à l’origine de douleurs sexuelles.

    La masturbation, pour associer à nouveau plaisir et sexualité

    Et ces dernières peuvent être soulagées : « La crème anesthésiante fonctionne, mais c’est une solution de surface. Les exercices de cohérence cardiaque, méthode de relaxation, et le sport vont aussi contribuer à relâcher le périnée », informe Léa Meunier. La masturbation peut elle aussi être une ressource pour combattre la douleur sexuelle. « Notre cerveau a besoin d’enregistrer que la vulve n’est pas que douleur. Ça envoie des endorphines, ça contracte le périnée, c’est un exercice de kiné en soi que je recommande systématiquement à mes patientes ! », termine Léa Meunier, avec un sourire sérieux.

    Espérons qu’un jour, les douleurs sexuelles des femmes seront systématiquement verbalisées et prises en charge.

    L’Essentiel de l’article

    • Les causes des douleurs sexuelles sont multiples : vaginisme, positions sexuelles inadaptées à certains utérus, bouleversement hormonal, endométriose, mycose, infections urinaires…
    • Consulter un.e kiné spécilaisé.e ou une sage-femme peut aider à identifier l’origine des douleurs
    • La relaxation, le sport et la masturbation sont autant de techniques pour soulager les douleurs

     

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  • Handicap : faire la fête comme les autres

    Handicap : faire la fête comme les autres

    Pouvoir déambuler de scène en scène, apercevoir artistes et musiciens, siroter une bière et se restaurer… En 2023, 5,3 % des Français, en situation de handicap moteur, ne jouissent pas de cette liberté. Pour ces 2,3 millions de personnes, l’expérience du festival et de la fête en général peut au contraire s’apparenter à un parcours du combattant. Accessibilité en demi-teinte, personnel peu formé, le milieu de la fête est souvent synonyme d’obstacle, qu’il soit visible ou invisible.

    « La société est validiste, c’est-à-dire qu’elle fait preuve de discrimination envers les personnes en situation de handicap : la fête n’y échappe pas, elle en est parfois l’incarnation même », assure Charlotte Puiseux, 34 ans, membre du collectif handiféministe Les Dévalideuses. Selon elle, la société peine à considérer la fête pour toutes et tous. « On pense souvent à tort que les personnes handicapées n’auront de toute façon pas le cœur à se divertir, on a de trop lourds problèmes à gérer à leurs yeux ! », poursuit Charlotte Puiseux.

    Femmes, handicap et fête : la crainte des agressions sexuelles

    Au-delà de ce préjugé, la fête est parfois synonyme de frayeurs pour les personnes en situation de handicap. L’euphorie du public, le fourmillement des spectateurs ou encore les lumières éblouissantes peuvent causer des peurs décourageantes pour les porteurs d’un handicap. Sans compter les risques d’agressions sexuelles pour les femmes. « On se sent rapidement en insécurité dans les lieux de fête : le déplacement est très difficile, il fait sombre, un tas de cas d’attouchements sexuels nous sont remontés chaque année », déplore Charlotte Puiseux, à l’initiative d’une étude sur les femmes et le handicap dans l’espace public. Gérer son état d’ébriété et celui des autres devient alors une charge mentale qui incombe aux personnes handicapées. Et pas aux organisateurs ni aux autres festivaliers.

    Des référents handicaps pour améliorer l’accueil en festival

    Anthony Penaud, 42 ans, non-voyant depuis la naissance et président de l’association Oréa, a un avis plus nuancé sur la question. « Je trouve que les choses évoluent dans le bon sens : les organisateurs d’évènements commencent à questionner les personnes en situation de handicap pour améliorer leurs conditions d’accueil », admet-il. Depuis quelques années, il est devenu référent handicap de plusieurs festivals nantais comme le festival Hip Opsession, où les battles de rap sont désormais retranscrites en audiodescription. « Il ne suffit pas d’être un lieu accessible : je recommande toujours un accompagnement humain sur place », ajoute-t-il.

    « Demander un tabouret en lieu festif est déjà un parcours de combattant »

    Peu à peu, les aménagements dédiés aux spectateurs en situation de handicap évoluent et ont même prouvé leur capacité d’innovation : des plateformes surélevées près des scènes pour mieux voir les artistes, des parkings, des toilettes, des places de camping accessibles en fauteuil roulant, ou encore des gilets vibrants pour permettre aux personnes sourdes et malentendantes de ressentir le rythme de la musique.

    À l’occasion de la traditionnelle Fête des Lumières à Lyon, les personnes en situation de handicap sont accueillies au Parc de la Tête d’Or par une équipe handi-accueillante munie de gilets verts qui leur propose un tour de la ville adapté. Dans la marche des fiertés, des cortèges handicap apparaissent comme de véritables lieux sûrs. « De tout petits aménagements changeraient tout : à l’heure actuelle, demander un tabouret en lieu festif est déjà un parcours de combattant ».

    Avec son collectif, Charlotte milite pour que des aménagements soient pensés dès la construction du lieu, pour éviter du bricolage par la suite.

    45 000 euros d’amende

    En France, la loi encadre l’accessibilité des lieux qui accueille du public depuis 2005 : le gérant d’un club ou l’organisateur d’une soirée dans un hangar qui n’a pas rendu sa fête accessible « à tous, pour tous » encourt une amende de 45 000 euros. Mais des dérogations existent et sont basées sur l’impossibilité technique, la disproportion manifeste du coût des travaux ou la préservation du patrimoine historique.

    Résultat : « À Paris, il y a encore un très grand nombre de lieux festifs très connus qui ne prévoient aucun accès spécifique », déplore Charlotte Puiseux.

    Manifestement, il reste encore beaucoup de travail pour que nous puissions tous faire la fête.

    Handicap : La Macif accessible

    Dans ses offres et services, la Macif s’engage à prendre en compte les besoins spécifiques.

  • “Il n’y avait pas de filles à l’école de rugby” – Nadège Fondraz

    “Il n’y avait pas de filles à l’école de rugby” – Nadège Fondraz

    En ce mercredi soir de fin de saison, les rires des cadettes de Chambéry s’élèvent du terrain d’entraînement de l’équipe de rugby. Devant des bannières noir et jaune où se détache la tête d’éléphant, emblème de l’équipe, les jeunes filles âgées de 15 à 18 ans improvisent des exercices sous l’œil bienveillant de deux de leurs éducateurs, Nadège et Jean-Christophe. Elles ont terminé leur parcours en huitième de finale cette année, mais continuent de se retrouver sur le terrain jusqu’à fin juin. « Maintenant, on s’amuse », souligne Jean-Christophe, alors que les filles tentent un mélange de rugby et de baseball, s’emmêlant dans les règles que l’une d’elles vient d’imaginer.

    Nadège Fondraz, cheveux châtains courts, seule femme parmi les trois entraîneurs, les encourage et les conseille. À 41 ans, l’ancienne joueuse de l’équipe senior du SOC (Stade olympique de Chambéry), passionnée par ce sport, coache les adolescentes depuis qu’une blessure aux cervicales l’a forcée à rester à l’extérieur des lignes. Technicienne de laboratoire au CHU de Grenoble, elle fréquente assidûment les terrains depuis près de vingt ans, mais s’est mise à jouer un peu par hasard. Bien qu’ayant grandi dans une famille très portée sur l’ovalie – avec un père, un frère, des oncles et des cousins présents dans les stades –, elle a mis du temps à franchir le pas. « Il n’y avait pas de filles à l’école de rugby, quand j’allais voir mon frère », explique-t-elle. À 22 ans, c’est sa cousine qui la pousse à chausser des crampons, alors qu’un club féminin se lance dans un village voisin, non loin du lac de Paladru, en Isère. La même année, elle rejoint également l’équipe féminine de son université à Lyon. « Depuis, je n’ai jamais arrêté ! », glisse Nadège Fondraz, amusée. Au début, son entourage y voit pourtant une « lubie qui ne durera pas ».

    La jeune femme fait face à de nombreux préjugés : garçon manqué, clichés liés à l’orientation sexuelle présumée des joueuses, remarques sur le physique… « Aujourd’hui, il y en a moins, note Nadège Fondraz, soulagée. On sait que les filles peuvent faire du rugby, on en voit à la télévision. Mais on entend toujours des idées reçues. Il faut aller au-delà. »

    Elle encourage les jeunes filles de son équipe, dont certaines craignent d’être trop musclées. « Je leur dis : “tu es un avantage pour nous ! Ta puissance, ton gabarit, sers-t’en !”. » Et le rugby attire des jeunes filles aux parcours et aux centres d’intérêt très variés. « Certaines arrivent parfaitement maquillées pour l’entraînement… même si elles ressortent couvertes de boue », s’amuse la coach. Pour elle, le rugby a été un moyen de s’affirmer, de prendre confiance en elle. « Quand on est adolescente, avec un corps qui ne correspond pas aux critères actuels de beauté, ce n’est pas toujours évident, se souvient Nadège Fondraz. Dans le monde du rugby, j’ai vu des armoires à glace, mariées, avec des enfants. Tout le monde a une place. Des ailières qui font 40 kilos aux avants qui sont très charpentées. Il y a forcément un poste pour son gabarit, toutes les morphologies sont représentées ».

    Plus il y aura de filles qui encadreront et plus il y aura de référentes dans les bureaux, plus il y aura une équité et plus le rugby féminin se développera.

    Elle s’enflamme en parlant de ce sport, qui représente beaucoup pour elle et dont elle défend les valeurs. La très grande majorité de ses amies sont issues de ce milieu. Elles vont à des concerts ensemble, organisent des week-ends. « J’aime ce sentiment d’appartenir à un groupe. Ça m’a beaucoup aidée, quand j’étais plus jeune, pour la confiance en moi.» Aujourd’hui, elle prend les cadettes sous son aile et les intègre au sein des Fillass’, le collectif des joueuses de Chambéry qui se voient aussi en dehors du terrain. Aujourd’hui, elle est l’une des rares femmes à former au rugby et milite pour que davantage de femmes s’engagent dans cette voie. « On constate qu’il n’y a pas assez d’entraîneuses et d’éducatrices. Les femmes ont tendance à ne pas se sentir légitimes vis-à-vis des hommes qui prennent beaucoup de place, confie-t-elle. Mais heureusement, de plus en plus de mamans veulent s’investir auprès des jeunes ! » Elle-même était la seule femme, il y a trois ans, dans sa formation pour obtenir le brevet fédéral en vue de coacher les cadettes. Elle a dû se faire violence pour réussir à se sentir à la hauteur, alors même qu’elle a été très bien accueillie par les autres apprentis-entraîneurs. « Plus il y aura de filles qui encadreront et plus il y aura de référentes dans les bureaux, plus il y aura une équité et plus le rugby féminin se développera », souligne-t-elle.

    Sur le bord du terrain, les adolescentes apprécient particulièrement la présence de Nadège. « Avoir une femme comme entraîneuse, c’est important. Elle comprend mieux certains de nos problèmes, on peut lui parler plus facilement, quand on a nos règles par exemple », souffle Juliette, 18 ans. « Ou pour les straps, ajoute Maya. C’est plus facile si c’est elle qui nous les fait ! » Et surtout, elle les comprend dans leur pratique : « Coachs hommes ou femmes ne connaissent pas le même rugby. C’est important d’avoir les deux », ajoute Alison. Très attentive à elles, Nadège leur tend toujours une oreille. « On échange beaucoup avec les filles de l’équipe, explique l’éducatrice. J’en ai connu certaines à 15 ans, elles en ont 18 aujourd’hui et arrivent en voiture ! Entre temps, on a parlé scolarité, rugby, ce que ça leur apporte, etc. Certaines arrivent toutes timides et s’affirment, arrivent à faire partie de l’équipe. » Maya confirme : « Nadège, c’est un peu comme une grande sœur ».

    Son collègue Jean-Christophe entraîne aussi bien des filles que des garçons, mais constate l’évolution du rugby féminin. « Avant, on n’arrivait pas à remplir les stades, ils nous donnaient les places pour aller voir jouer les filles. Maintenant, il faut payer les billets », se réjouit-il. Pour autant, le nombre de joueuses est encore très inférieur à celui des garçons. Ainsi, pour former une équipe féminine de cadettes en Savoie, il a fallu mobiliser plusieurs clubs. À la vingtaine de licenciées du club de Chambéry sont venues se greffer huit filles du BAAR d’Annecy ainsi que deux du SOUA, le club d’Albertville. La trentaine de joueuses, revêtues d’un short rouge et d’un maillot rouge avec une croix blanche, arborent fièrement les couleurs des Pays de Savoie, en Élite 2. Au pied du massif des Bauges, qui surplombe le stade, sous les banderoles « Fiers d’être savoyards », Nadège entend bien continuer à développer sa passion conjuguée au féminin.